un collage montrant des scène de pillage sur le fond d'un incendie de marie

Entre pillages et insuffisances policières, la recherche du coupable idéal du 17 octobre

© DJR via dust

Les pillages de magasins qui ont succédé à la journée de mobilisation ont plongé les médias dans un monde de feu et de colère à la recherche du coupable parfait.

« Ça suffit de dire que la violence institutionnelle justifie la violence physique ». Le dimanche 18 octobre, le compte du média Brut diffusait un vif échange entre Parisiens rassemblés place de la République. Face à un groupe soutenant que les pillages du 17 octobre étaient le « reflet de la violence de l’État et du système néolibéral », une riveraine explique avoir été prise pour cible avec son bébé alors qu’elle tentait d’empêcher le saccage du magasin situé au pied de son immeuble. Face à elle, la journaliste et écrivaine militante Betina Zourli lui explique que la plupart des combats politiques ont été mené dans un climat de violence.

Cet échange tendu entre deux lectures irréconciliables d’un évènement reflète le niveau de tensions qui a succédé aux violences du 17 et du 18 octobre. Après une mobilisation qui a rassemblé entre 550 000 et 800 000 manifestants, de nombreux affrontements avec des forces de l’ordre et deux nuits de saccage et de pillages de plus de 1 500 magasins, l’emballement politico-médiatique bat son plein et la France semble coupée en deux.

Du feu et des larmes à la télévision

Du côté de la télévision, le média LIMIT a publié un décompte des 245 minutes de direct du 17 octobre réparties entre Europe 1 (de 18 h à 20 h plus ses journaux du soir), LCI (Le Grand Dossier de 16 h 43 à 17 h 57), et l’édition spéciale de BFMTV le matin. Le résultat est univoque : 77 % du temps d’antenne consacré aux évènements concernait la violence et l’ordre public, pour 23 % sur le mouvement lui-même et ses causes, soit environ 3,4 minutes d’images de violence pour 1 minute d’analyse de fond.

Le lendemain sur France Télévisions, le JT du soir est transformé en édition spéciale consacrée presque exclusivement aux suites du17 octobre. Le journal ouvre sur huit minutes de reportages consacrés aux pillages, à l’incendie de la mairie de Limoges et aux commerçants sinistrés. Les causes du mouvement apparaissent dans deux segments, dont un format immersif de douze minutes tournées à la fois dans le cortège et au cœur des affrontements. Le journal consacre ensuite un segment à une note policière évoquant une coordination de « l’ultragauche » via des messageries cryptées et des lives TikTok diffusant des consignes de ciblage en temps réel. Si le bilan judiciaire (2 397 interpellations, dont 150 mineurs) est traité sobrement, le ton se tend lorsque des maires de grandes villes, filmés en plein commissariat ou face à des commerçants pillés, mettent en cause publiquement la police nationale, donnant corps au narratif de l’impréparation déjà identifié sur les réseaux. Deux micros-trottoirs présentent des Français qui regrettent que la violence « occulte » les revendications du mouvement, et surtout un format immersif de 12 minutes tourné en parallèle dans le cortège pacifique et au cœur des affrontements, qui expose la blessure d’un jeune manifestant à la main.


LFI accusée de mettre le feu au poudre

Ce traitement médiatique va provoquer des remous au sein de France Télévisions. La section CFDT de la chaîne a publié un communiqué dénonçant un traitement ayant « franchi une ligne rouge déontologique », estimant que l’édition spéciale La France sous le choc a piétiné « le contradictoire, la mesure, le traitement des faits, tous les faits ». Le syndicat qui se revendique indépendant des partis, des gouvernements et des religions relève également que l’accusation du maire de Limoges contre « l’ultra-gauche » qui serait coupable d’avoir incendié la mairie et d’avoir ainsi « signé son crime » a été diffusée « sans la moindre once de preuve ni parole contradictoire », tandis que les enquêtes de l’IGPN sur les blessures graves de mineurs à Saint-Étienne et Mulhouse ne sont mentionnées qu’en cinq secondes avant de revenir sur le bilan des pillages à Marseille.

Au-delà de l’émotion suscitée par ces violences urbaines, c’est la responsabilité de La France insoumise, argument poussé par le gouvernement et largement relayé par la droite, qui domine cette séquence. Pourtant, cette thèse est dans un premier temps tempérée par la procureure de Paris Laure Beccuau, qui explique que la plupart des personnes arrêtées « gardent le silence et ne donnent pas de revendications politiques ». Le 19 octobre, Mediapart publie des échanges d’un commissaire du renseignement territorial qui affirme que sa hiérarchie l’oblige à pointer du doigt LFI dans l’organisation du mouvement en faisant fi de la réalité du terrain : « Il y a des choses indicibles, mais quand on nous demande texto d’écrire que c’est LFI qui est derrière le mouvement alors que c’est objectivement faux de l’avis général des RT, forcément on a des décisions politiques ».

Ce narratif commence d'ailleurs à se fissurer au plus haut sommet de l'Etat. Sur le plateau de BFMTV, l'éditorialiste politique Guillaume Daret rapporte que plusieurs ministres (anonymes) reconnaissent que la stratégie consistant à coller la responsabilité de cette nuit sur la FI « ne prend pas du tout » .

