Balkani, fausse affiche  - Le Loup de Levallois-Perret -

Les « neurchis » vont-ils influencer la vie politique ?

Ils n'ont pas 10 ans et pourtant, les « neurchis » , ces groupes privés qui publient des blagues sur Facebook ont gagné en influence grâce à leurs blagues souvent hilarantes, il faut bien l'avouer. Parfois ils parlent de Tintin, parfois ils parlent politique. Au point d'influencer une élection ? Peut-être...

Quelle force de frappe peuvent bien avoir les « neurchis » et les mèmes sur notre paysage politique ? Alors déjà, commençons par le commencement. Depuis 2016 – date de la création officielle du premier neurchi (aujourd’hui disparu) – ces groupes privés aux drôles de noms se sont multipliés sur Facebook au point de devenir le centre névralgique de la fabrication de mèmes francophones : neurchi de marketing claqué, neurchi d’Usul, de Jancovici ou de Macron... Peu connus du grand public, les « neurchis » (chineurs en verlan) sont une affaire d’amateurs éclairés de la culture web. On apprend souvent leur existence par le bouche-à-oreille ou après être tombé sur un mème partagé sur Twitter ou Instagram. Ils sont parfois politiques, parfois pas. Dans tous les cas ils se veulent toujours amusants, grâce à leur regard décalé sur l'actualité.

Et selon l'institut Opinion science, leur pouvoir pourrait prendre de l'importance dans l'avenir. « Les Américains ont mis au pouvoir Trump, en grande partie par la force des mèmes, indiquent Justin Poncet, fondateur de l'institut et Pierre Carl Langlais, Head of Research. Mais c’est un pays qui possède une fluidité culturelle plus forte que chez nous. Des candidats de la Nupes essayent de porter cette culture web et cet humour qu'ils commencent à exploiter. Les communicants de Macron ont aussi compris qu’il fallait occuper le terrain et utilisent une stratégie plutôt maligne qui consiste à fournir du contenu qui est mémifiable. C’était le cas avec les photos du président barbu et en survêt ou bien du post-it sur l’ouverture du pass Culture. Ce qui les intéresse, c’est de se retrouver dans le produit final, même si le mème est négatif pour sa personne. C’est une nouvelle manière d’occuper l’espace médiatique ».

Neurchi, comment ça marche ?

Concrètement ces groupes Facebook fonctionnent comme des espaces de création contrôlés sur des thématiques, des personnages ou des esthétiques en particulier. Sur le neurchi de la Flexibilisation du travail, qui regroupe plus de 170 000 inscrits, on fabrique des mèmes sur la vie absurde au bureau, le manque de respect du Code du travail ou bien les rapports hiérarchiques. Dans le neurchibald de Tintin (53 000 membres), les personnages de Hergé sont détournés de manière ultra-créative pour créer du nouveau contenu, à l’abri du regard procédural de la maison d’édition Moulinsart.

Carte d'identité du neurchi

Soyons honnêtes, le neurchi est une niche appréciée par un nombre réduit d’internautes. Mais son ébullition créative, qui colle souvent à l’actualité, n’a pas échappé à l'œil avisé de chercheurs. C’est le cas de Pierre Carl Langlais, docteur en sciences de l'information et de la communication. Celui qui est aussi chercheur spécialisé en deep learning appliqué à l’info en ligne travaille à l'institut Opinion Science. Il y observe les phénomènes sociaux et les groupes d’opinion présents en ligne. Pierre Carl Langlais a donc cartographié la neurchisphère pour en restituer un premier tour d’horizon. « On a référencé 817 groupes, mais il en existe sans doute plus, résume le chercheur. Si on additionne les membres, cela donne presque 6 millions de personnes. Cependant beaucoup d’internautes sont inscrits à différents neurchis, donc il faut probablement réduire ce nombre à 1 ou 2 millions d’utilisateurs. Il s’agit pour 70 % d’hommes surtout âgés entre 18 et 30 ans. Enfin, si les plus gros neurchis cumulent 50 000 personnes, le nombre médian d’inscrits dans un groupe est situé vers 2 140 personnes. »

Créateurs du web, séries TV et LinkedIn

Parmi les plus gros groupes, on trouve plusieurs catégories bien distinctes. Il y a d’abord les neurchis consacrés à des créateurs du web bien connus comme celui du Joueur du Grenier, un critique français de jeux vidéo rétro, le duo d'humoristes de Palmashow, ou bien Vilebrequin, un youtubeur spécialisé sur les voitures. Le groupe qui est consacré à ce dernier explose d’ailleurs tous les records avec plus de 150 000 membres inscrits. Les neurchis centrés sur des films ou des séries télé sont aussi très populaires : Brooklin 99, H, Malcom in the Middle ou bien Astérix : mission Cléopâtre sont des exemples typiques, remontant tous aux années 2000 et 2010. Enfin, les neurchis parlant des régions de France, des posts absurdes et premier degré de LinkedIn ou des pires techniques de marketing se trouvent aussi dans la catégorie des groupes à plus de 50 000 inscrits.

