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danseur en freestyle
© Drew Graham via Unsplash

Génération Tecktonik : « On nous a pris pour des jeunes immatures en pleine crise d’ado »

Le 17 avr. 2019

Plus de 10 ans après la naissance du mouvement français « Tecktonik », nous rencontrons Achraf et Lorenzo, deux danseurs de la scène urbaine électro. Ils racontent leur culture et tracent l’itinéraire d’une danse instrumentalisée, malmenée par les médias, mais plus vivante que jamais.

Longtemps tournées en dérision par les médias français, les cultures électroniques trouvent peu à peu leurs lettres de noblesse. La Philharmonie de Paris dédie sa dernière exposition à Daft Punk, Kraftwerk et Laurent Garnier, Télérama célèbre « l’électro, made in France »... quand on voit ça, on se dit qu'effectivement, il y a des choses à regarder de près. Mais ça n'a pas toujours été le cas.

Rappelez-vous. Nous sommes en 2006 / 2007. Une déferlante de mèches néon, de coiffures stylisées à grand renfort de gel, de chaussures à carreaux, de vêtements blancs, noirs et fluo séduisent la jeunesse française. Dans la cour des collèges et des lycées, on danse la « Tecktonik », celle de Jey Jey, l’un des premiers danseurs à avoir publié ses performances en vidéo sur YouTube. La musique est forte, rythmée, électrisante. Les mouvements saccadés, circulaires et ultra rapides. Et puis, les médias entrent dans la ronde. Ils s’intéressent au phénomène, lequel connaît aussi une influence croissante sur Internet. Mais c’est bien souvent pour mieux le tourner en dérision et infantiliser ses danseurs. Trois ans plus tard, le soufflé retombe. On parle d’un simple effet de mode. La marque « Tecktonik » - des soirées clubbing, des vêtements floqués, des boissons énergisantes… - tombe en désuétude.

Ne reste que la danse électro dans le bateau, mise à mal mais bel et bien vivante. Née en Île-de-France, elle fait encore bouger Paris, s’est diffusée à l’étranger et a même sa propre coupe du monde !

Une danse « made in France »

« En France, c’est souvent la même chose. Un mouvement naît, on s’y intéresse, on le renie, ça marche ailleurs, et puis on l’adule », se désole Lorenzo Da Silva, danseur électro membre du collectif Alliance Crew. Nous le rencontrons dans un bar de Belleville un vendredi soir, après la sortie du film « Grand Hôtel Barbès » de la 3e Scène de l’Opéra. Il y incarne Ulysse, danseur désœuvré mais ingénieux alternant entre mouvements électro, jongles footballistiques et danse classique. À ses côtés, Achraf Jendane Bouzefour, double champion du monde de danse électro (2012 et 2016) avec Alliance Crew et l’un des premiers à avoir popularisé cette culture. 

Les deux sont assis pour l’interview mais ne tiennent pas en place. La musique est forte et l’on sent leur envie de danser. Ils ne peuvent pas se lever ? Qu’à cela ne tienne, ils utiliseront leurs bras. Complices, ils se regardent, entrecroisent leurs mains et leurs doigts en rythme, se marrent en m'expliquant la composition de tel ou tel mouvement. Quelques verres plus tard, ils m’apprendront le « Kika Shifumi », un pierre-papier-ciseaux rythmé et revisité à la sauce électro.

Mais si on se rencontre, c'est surtout pour rétablir la vérité.

« Tout a commencé dans les années 2000 dans le 91, dans une boîte qui s’appelle le Metropolis », expliquent les deux danseurs de 25 et 28 ans. « Il n’y avait jamais aucun problème à l’entrée, pas de videur relou. Les jeunes venaient en fluo parce que la boîte était très sombre. C’était un grand entrepôt underground dans lequel il y avait trois salles avec différentes ambiances façon garage et rave party », explique Lorenzo. Dans ce club, ce sont surtout des danseurs « hardstyle » et jumpstyle » (deux dérivés technos de la culture électro, ndlr) qui s’y rassemblent. « Ils dansent sur de la musique hardcore qui va jusqu’à 150, 170 BPM. C’est un clubbing très sectaire et majoritairement blanc », ajoute Achraf.

Plus tard, la frénésie électro s’empare de boîtes parisiennes comme la Loco sur le Boulevard de Clichy (aujourd’hui la Machine du Moulin rouge, ndlr) ou le Mix Club et le Red Light à Montparnasse. « Là-bas, on trouvait des danseurs de banlieue, des rebeus, des renois. C’était plus populaire. Il y avait différents types de danse électro comme le style Vertigo ou Milkyway, poursuit-il. Chacun amenait son style, un peu comme dans la culture hip-hop avec le “popping” et le “locking” ». C’est le mélange de ces différentes danses qui donnera naissance à la danse électro pratiquée aujourd’hui. Une danse pour laquelle Lorenzo multiplie les superlatifs : vindicative, piquante quoique complexe, puissante, électrisante… elle hybride des mouvements plus ou moins « violents » sur de la musique tech house et électro, « de la musique pour s’ambiancer », précise le danseur.

