Capture de la BD Exodus de eux femmes cosmonautes

Comment écrire une BD avec une IA : la leçon de Steve Coulson

© Campfire comics / Exodus de Steve Coulson

Steve Coulson crée des bandes dessinées par IA. D'Alan Moore à Stan Lee, le jazz d'improvisation ou le concept de super-esthétisme, entretien avec un auteur passionné qui aime utiliser les tech du futur.

Les amateurs de The Wicker Man reconnaîtront l'influence de leur film culte dans la bande dessinée Summer Island. Sur une île écossaise, un photographe arrive pour réaliser un reportage sur une cérémonie païenne. Bien vite, il saisira que c'est lui qui occupe la place centrale de la fête. Le scénario se déroule sur 40 pages et a tout du conte d’horreur folk. À ceci près que les images sont signées Midjourney. Une IA de génération d’images, donc.

« Composer un prompt, c'est presque comme écrire un haïku et le voir prendre vie. »

L’auteur est Steve Coulson, directeur créatif de Campfire, société fondée en 2005 par Mike Monello, l’un des producteurs du fameux film d'horreur Blair Witch Project. Dans cette agence de storytelling transmédia, Steve Coulson et ses partenaires font appel aux nouvelles technologies et installations immersives pour créer leurs campagnes. En partie inspiré par ses nouveaux outils mais surtout guidé par sa passion des bandes dessinées – il est un lecteur depuis ses 7 ans et engloutit de 10 à 15 opus par semaine –, Steve Coulson s’est lancé dans la création de ses propres œuvres. « Créer un comic est un processus qui demande beaucoup de talent. Je ne suis pas un designer graphique et je ne me voyais pas demander à un artiste de s’impliquer dans mon projet personnel. » Le recours aux intelligences artificielles génératives lui permet de briser cette barrière. « C’est une expérience magique, expose-t-il. L'écrivain de science-fiction et futurologue Arthur C. Clark a dit que toute technologie suffisamment avancée semblerait magique. Je ne me souviens pas d'une technologie à laquelle cette phrase puisse s'appliquer autant que la génération d'images. » Magique et artistique. « Composer un prompt [pour donner les consignes d’illustration à l’IA, ndlr], c'est presque comme écrire un haïku et le voir prendre vie. »

« Il faut aborder l’histoire à la manière d’un musicien de jazz qui improvise »

À mesure qu’il crée sa BD, Steve Coulson a compris qu’il doit aborder sa narration différemment. « Depuis que le grand Alan Moore a écrit Watchmen, les bandes dessinées sont devenues de plus en plus détaillées et complexes, explique le passionné. Chaque panneau est une page d'écriture. Mais l’IA n'est pas bonne pour vous donner quelque chose de très précis. Plus votre script initial est détaillé, plus vous aurez du mal à vous en sortir. »

Il faut donc, découvre-t-il, aborder l’histoire à la manière d’un musicien de jazz qui improvise. « Vous avez un fil conducteur, un cadre, un ton, et vous connaissez à peu près la structure de votre récit, mais vous passez par ce processus d’échange avec Midjourney, et des choses surprenantes se déroulent. » Beaucoup d’images ne sont pas parfaites, mais l’outil est obéissant et l’auteur peut relancer la machine autant qu’il le souhaite. À la fin, le créateur se retrouve avec une centaine d’images. « On se demande alors : quelle est l’histoire ici ? Comment créer de l’ordre dans ce chaos ?  »

Une technique que Steve Coulson rapproche de la méthode Marvel, développée par Stan Lee. Le célèbre auteur écrivait un paragraphe qui décrivait l'ensemble du numéro, et le passait aux artistes – Jack Kirby ou Steve Ditko – pour qu’ils génèrent « 32 pages de magnifiques images qui donnaient vie à l'histoire. » Ensuite, Stan Lee écrivait les dialogues qui définissaient le récit en détail. « Travailler avec Midjourney, c'est un peu comme la méthode Marvel, estime Coulson. Vous avez les grandes lignes de l'histoire et vous les envoyez dans la machine. En retour, vous recevez une quantité incroyable d'images. Vous obtenez ainsi 90 % de l'histoire. Ensuite, il s'agit de combler les lacunes avec les éléments manquants. »