Cette cartographie ne s'arrête pas là. Pierre Carl a aussi scrapé (aspiré des données, dans le jargon) 30 000 mèmes créés sur une douzaine de neurchis depuis janvier 2021. Le but de cette sélection est d'effectuer la première sauvegarde d’un patrimoine digital, témoin de la société. « Le paysage des neurchis est extrêmement mouvant, explique Justin Poncet, fondateur d’Opinion Science. Le premier groupe de ce genre, "Neurchi de mèmes" a même totalement disparu du réseau. Certains groupes, comme le neurchibald de Tintin, ont tenté de sauvegarder leur production sur un drive, mais ce denier a été perdu. On a donc aspiré ce contenu pour pouvoir le sanctuariser pour d’autres chercheurs, mais aussi l’étudier. »

Pourquoi ça se passe sur Facebook ?

Comment un tel écosystème a-t-il pu naître sur Facebook, devenu pour beaucoup d’internautes de moins de 40 ans un repoussoir ultime ? Pour Pierre Carl, il s’agit presque d’une évidence. « Mon interprétation, c’est que Facebook offre un paradoxe avec ses groupes privés. Ces structures permettent de ne pas se prendre la tête avec les questions de droit d’auteur, tu peux filtrer l’entrée, mais ça crée une sorte de safe space pour la création de mème. C’est aussi l’espace idéal pour mettre en place des logiques communautaires avec des concours et des trends durant lesquels les internautes vont broder des mèmes à partir d’un canevas particulier. »

Et, donnée étonnante, les internautes qui fréquentent les neurchis vont sur Facebook exclusivement pour ça. Cet endroit, considéré comme has-been et déserté des élites. Ce qui en fait un terrain parfait pour une pratique culturelle underground. Pour Justin Poncet, il ne faut pas oublier qui sont les premiers à avoir investi les neurchis. « Les premiers groupes privés ont été lancés par des journalistes. On retrouve pas mal d’étudiants du Celsa avec des connexions sociales dans le tout premier neurchi. Ce sont eux qui vont participer à la première montée en force de ce mouvement jusqu’en 2019. »

Propagande cool, pop et ambiguë

Cette origine estudiantine et journalistique a façonné des commentaires pertinents sur l'actualité et l’état du monde au sein de ces groupes. « Les mèmes permettent de se positionner et de critiquer certains sujets, explique Albin Wagener, chercheur associé à l'INALCO (PLIDAM) et au laboratoire PREFICS, Université Rennes 2 et auteur du livre Mèmologie consacré à ce sujet. Lors de l’invasion de l’Ukraine par la Russie on a par exemple vu une énorme production de mèmes se moquant des Russes, puis, après la tuerie de Bucha, les comparant à des Orcs dans le Seigneur des Anneaux. » Pour lui, les mèmes ont une particularité qui permet de faire passer de manière efficace des idées très complexes. « Ce sont comme des capsules cognitives et affectives très puissantes. Le mème n’est pas forcément humoristique, mais il est toujours divertissant. Il fonctionne sur des logiques de scènes populaires, des images de films et de séries et il permet de proposer un commentaire par ce biais-là. C’est un bon ticket d’entrée dans le monde de l’information. » Justin Poncet résume cette analyse en une phrase : « Les mèmes sont des objets de propagande et de communication cool, pop et ambiguë qui nous permettent d’avoir accès à des opinions sur des sujets sociétaux et politiques bien plus nuancés et complets que ce qu’on peut tirer de simples tweets par exemple. »

De ce fait, il n’est pas rare de trouver des neurchis portés spécifiquement sur des questions politiques comme le NdeJanco, consacré au président du Shift Project Jean-Marc Jancovici, le Neurchi d’Usul, centré sur le présentateur d’Ouvrez l'Élysée pour Mediapart ou bien encore le neurchi de Zemmour. « On a un déplacement politique des structures partisanes et institutionnelles vers l’activisme et vers des formes plus ambiguës et à ce titre les neurchis se situent dans des zones politiques intermédiaires, cool et fortes en énergie, explique Justin Poncet. Il faut aussi se rendre compte que faire de la politique au premier degré est devenu très compliqué de nos jours. Ce qui marche, c’est la politique au 2e degré avec une bataille plus culturelle. »

commentaires

Participer à la conversation

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.