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Une série d'allumettes de plus en plus brûlées
© Alexmia via Getty Images

Il se fait passer pour un Chief Happiness Officer et frôle le burn-out

Le 8 juill. 2019

Artiste pourfendeur de la bureaucratie, Florent Audoye a signé un contrat de deux mois à la CPME. Son poste ? « Chargé du bonheur au travail ». Une supercherie artistique qui se soldera… par un « burn-out ».

Florent Audoye est un performeur fantasque fasciné par les univers du travail et de la bureaucratie. Ça, c'est dans la vraie vie. Mais il y a quelques temps, il a joué un autre rôle : celui de Chief Happiness Officer au sein de la CPME (Confédération des petites et moyennes entreprises). Il y a passé deux mois pour réaliser une œuvre performative avec les autres employés. Au départ plein de dérision et d'ironie (il juge la fonction de « CHO » « idiote »), il va se laisser embarquer par l'expérience au point de prendre son nouveau job au sérieux.

 
 
 
 
 
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Nous l'avons rencontré dans le cadre de Pact(e), un programme de résidence artistique en entreprise. Instigué par la directrice du Carreau du Temple, Sandrina Martins, il immerge des artistes variés au sein d'entreprises. Qu'elle dure quelques semaines ou plusieurs mois, chaque collaboration s’est achevée par la présentation d’œuvres créées in situ. Un moyen intéressant de faire se rencontrer artistes et salariés. Une façon, aussi, d’engager les entreprises autrement qu’en leur faisant « signer des chèques », nous expliquait Sandrina Martins quelques semaines plus tôt.

Le burlesque pour parler de « choses graves »

« Je suis devenu un collaborateur à part entière, j’étais en CDD, j’avais un salaire, explique Florent Audoye à propos de son immersion. Je ne voulais pas véhiculer le fantasme que l’on attribue souvent à l’artiste. J’ai demandé un vrai contrat, je voulais faire partie de l’équipe toute la semaine, de 9h à 18h », relate-t-il. Documents, schémas, fictions administratives… Au Carreau du Temple ne subsistent que les vestiges contractuels de son passage à la CPME. Le journal intime d’un CHO dépressif traîne dans un coin. Des stories singeant des conversations de bureau défilent aussi sur un smartphone.

« Michel, le président a décidé de se focuser sur les objectifs business avec un double objectif d’optimisation du R.O.I et de challenge des collaborateurs. Tu descopes ou tu splites, mais tu postpones pas ok ? »

Habitué à ironiser sur les systèmes hiérarchiques des entreprises, Florent Audoye enchaîne les performances burlesques en costume-cravate. Il s’intéresse notamment aux « pouvoirs normatifs », aux corps contraints par le monde du travail et aux traumatismes socio-culturels qui en découlent. « J’utilise beaucoup l’esthétique du grotesque, de l’idiotie et du comique. Le registre de l’absurde me permet de parler de choses plus graves », développe l’artiste en citant l’anthropologue David Graeber (connu pour la notion de « bullshit job », ndlr) comme inspiration.

 
 
 
 
 
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« Piégé par mon propre rôle »

Mais il a beau tourner en dérision certains aspects de la vie de bureau, « la réalité d’une entreprise n’en reste pas moins difficile », admet-il. De pauses clopes en pauses dej’, l’artiste découvre ses collègues et apprend à être salarié. Il finira même par devenir leur « confident ». « J’ai été piégé par mon propre rôle, parce qu’en face de moi, il y avait des humains. Je n’ai pas pu me moquer d’eux, notamment parce que je percevais certaines tensions, en particulier dans leur communication non verbale. » Siestes, séances de méditation, cours de danse et de yoga, initiation à la sophrologie et à la naturopathie… le performeur prend finalement son rôle au sérieux et met en place une dizaine d’ateliers « bien-être ». Il fait en plus venir un chien et propose un réaménagement feng shui des locaux. Il est même là durant les trajets domicile-bureau. « Je me foutais de leur travail et eux du mien. Ils ne savaient pas réellement qui j’étais, ce que j’allais faire. C’était simplement humain. Tout est resté là-bas, c’est ce contrat qui a fait œuvre. »

Afin de prévenir les risques psycho-sociaux, l’artiste « CHO » a même créé des fiches de gestion du stress et du burn-out. « Chargé du bonheur… c’est idiot ! Moi, j’étais plutôt chargé du temps, modère-t-il. Je passais mes journées à leur dire de conscientiser leur corps dans l’espace, de penser à eux en premier lieu », et d’ajouter « je ne me suis pas amusé, j’ai travaillé ». Dans un demi-sourire, l’artiste affirme même avoir frôlé le burn-out à l’issue de la résidence.

 
 
 
 
 
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Des masques difficiles à faire tomber

S'il ne fait pas état d’un mal-être profond chez ses collaborateurs, Florent Audoye a eu le temps d’observer certaines dynamiques de groupe et leur rapport à la hiérarchie. « Ce qui m’a frappé, c’est ce rapport parent-enfant ou maître-élève avec la direction. Comme si des troubles issus de l’enfance rejaillissaient pour former une sorte de continuité dramatique ». Comme au théâtre, les masques sont durs à faire tomber. « J’ai remarqué qu’il était très facile d’accéder à chaque personne, d’échanger en tête à tête, révèle-t-il à LCI. À l'opposé, la psychologie du groupe est difficile. En groupe, chacun a des jeux interprofessionnels drôles. Et j'ai trouvé très difficile d’y apporter le naturel, la simplicité, l’émotion. »

Ni vraiment espion, ni vraiment journaliste – « pas question de choisir de camp entre le patron et les salariés », précise Florent Audoye – l’artiste adopte une posture de témoin, les notions d’autorité et de subordination en moins. Parce qu'en entreprise, « voir quelqu’un qui ne joue pas de rôle peut aussi faire du bien. »

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