Dans une cellule de camps de rééducation en Chine

Reeducated, le documentaire immersif qui nous plonge dans l'enfer des camps de concentration chinois

© Sam Wolson

À mi-chemin entre journalisme et œuvre d’art, l’expérience VR Reeducated rend compte avec force et précision du quotidien des Ouïghours et Kazakhs enfermés dans des camps de « rééducation » à Xinjiang, en Chine.

L’institution du journalisme au long cours, le New Yorker, a choisi d’explorer le domaine de la réalité virtuelle. Le résultat est une expérience VR de 20 minutes immergeant le spectateur dans une des prisons de Xinjiang, vaste région à la fois désertique et montagneuse du nord-ouest de la Chine, où entre 2017 et 2018, un million de Ouïghours, de Kazakhs et autres minorités musulmanes ont été détenues dans le secret.

Reeducated est l’œuvre de trois hommes au profil complémentaire : le réalisateur et photographe Sam Wolson, le reporter Ben Mauk et l’artiste Matt Huynh. « Ben avait beaucoup écrit sur le sujet » , nous raconte Sam Wolson à l’occasion du GIFF, un festival qui s’est tenu à Genève du 5 au 14 novembre derniers. Mais aucun article ne peut vraiment transcrire l’expérience de ces camps de « rééducation » . Comment reconstituer l’expérience en réalité virtuelle sans être indécents, se demande le duo. « Ben a alors rencontré trois hommes qui avaient été détenus dans le même camp en même temps. On y a vu l’opportunité de raconter cette histoire d’une manière nouvelle et authentique » . Après avoir convaincu le New Yorker, Sam Wolson et Ben Mauk partent au Kazakhstan, avec l’artiste Matt Huynh pour recueillir le témoignage d’Erbaqyt, Orynbek et Amanzhan. En tout, ils auront plus de 12 heures d’interviews !  

Informer par l’émotion

« On ne veut pas que les gens aient une compréhension exhaustive du sujet, mais qu’ils développent un lien émotionnel à l’histoire » . Pour cela, il était nécessaire, selon Sam Wolson, que le spectateur puisse comprendre le lieu, l’appréhender, « ce qui est impossible à transmettre avec une photo ou un film » . Pour construire ces espaces, le trio demande aux 3 hommes une série de détails : « On les a bombardés de questions, combien y a-t-il de lits, quels lits occupaient-ils, de quelle marque était la télé, etc » . Dans la réalité virtuelle, les auteurs doivent accepter que c’est le regard du spectateur qui conçoit l’histoire. « Ça veut dire aussi qu’on écrit les scènes où tous les éléments sont importants, mais c’est ce qui est le plus excitant » , s’enthousiasme Sam Wolson. L’auteur ne dicte plus une vision, mais propose un univers à part entière. « C’est un vrai défi de storytelling » . L’œuvre VR est accompagnée d’un article interactif. « On veut donner aux gens l’envie de creuser le sujet, de se documenter encore plus, à partir des éléments qui les auront interpelés » . 

Depuis février 2021, l’œuvre a parcouru le globe : « On l’a présentée dans 17 festivals » . Reeducated a même été distingué d’un prix par le festival SXSW, la Mecque des créatifs et soutenu financièrement par le Centre Pulitzer. À ce jour, près de 150 000 personnes l’ont vu sur le compte YouTube du New Yorker – et le journal aurait augmenté son nombre d’abonnements. Une version en kazakh a également été mise à disposition : « Le journalisme local peut malheureusement difficilement proposer ce type d’informations » . Alors oui, le journalisme immersif en réalité virtuelle, « c’est cher, c’est compliqué » , reconnaît le réalisateur. Mais l’expérience en vaut la chandelle. On ne se souvient pas d’avoir été aussi émus et à la fois informés par un article.

Immerger par le détail

On le sait peu, mais le journalisme immersif est en quelque sorte à l’origine du développement de la réalité virtuelle grand public. En 2009, Nonny de la Peña est journaliste. Elle intègre l’université de Californie du Sud en tant que chercheuse et amorce un projet de documentaire en réalité virtuelle Hunger in Los Angeles. Pour concevoir les lunettes qui permettront de voir le documentaire, elle fait appel à Palmer Luckey. En 2012, le projet voit le jour, il est même présenté au festival du film indépendant de Sundance. Neuf mois plus tard, Palmer Luckey co-fonde… Oculus Rift.

D’abord, on a vu fleurir des applications de réalité augmentée. En 2016, le Washington Post plonge ses lecteurs dans l’affaire Freddie Gray – une histoire de bavures policières… avec une application de RA. En 2020, le New York Times s’associe à Facebook pour mettre en place des filtres de réalité augmentée sur son compte Instagram. Début novembre, une story introduisait par exemple un effet de réalité augmentée à partir d’un modèle 3D du mégafeu Dixie

premium2
commentaires

Participer à la conversation

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.