« Très rapidement Stable Diffusion a dessiné exactement dans le style voulu sans aucune incitation »

La technologie des intelligences artificielles génératives d'images avance vite. Si vite qu’aussitôt finie sa première BD, Steve Coulson a voulu tester les nouvelles fonctionnalités de Midjourney sur un nouveau projet : Exodus, une odyssée intergalactique, suite de Summer Island. « Dans Summer Island, si vous regardez de près les images, il y a beaucoup de bruits, avec un phénomène de paréidolie. Dans Exodus, l’image est beaucoup plus nette », compare-t-il. Ses vignettes deviennent plus expressives, prennent de la couleur. « Summer Island est en noir et blanc parce que je ne pouvais pas garantir une palette de couleurs cohérente tout au long de la BD », explique-t-il. Dans la nouvelle version de Midjourney, le problème est résolu et Steve Coulson s’en donne à cœur joie avec des pages entières et glorieuses de ses personnages dans le cosmos. « Je n'ai pas eu à faire de montage, d'édition ou d’utiliser beaucoup de petites images pour raconter une histoire », se réjouit-il.

L’auteur utilise aussi Stable Diffusion, un outil de génération d’images open source qu'il entraîne sur son propre style. Une approche artistique, guidée par des considérations éthiques. « Pour Summer Island, j’ai dû utiliser des listes d’artistes pour enseigner à la machine le style que je souhaitais. Même s’il s’agissait d’un corpus et non d’un seul artiste, je me sentais de plus en plus coupable de cette pratique – je capitalisais sur leurs portfolios ». Avec Stable Diffusion, il peut définir sa propre palette de couleurs, concevoir son style d'aquarelle, et entraîner l'IA. « Très rapidement Stable Diffusion a dessiné exactement dans le style voulu sans aucune incitation. Par exemple, si je demandais un chien, l’IA générait un chien dans une combinaison spatiale. »

Vers le super-esthétisme

Dans cette conversation sur l’art généré par IA, l’éthique est au cœur. La question des droits d’auteur, bien sûr. Mais surtout, celle plus fondamentale du futur d’une profession qui se voit menacer par un outil puissant et efficace. « La technologie change toujours l'industrie, rappelle Steve Coulson. À mes débuts, j'ai travaillé dans une agence de publicité. Il y avait deux personnes très importantes : le typographe, qui définissait la taille des caractères à partir d'une boîte en métal et l’artiste « paste-up », qui prenait de longues chaînes de texte, les découpait et les collait sur un tableau pour créer des pages de publicité – c'est de là que vient le "cut and paste". Ce sont des métiers qui ont disparu », remarque-t-il. Et d’ajouter : « L'art de la typographie a été perdu mais ce que nous avons gagné, c'est sa démocratisation ».

Mais s'il est philosophe quant à la dimension schumpétérienne des IA génératives, Steve Coulson se laisse surprendre par la vitesse à laquelle la technologie avance. Il raconte ainsi une présentation du fondateur de Midjourney, alors qu’on lui demandait le futur de cet outil. « Il a parlé de ce moment où Deep Blue est devenu meilleur aux échecs qu'un joueur de classe mondiale, après quoi la machine a toujours gagné, relate Coulson. C'est aussi ce qu’il s'est passé avec le jeu Go. Puis il a prédit qu'à un moment donné, l'IA franchirait ce qu'il appelle "la barrière du super-esthétisme" et créerait des images plus belles que celles créées par les humains. Il y a beaucoup d’hubris dans cette affirmation, mais l'idée de découvrir une nouvelle beauté, un nouvel esthétisme est fascinante. »

Pour lire les bandes dessinées de Steve Coulson gratuitement, cliquez ici.

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