
Depuis le raz-de-marée de Jordan Bardella aux européennes, plus un parti ne snobe TikTok. Gabriel Attal, lui, a décidé d'y jouer cash.
Gabriel dans un Ehpad qui demande à une centenaire le secret de sa longévité, Gabriel qui surfe sur la trend « abrège frère » pour annoncer sa candidature aux jeunes, Gabriel qui encourage les lycéens avant leur épreuve de mathématiques, ou bien encore Gabriel qui raconte en dédicace comment il a fait un câlin à Lady Gaga et fait fuiter sans le vouloir le nom de son fiancé.
TikTok, champ de bataille pour 2027
Depuis le 22 mai dernier, Gabriel Attal est entré en campagne présidentielle et a fait de TikTok l'un de ses champs de bataille. C'est d'ailleurs sur cette plateforme qu'il a annoncé sa candidature en premier. Depuis l'élection européenne de 2024 et la montée en puissance surprise de Jordan Bardella, qui avait axé une grande partie de sa campagne sur le format short, la plateforme vidéo semble être prise en considération par les communicants qui entourent les candidats. « La bataille électorale ne portera pas sur celui qui aura le meilleur programme, mais sur celui qui occupera le mieux l'espace attentionnel, explique Florian Silnicki, président de l'agence de communication La FrenchCom, à France Info. Pour gagner la présidentielle, il faudra additionner les formats sur les différentes plateformes, en ayant un message adapté à chacune. »
Pour Gabriel Attal, TikTok n'est d'ailleurs pas une terre inconnue. Il est présent sur la plateforme depuis son arrivée au poste de ministre de l'Éducation nationale en 2023 et avait déjà exploité le format vertical (et le tutoiement) pour parler directement aux jeunes et assurer la communication autour de ses décisions politiques. Aujourd'hui, il compte près de 690 000 abonnés et plus de 27 millions de likes, des chiffres honorables mais encore très en dessous des 2,3 millions d'abonnés de Jordan Bardella et des récents 2,9 millions d'abonnés de Jean-Luc Mélenchon. S'il est le troisième candidat à la présidentielle le plus suivi, le candidat Renaissance a donc encore du chemin à parcourir, d'autant que le nombre de ses vues est bien moins important qu'à l'époque où il était ministre du gouvernement (entre 200 et 500 000 vues par vidéo contre plusieurs millions il y a deux ans). Et pour cela, il semble coller au plus près à la stratégie de Jordan Bardella en multipliant les vidéos, les formats et les trends.
La stratégie des bonbons
« Jordan Bardella a passé trois mois à montrer qu'il mangeait des bonbons et il finit à 30 % aux européennes. En mangeant des bonbons, c'est quand même abusé. » Ce constat, c'est celui de Roméo Belpomme, un étudiant en droit de 20 ans, engagé auprès des Jeunes Avec Macron il y a 6 mois, et chez Renaissance depuis 2-3 mois. S'il ne compte que 618 followers sur son compte TikTok, ce jeune militant s'est déjà fait remarquer sur les réseaux grâce à ses vlogs et ses appels, très argumentés, à soutenir son candidat Gabriel Attal. Ce dernier estime qu'il y a une carte à jouer sur TikTok : celle de la modération en opposition aux campagnes du RN et de LFI, qu'il qualifie de « populistes ». « À mon sens, il ne faut pas tenter de faire barrage mais submerger les extrêmes, indique-t-il. C'est d'autant plus difficile que les algorithmes privilégient ces deux camps. Il faut donc faire deux fois plus de contenu et mettre deux fois plus d'énergie. »
Cette volonté d'omniprésence sur les réseaux commence déjà à agacer jusque dans son propre camp. Le 26 janvier 2026, Élisabeth Borne lâchait déjà sur BFMTV que le parti Renaissance ressemblait de plus en plus à « l'agence de com de Gabriel Attal ». Quatre mois plus tard, elle quitte la direction du parti. Le même mois, les comptes de soutien créés depuis 2021 pour Emmanuel Macron sous le nom « Avec Vous » ont été discrètement renommés « Attal Président ». Les 35 000 abonnés du compte Instagram et les 50 000 abonnés du compte X se sont retrouvés, du jour au lendemain, abonnés à la campagne Attal sans jamais l'avoir demandé. Derrière ce choix se trouve aussi un aveu de faiblesse. En face, le RN et LFI