Se nourrissant aussi du voguing (une danse issue de la communauté noire LGBT, ndlr) et du hip-hop, la danse électro a peu à peu façonné ses « power moves », comme les appelle Achraf. « Aujourd’hui, on retrouve toute une grammaire de mouvements basiques qui s’appliquent à une esthétique plus groove, plus clubbing. L’idée est que chacun cultive ses mouvements de prédilection, son propre langage ».

Danser la "Tecktonik", c’est comme danser du "Adidas", ça ne veut rien dire. On a confondu une marque déposée avec un vrai mouvement culturel.

Génération « Tecktonik » : une histoire d’appropriation commerciale

Au milieu des années 2000, certains investisseurs décèlent une aubaine commerciale dans cette nouvelle sous-culture. Le Metropolis lance d’ailleurs ses premières soirées « Tecktonik Killer » et « brande » peu à peu le mouvement selon ses codes, goodies et produits dérivés à la clé. Dans l’ouvrage « Technomedia », la sociologue Anne Petiau reconnaît d’ailleurs le rôle clé des organisateurs (Alexandre Barouzdin et Cyril Blanc) dans l’essor du mouvement, même s’il est aujourd’hui décrié. « Les directeurs artistiques de cette discothèque, également fondateurs de la marque Tecktonik, ont largement contribué à l’expansion de ces danses et des musiques qui en sont les supports. Mais ils n’en sont pas les seuls acteurs », souligne l'autrice. 

Chez nos deux danseurs, la rancœur est encore palpable. « À l’époque, on était tous trop jeunes pour attribuer un nom à cette danse. Alors, des gens en ont profité pour faire du business. Ils ont fait leur beurre et ont fini par se barrer, grince Achraf. Danser la "Tecktonik", c’est comme danser du "Adidas", ça ne veut rien dire. On a confondu une marque déposée avec un vrai mouvement culturel. On a vendu cette danse comme quelque chose de ridicule et de purement commercial. On nous a pris pour des jeunes immatures en pleine crise d’adolescence, poursuit le danseur. Je pense que les jeunes de cette époque s’assumaient un peu trop pour la France d’hier. La danse électro est une danse métrosexuelle : les danseurs font souvent attention à leur apparence. Je pense que beaucoup de gens n’étaient pas prêts ».

Pour Lorenzo, ce genre de réaction n’a rien de nouveau non plus. « Le hip-hop s’est heurté aux mêmes réticences en arrivant en France. Dans les années 80-90, l’émission H.I.P.H.O.P est devenue une blague du grand média, alors même qu’elle était reconnue par sa propre sous-culture… ».

La danse électro, c’est la danse d’une époque, celle de la génération Windows 95 et YouTube !

La danse d’une époque

Pour Lorenzo, la musique de la décennie 90 et des années 2000 a aussi beaucoup joué. « Les premiers albums de Daft Punk et de Justice, la découverte du dubstep et de sons toujours plus expérimentaux et électroniques… tout ça, c’est un peu le hardrock du 21ème siècle. La danse électro, c’est la danse d’une époque, celle de la génération Windows 95 et YouTube ! », s’exclame-t-il. Avec l’essor d’Internet, le mouvement s’est en effet rapidement propagé. En France, mais aussi en Russie, au Mexique et en Mongolie ! Pour Anne Petiau, les danses électro sont même devenues « technomédiatiques », parce qu’elles appartiennent « à l’univers de la techno et des musiques électroniques, mais aussi parce qu’elles mettent en jeu l’usage des nouvelles technologies et des processus médiatiques ».

Aujourd’hui encore, c’est en ligne que commencent battles et grandes compétitions internationales. D’abord créée à l’échelle nationale, la compétition Vertifight (organisatrice des championnats du monde, ndlr) a lancé un système de licences qui permet à d’autres pays d’organiser des événements électro. D’autres rassemblement comme Move & Prove réunissent régulièrement des danseurs du monde entier. « Maintenant, on a Instagram, Snapchat et Facebook Messenger, ajoute Lorenzo. Ça va beaucoup plus vite ! »

Les collaborations avec les marques s’enchaînent, elles aussi. Achraf et Brandon (@malboneige), un autre membre d’Alliance Crew, sont d’ailleurs apparus dans les dernières campagnes de Levi’s et de Foot Locker... Quand on leur demande s’ils n’ont pas peur de perpétuer certaines logiques commerciales du passé, les deux garçons gardent la tête froide. « Bien sûr, notre objectif est de faire rayonner la danse électro, mais on veut qu’elle conserve son essence. Je veux être en mesure de reconnaître ma danse dans 90 ans ! », admet Achraf. « Le risque, comme pour le hip-hop, c’est qu’une culture commence à se scléroser à partir du moment où elle s’institutionnalise, ajoute Lorenzo. Pour le moment, la danse électro est une culture encore jeune. Elle a encore plein de choses à explorer ! »


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