Internet, éternel sympathisants des manifestants

Face à cette couverture médiatique, les vidéos et posts publiés sur la plupart des plateformes web offrent des narratifs directement issus des jeunes mobilisés et des militants. S’il est difficile de synthétiser ces milliers de réactions, de vidéos et d’opinions, une étude menée conjointement par les plateformes d’analyse et de veille des réseaux Agoratlas et Visibrain a tenté de décrypter les différents discours liés aux manifestations françaises de la semaine passée, à travers sept réseaux sociaux (X, TikTok, Facebook, Instagram, Bluesky, Telegram et YouTube). Près de 110 000 posts publiés entre le 10 et le 17 octobre ont été analysés et réduits à un échantillon de 52 528 publications qui ont ensuite été classifiées par thématiques allant des sujets exprimés à leur tonalité en passant par les positions politiques.

De cette grande photographie de notre environnement numérique, on peut tirer plusieurs enseignements. 

Tout d’abord, la majeure partie des réseaux servent de point de relais à l’organisation logistique des mobilisations. Les appels à se rassembler, l’organisation (horaires, lieux), les consignes pratiques et les comptes rendus représentent la grande partie des posts partagés pour 32,36 % en moyenne. Si cette partie organisationnelle est effectivement utilisée par les lycéens, les gilets jaunes et la multitude de manifestants pacifiques qui étaient présents ce jour-là, elle a aussi été utilisée par des militants qui se sont adonnés à des affrontements directs durant la manifestation où plusieurs comptes ont notamment diffusé le mot d’ordre de viser l’Élysée. Comme le souligne l'ancien spécialiste des usages numériques Nicolas Vanbremeersch, la même plateforme, ainsi que Snapchat et sa fonctionnalité de géolocalisation, ont sans doute été utilisés par les pilleurs pour se coordonner lors de la soirée du 17.

https://www.tiktok.com/@eltv14/video/7697703146478505248

L'opinion numérique pointe du doigt le gouvernement

L’autre enseignement, c’est la prédominance des violences attribuées à la police et à l’État, comparativement aux violences produites par les manifestants. L’étude marque ici une limite étant donné que les données ont été recueillies jusqu’à 17 h pendant la journée du 17 octobre, mettant de côté les nombreuses images de pillages qui ont par la suite inondé les réseaux sociaux. 

Ce constat permet néanmoins de comprendre la perpétuelle dichotomie qui existe entre les médias télévisuels et les réseaux sociaux qui diffusent plus volontiers les vidéos de violences policières. Le gazage de l’Orchestre du Nouveau Monde illustre le type d’images qui ont circulé sur les réseaux. Avant le départ de la manifestation place de la République, des musiciens, réunis pour un concert déclaré en préfecture, ont été pris pour cible par des tirs de gaz lacrymogène dès midi, alors que la place était encore vide et qu’aucun affrontement n’avait eu lieu.

La thèse selon laquelle les violences sont le fait du parti de Jean-Luc Mélenchon est par ailleurs peu suivie dans l’opinion numérique, ce qui montre là encore le fossé grandissant entre ce que pense une large partie des internautes producteurs de contenus et le relais fait par les médias traditionnels.

Le manque de policiers pointé du doigts

C’est dans ce contexte naturellement favorable aux manifestations qu’une thèse a émergé : pour beaucoup d’observateurs, les pillages auraient été facilités, voire même incités, par le manque de présence et d’organisation policière.

https://www.tiktok.com/@lilimay.fiorini/video/7697955171787132192

Cette thèse est reprise par Alexandre Poidatz, premier responsable plaidoyer Climat et Inégalités chez Oxfam France, qui compare le ratio des forces de l’ordre par manifestant pour la journée du 17 octobre (1 policier pour 55 manifestants) au pic des mobilisations des gilets jaunes (1 policier pour 1,4 manifestant). Il pointe la responsabilité du ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez et émet l’hypothèse d’une « stratégie pour provoquer des violences et faire oublier les revendications lycéennes ».

Si cette hypothèse frise la théorie du complot, les faits pointent une véritable impréparation de l’État. Le 20 octobre, Le Monde a publié un article revenant amplement sur les dysfonctionnements des services de police ainsi que du renseignement territorial, dont les notes de service prévoyaient une mobilisation entre 60 000 et 120 000 personnes. Le dimanche 18 octobre, Laurent Nuñez a présenté sa démission ; démission qui a été refusée par Emmanuel Macron qui lui a confié la tâche de bâtir une « nouvelle doctrine » de maintien de l’ordre. 

En attendant, avec les vacances scolaires, le mouvement lycéen entre dans une période d’incertitude. Sur les réseaux, la sympathie qui semblait être de mise avec le mouvement pourrait s’éteindre à mesure que la haine contre les pillards, majoritairement identifiés comme une jeunesse issue de l’immigration et des quartiers populaires s’envenime. Elle est désormais amplifiée par les influenceurs d’extrême droite. Et on cherche encore les politiques, les instances et les médias qui permettraient de faire descendre le climat de haine et de colère inflammables.

David-Julien Rahmil

David-Julien Rahmil

Squatteur de la rubrique Médias Mutants et Monde Créatif, j'explore les tréfonds du web et vous explique comment Internet nous rend toujours plus zinzin. Promis, demain, j'arrête Twitter.

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