bénéficient d'un réseau plus ou moins organisé de têtes d'affiche, de députés, d'influenceurs et de militants capables de dégainer des vidéos rapidement et de rebondir sur la moindre actualité. « C'est une vraie question stratégique, poursuit Roméo. L'inconvénient du centre, c'est que ça va un peu à droite, un peu à gauche. On a trois partis : Horizons, MoDem, Renaissance. Est-ce qu'on veut plein de personnalités sans qu'une s'affirme, ou est-ce qu'on veut un homme qui s'affirme ? En l'occurrence, Attal, c'est la seule personne qui ait vraiment tenu tête à Bardella, pendant les européennes comme pendant les législatives. »
Derrière ce bombardement de contenu, on retrouve aussi un homme : Pierre-Louis Tanzer, 28 ans, conseiller stratégie social media de la campagne présidentielle d'Attal. Militant macroniste depuis la toute première heure, il rejoint En Marche ! dès sa création en avril 2016, à l'âge de 19 ans, puis gère la communication numérique d'Attal lors de son passage à Matignon, avant d'être propulsé directeur adjoint de la communication numérique de Renaissance. Si l'on ne connaît pas vraiment le fond de sa pensée, l'homme est très discret dans les médias ; on sait qu'il supervise le réseau de micro-influenceurs issu du mouvement Les Jeunes Avec Macron qui entoure le candidat, et dont fait partie Roméo Belpomme. « On a eu une visio il n'y a pas si longtemps, où il a introduit la stratégie, expliqué comment fonctionne l'algorithme et ce qui marche, explique-t-il. On nous donne des formats types, parfois des musiques en disant : "celle-là, elle marche bien, n'hésitez pas". Parfois on peut aussi poser des questions. L'autre jour, on a vu qu'il y avait beaucoup de personnes âgées au meeting de Bruno Retailleau, quelqu'un a mis sur la boucle : "Est-ce qu'on peut les attaquer sur l'âge ou c'est un peu trop méchant ? " Certains disent d'éviter, d'autres disent pourquoi pas. En fin de compte, chacun fait ce qu'il veut, ça reste démocratique. En ce qui concerne mes vidéos, personne du parti n'a de droit de regard, et on ne m'a jamais fait de réflexion là-dessus. »
Survie dans un monde de trolls
Malgré la fougue militante, Roméo reconnaît que cette campagne n'est pas aussi facile qu'elle en a l'air. Comme sous les vidéos d'Attal, le jeune homme, qui s'applique à porter la voix de « la modération », subit des insultes, souvent homophobes, à répétition. « Dans l'une de mes dernières vidéos, je fais une blague dans le train au retour du meeting d'Attal, explique-t-il. Ça a fait 60 000 vues sur TikTok, 80 000 sur Instagram, et 300 messages d'insultes. C'est le jeu. » L'étudiant explique avoir la peau dure, d'autant qu'il est un habitué des réseaux et produit des vidéos sur YouTube depuis ses 13 ans. Ce harcèlement le motive d'ailleurs à soutenir, de manière un peu paradoxale, la fameuse interdiction des réseaux aux moins de 15 ans. « C'est pour ça que parfois on s'écrit entre militants pour se soutenir. On nous dit : quand c'est trop dur, n'hésitez pas à bloquer les commentaires. Quand on sort une vidéo, on peut la poster sur une boucle Telegram pour que chacun puisse aller liker, commenter, se soutenir mutuellement. Sur les vidéos d'autres partis, on peut aller expliquer pourquoi on n'est pas d'accord, sans forcément être méchant, mais en argumentant. » Il reconnaît aussi que ses opposants politiques ne jouent pas dans la même cour de récréation. « Sur mes commentaires, je dirais que 80 % c'est du pro-LFI et du pro-Bardella. On trouve des messages du type "Vive le RN", des images de Mélenchon avec des lunettes qui boit un sirop... En même temps, quand on réunit les intentions de vote, ils sont à près de 50 % dans les sondages et on est à 15 %. Donc c'est évident que sur le principe, on se fait bouffer. »
Dans une campagne qui a clairement décidé de miser sur le trolling des adversaires, et une détestation commune des partis du centre qui ont eu le pouvoir pendant 10 ans, cette fameuse voix de la « modération contre les extrêmes » risque d'avoir du mal à passer. Malgré un bombardement de contenu sur TikTok.






Participer à la conversation