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Benalla durant son audition par le sénat, avec un photomontage de chapeau de bouffon
© Public Sénat

Comment Alexandre Benalla est devenu le prince des trolls sur les réseaux sociaux

Le 27 janv. 2020

L’ancien « barbouze » de l’Élysée joue les bouffons médiatiques sur Twitter. Décryptage d’une stratégie pas si idiote que ça.

A-t-on le droit de faire le malin sur les réseaux sociaux quand on est au centre d’une affaire d’État embarrassante ? Si on en juge son activité sur Twitter, cette question n'a pas l'air de préoccuper Alexandre Benalla. Pour rappel, cet ancien chargé de mission du cabinet présidentiel est sous le coup de plusieurs enquêtes pour avoir usurpé la fonction de policier et dissimulé des preuves. Malgré cela, il est devenu en l’espace de quelques mois l’un des trolls les plus emblématiques du web français. Il multiplie les blagues potaches et s'exprime sur à peu près tout : la colonisation pour la défendre, des personnalités politiques ou des journalistes pour les critiquer, les grévistes pour s'en moquer… tout y passe.

Un timing parfait

C'est le 15 juillet 2019 qu'Alexandre Benalla a choisi d'investir le réseau à l'oiseau bleu. La date n'a rien d'un hasard, puisque paraissait le même jour une longue interview de lui dans le magazine Le Nouvel Économiste. Pour Nicolas Vanderbiest, fondateur de l’agence Reputatio Lab, cette arrivée coordonnée à la fois sur les réseaux sociaux et dans les médias est parfaitement maitrisée. « Il y a forcément quelqu’un derrière cette stratégie médiatique, indique-t-il. En plus de le voir faire le troll, on le voit donner des interviews sur BFMTV ou bien Brut. »

Même constat pour Ronan le Goff, directeur associé de l’agence La Netscouade. « Son lancement sur Twitter a été remarquablement réussi, indique-t-il. Il était proche du pouvoir et il a du réseau, donc il est possible que de très bons communicants l'aient aidé à se lancer. Mais il ne faut pas oublier que sous ses airs de troll, c’est une personne intelligente qui a très vite saisi les codes de Twitter afin de se donner une image sympathique. »

Le trolling est une science

La stratégie d'Alexandre Benalla ressemble beaucoup à celle d’un autre troll notoire : Joachim Son-Forget. Ce député affilié à La République En Marche avait tenu sur Twitter plusieurs propos sexistes à l’encontre de la sénatrice Esther Benbassa. Exclu du parti majoritaire en décembre 2018, il fonde son propre parti Je suis Français et Européen avec l'objectif de « former les jeunes à la politique ».

Ses frasques lui vaudront de passer de 6 000 followers à plus de 56 000 en l’espace d’une semaine, d’après 20 Minutes. Continuant sur sa lancée, Joachim Son-Forget publie de nombreux tweets provocateurs et rallie des fans, venant notamment du forum 18-25 ans de jeuxvidéo.com. Ces derniers sont généralement séduits par son discours très cash sur l’immigration, les armes à feu (avec lesquelles il aime se mettre en scène) et les nombreux mèmes politiques ou sexistes qu’il publie.

Joachim Son-Forget est également le président du cercle Global Variation, un ThinkTank au sein duquel il a travaillé avec le psychologue Vincent Berthet sur des méthodes d'influence fondées sur les sciences cognitives. L’objectif de ce travail, selon le site Swissinfo « Se servir des sciences cognitives pour modifier les politiques publiques ou les comportements des personnes, via les réseaux sociaux notamment ».

Le trolling ? « Assez jouissif », selon les rois autoproclamés de la discipline

Dans le journal 20 minutes, Joachim Son-Forget se confie sur l’intérêt du trolling sur Internet. « Il (le trolling) a une vraie fonction. Je me suis d’ailleurs autoproclamé "roi des trolls". La vérité, c’est que cette activité est fondamentale. Ceux qui trollent sur les réseaux, ce sont eux qui, sur le ton de l’ironie et parfois de la grossièreté, viennent sauver la mise en expliquant le ridicule de certains faux combats, qui pour la plupart ne sont que des postures. Les trolls ont conscience des biais logiques d’une grande partie de la population et ils en jouent pour tourner en ridicule ceux qui font de la grandiloquence morale, ceux qui sont dans l’imposture et l’hypocrisie, et c’est assez jouissif ! »

Quand on compare les méthodes employées, difficile de ne pas voir de parallèle entre les comptes d’Alexandre Benalla et celui de Joachim Son-Forget. Les deux ont gagné de nombreux abonnés en un laps de temps très court (Benalla rassemble plus de 36 000 followers), tweetent des mèmes, assument pleinement leur statut de « paria » tout en étant soutenus par une base qui applaudit à chacune de leur pitrerie. Les deux hommes se connaissent bien. Ils se retweetent, surfent sur les même blagues potaches, et entretiennent de bons rapports en dehors du web.

« C'est une bonne situation ça, troll  ? »

Mais pourquoi Alexandre Benalla est devenu un troll ? Tout d'abord, pour ridiculiser ses adversaires directs, à savoir, les journalistes qui enquêtent sur lui. Pour Ronan le Goff, cette « stratégie du bouffon » lui permet aussi de continuer d’exister. « Il a pris goût aux feux des projecteurs. Dans le même temps, cela lui permet de s’humaniser. Il se donne un rôle de bouffon sympa afin de faire oublier son image déplorable ». Nicolas Vanderbiest poursuit : « Benalla est loin d’être un simple troll, indique-t-il. Non seulement il tente de noyer le poisson et faire oublier ses affaires judiciaires, mais il exploite aussi son capital médiatique afin de servir ses propres enjeux business. C’est une vraie logique de marque. »

Quand on regarde les tweets plus « classiques » de Benalla, force est constater qu’on a bien affaire à un chef d’entreprise qui tente de vendre un service (en l’occurrence, des conseils en matière de sécurité, via son entreprise Comya Group). Son tweet épinglé est d’ailleurs une interview de lui, plutôt sérieuse, où il analyse l’exfiltration du président et de sa femme du théâtre des bouffes du nord le 17 janvier 2020. En d’autres termes, faire le bouffon sur les réseaux n’est plus décrédibilisant et peut même rapporter gros. Merci Donald Trump...

David-Julien Rahmil - Le 27 janv. 2020
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