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Une homme dans la pénombre avec ses deux mains sur les yeux. Bigup à tous les DV.
© Photo by Taras Chernus on Unsplash

Sur les réseaux sociaux, on oublie souvent une population grandissante : les aveugles

Le 31 oct. 2019

De plus en plus utilisés par les personnes malvoyantes ou aveugles, les réseaux sociaux offrent un accès à l’information inédit pour cette communauté. Mais les plateformes ont encore des efforts à faire pour être accessibles à tous.

« Mon heure de coucher dépend de mon activité sur Twitter : il y a des moments où je suis raisonnable et d’autres ou je le suis moins. » Véritable « droguée » du réseau social, Céline Bœuf décrit un quotidien que beaucoup de twittos partagent avec elle. Tous les soirs après le diner, cette bibliothécaire passe au moins 1h30 à compulser des messages, lire des articles, participer à des débats ou pousser des coups de gueule en 280 caractères. Ce qui la différencie des autres ? Céline est aveugle.

Les aveugles sur les réseaux : une arrivée récente

« J’ai commencé à m’y mettre il y a trois ans, à la demande de mon chef, explique-t-elle. Pour les personnes qui travaillent en bibliothèque, c’est un réseau très utile pour faire de la veille. Et puis au fur et à mesure de mon utilisation, je me suis laissée prendre au jeu. » Suivie par 543 personnes, elle ne revendique pas une position d’influenceuse, mais reconnaît en Twitter une bonne porte d’accès vers l’information pour les déficients visuels, appelés aussi DV. « L’accès à l’information sur le web a toujours été un gros problème pour nous, explique-t-elle. Il existe très peu de sites qui peuvent être lus par des logiciels de synthèse vocale (environs 10% sans compter les logiciels améliorant l'accessibilité). Avant, on utilisait surtout des listes de diffusion par mail pour nous tenir au courant et lier des amitiés. C’est même par ce biais que j’ai rencontré mon mec. Mais depuis quelques années, on a basculé sur les réseaux sociaux et notamment sur Facebook et Twitter. »

Pour rendre Twitter accessible, il faut bricoler

Si cette arrivée sur les plateformes sociales paraît tardive pour cette communauté, c’est surtout parce qu'elles n'ont déployé des options d’accessibilité pour malvoyants et aveugles... qu’en 2016. Pour pouvoir « lire » les nombreuses images qui s’affichent sur les écrans, Facebook et Twitter ont mis en place un système de description vocale qui envoie les informations aux logiciels de lecture d’écrans.

Cependant le système est loin d’être parfait pour Céline. « Pour Twitter, le site de base est assez mauvais, car il n’est pas compatible avec les logiciels que j’utilise », indique-t-elle. Pour contourner le problème, elle utilise un programme intermédiaire intitulé TWBlue, disponible sur la plateforme de partage GitHub. Ce dernier permet de lire les tweets à voix haute au fur et à mesure qu’ils s’affichent, mais aussi de les traduire en braille et de les afficher sur un clavier à picots qui se lit avec le bout des doigts.

Choisir ses liens et ses images avec soin

« Comme c’est un réseau assez bouillonnant, la synthèse vocale ne s’arrête jamais, poursuit Céline. C’est pour ça que je l’utilise plus souvent après le travail. Comme la plupart des personnes que je suis postent beaucoup d’articles, ça me donne aussi beaucoup de lecture. Sans mauvais jeux de mots, je dois avoir une confiance aveugle envers les personnes qui tweetent, car je ne peux pas vérifier d’un simple coup d’œil si l’article qui est partagé est intéressant ou nul. » Au-delà de l’intérêt des articles, l’accessibilité des sites vers lesquels les liens renvoient pose aussi très souvent problème. »

Pour ce qui est des images, Céline doit toutefois se reposer sur la bonne volonté des internautes. En effet, Twitter ne décrit pas automatiquement les images que l’on poste. Cette tâche doit être effectuée par les utilisateurs eux-mêmes à chaque fois qu’ils mettent en ligne une photo. Pour cela, il faut aller farfouiller dans les options d’accessibilité de la plateforme et cocher la case « Écrire des descriptions d’images ». À partir de là, vous pouvez ajouter une description sur une image à chaque fois que vous en postez une. « La plupart des gens ne connaissent pas cette option, indique la bibliothécaire. Du coup, dès que quelqu’un y pense, je le félicite en public pour motiver les autres. »

Facebook, encore pire que Twitter ?

La description d’images n’est pas le seul souci d’ergonomie rencontré sur le réseau. La présence trop importante des émojis peut aussi causer des problèmes. « Quand ma synthèse vocale lit les tweets, elle commence toujours par le pseudo utilisé par le compte, poursuit-elle. Si ce dernier comporte 3 ou 4 emojis, elle va les décrire à chaque fois et ça me fait perdre un temps fou ».

Et Facebook dans tout ça ? Céline précise que plusieurs de ses amis DV utilisent aussi le réseau social de Zucki, mais elle-même préfère faire l’impasse. « Le site est encore moins fonctionnel que Twitter, indique-t-elle. On y trouve aussi beaucoup de vidéos ou de mèmes qui sont très difficiles à décrire vocalement. » Même avec la mise en place d’une description automatique des images, les réseaux sociaux sont loin d’être utilisables facilement par l’ensemble des déficients visuels. Et le problème ne vient pas seulement que du manque d’ergonomie.

Plus de visibilité pour les aveugles

« Même si je fais partie d’une génération d’aveugles connectés, je suis loin d’être représentative de la communauté des DV en France, analyse Céline. Il faut se rendre compte que la grande majorité des aveugles n’utilisent pas les outils numériques, car ils restent difficiles d’accès. Rien que pour apprendre à utiliser la synthèse vocale Voice Over de mon iPhone, j’ai mis une centaine d’heures. Il faut aussi prendre en compte le fait que j’ai eu la chance de pouvoir faire des études, de me payer du matériel et d’avoir un emploi. Ce n'est pas le cas de beaucoup de gens qui souffrent du même handicap. »

C’est aussi pour cette raison que Céline utilise Twitter. La plateforme lui permet de militer et de redonner de la visibilité à cette communauté trop souvent oubliée par le grand public. « Je suis très contente quand je pousse un coup de gueule contre les trottinettes en accès libre qui nous font tomber et que je vois mon message retweeté des centaines de fois. Je vois aussi qu’il y a quelques journalistes qui se sont abonnés à mon compte. Même si les gens qui me suivent sont pour la plupart sensibilisés sur le sujet, j’ai l’impression de faire bouger les choses à mon petit niveau. Sans Twitter, je n’aurais jamais pu avoir un tel auditoire ».

Gratuité ne veut pas dire accessibilité

En tant qu'internaute valide, on a tendance à penser que les seules marges de progression des réseaux sociaux portent sur des sujets liés aux fake news, aux collectes de données et au respect de la vie privée. Force est de constater qu'une grande partie de la population n'a toujours pas accès aux mêmes services de base que la majorité des internautes. Pourtant, les GAFAM et autres ne sont pas avares quand il s'agit de dispenser de grands discours sur l'inclusivité et l'accessibilité... dans la mesure où de plus en plus d'internautes DV misent sur les réseaux pour accéder à l'information, il est temps pour les plateformes de déployer les moyens nécessaires pour atteindre leurs objectifs.

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