
D'un côté des feux de poubelle, de l'autre des violences policières : alors que les blocus de lycée rythment le début de ce mois d'octobre, deux formes de récits s'opposent violemment dans notre espace médiatique.
Depuis le début du mouvement lycéen, une drôle d'ambiance règne sur les réseaux. De TikTok à Instagram en passant par Snapchat, les vidéos diffusées massivement par les lycéens rappellent celles de la répression des Gilets jaunes. L'impression est d'autant plus forte que le discours dominant dans les médias télévisuels semble raconter une réalité alternative du narratif qui se répand sur les plateformes numériques. Faisons le point.
C'est la faute à LFI
Le mouvement qui part du lycée Saint-Exupéry à Créteil la semaine du 21 septembre est tout d'abord ignoré par le pouvoir et les médias. Une première vidéo partagée sur TikTok le 24 septembre par le compte du groupe LFI-A au Conseil régional d'Île-de-France donne le ton. Le clip montre Valérie Pécresse applaudissant de manière ironique et méprisante à une « fake news » sur l'état des lycées et provoque la colère de la conseillère et enseignante Julie Garnier.
À partir de la semaine du 28, des blocus accompagnés de feux de poubelle commencent à produire des sujets dans les journaux télévisés. Le lendemain, l'affaire devient nationale alors que le maire de Saint-Denis Bally Bagayoko visite le blocus du lycée Paul-Éluard. L'élu LFI est filmé devant une poubelle en feu qu'il tente d'éloigner des grilles de l'établissement. La séquence est immédiatement reprise par les médias du groupe Bolloré et montée de telle sorte qu'elle donne l'impression que le maire de Saint-Denis semble être à l'origine du feu.
Cette narration mensongère est largement reprise par des élus d'extrême droite et va finalement dominer le paysage médiatique après la sortie, le lendemain, d'une note des renseignements généraux suggérant que la FI et « ses proxys de l'ultra gauche » seraient impliqués dans les blocus. En fait, la note explique surtout que des élus sont bien présents pendant les blocus mais n'apporte pas de preuves concrètes sur une organisation occulte. L'information est toutefois reprise par le Premier ministre Sébastien Lecornu et amplifiée dans l'ensemble de la presse, qui voit le parti de gauche radicale comme l'organisateur du mouvement.
Poubelles qui brulent
Le 1er octobre, l'impressionnant incendie du lycée Nelson-Mandela à Nantes provoque l'effroi à la télévision. Le même jour, de multiples heurts ont lieu un peu partout en France et mènent à 1 949 interpellations et 305 policiers/gendarmes blessés selon la place Beauvau, le chiffre le plus spectaculaire de toute la mobilisation, abondamment répété sur les chaînes d'info. Comme le note le média Acrimed, spécialisé dans la critique du traitement médiatique, cette montée des heurts va provoquer un durcissement des lignes éditoriales télévisuelles. Le 2 octobre, le site publie un décompte des reportages tournant autour du mouvement, traité par le journal télévisé de France 2. Sur 11 sujets représentant en tout 24 minutes de temps d'antenne, 19 minutes (78 %) sont consacrées aux « violences », « incendies », « feux de poubelle ». Près de 3 minutes sont consacrées aux accusations du gouvernement contre LFI alors que les revendications des lycéens obtiennent près de 2 minutes.
Pour Acrimed, cette manière de traiter le mouvement social relève de ce qu'on appelle du « journalisme de préfecture », une expression qui désigne des informations parfois peu étayées, qui reflètent le point de vue du pouvoir et qui sont répétées par les médias jusqu'à ce qu'elles deviennent le cadre dominant. Or ce cadre entre en contradiction totale avec la multitude de vidéos qui inondent les réseaux sociaux depuis le début du mouvement et qui semble raconter une autre histoire, bien plus complexe.
Les mutilés de TikTok
Outre les charges de CRS, les affrontements violents et les déploiements intimidants comme celui qui a été filmé au sein de l'université Sorbonne Nouvelle le 5 octobre, plusieurs clips montrant des violences parfois insoutenables ont rythmé le récit : un adolescent de 14 ans se fait fracasser la mâchoire à coups de lance-grenades, le 28 septembre, une lycéenne de 14 ans se fait étrangler le 29, tandis qu'un ado de 16 ans perd un œil le lendemain. Entre le 1er et le 5 octobre, une voiture de police gazant la foule est filmée tandis qu'un adolescent est interpellé, la tête submergée dans un cours d'eau, et qu'un autre perd sa main droite après un tir de grenade de désencerclement.
Face à ces constats de violence, le gouvernement met en avant le fait que « l'immense majorité » des 215 élèves blessés l'ont été « soit dans le cadre d'accidents », soit « par le fait d'autres individus extérieurs ». Cette version est contestée par Amnesty International, qui dénonce un usage disproportionné de la force et appelle à la désescalade et à l'interdiction des grenades de désencerclement.
Les vidéos postées sur TikTok ne sont pas toutes violentes. Certaines montrent des lycéens se lancer dans des concours d'aura avec leur proviseur, faire des chorégraphies kawaï devant les CRS, ou bien se déguiser en superhéros pour courir au milieu des gaz lacrymogènes.
À travers cette multitude d'images qui sont bien souvent digérées par les streameurs qui récapitulent les journées d'action, les internautes hyperconnectés ont accès à un récit bien plus divers, et proche du terrain que celui qui est donné à la télévision.
Hallucination médiatique
Cette dichotomie entre ces deux univers médiatiques pousse Laurence Allard, sociologue, maîtresse de conférences en Sciences de la Communication et chercheuse à l'Université Paris 3, à qualifier le cadrage médiatique télévisuel d' « hallucination médiatique ». « J'utilise cette expression en clin d'œil aux débats sur les hallucinations de l'intelligence artificielle, explique-t-elle. À un moment donné, un système se met à déraper et produit une réalité qui ne correspond plus aux faits. Dans les médias traditionnels, on peut observer un phénomène comparable : des dérapages, ou des hallucinations, qui donnent à voir une réalité très différente de celle qui circule ailleurs. »
Pour la chercheuse, ces grands mouvements sociaux ont une tendance à créer des rapports de force médiatique. « Les médias traditionnels s'enferment parfois dans leur propre bulle informationnelle. Les chaînes comme CNews en sont un exemple particulièrement visible. À l'inverse, on voit les technologies de communication individuelles produire des effets collectifs. Les contenus circulent d'une plateforme à l'autre, parfois sans logique de marque ou de canal privilégié. Il existe donc une forme d'agnosticisme des réseaux sociaux : on publie et on partage partout où cela est possible. Ces circulations ne traversent pas nécessairement toutes les bulles informationnelles, mais elles possèdent une force collective. Elles peuvent dépasser, transgresser et traverser les chambres d'écho de part et d'autre et il devient difficile de ne pas voir ce qui se passe. »
Elwan, herault des lycéens
Alors que le mouvement est entré dans sa quatrième semaine, un nouveau phénomène semble avoir permis une jonction entre ces deux mondes médiatiques. Il s'agit de l'émergence d'un nouveau personnage, le jeune Elwan, qui va alors porter le message des lycéens directement au cœur de la télévision. Ce lycéen, dont la verve semble tout droit sortie d'une archive INA des années 60, va exploser sur les réseaux après avoir été interrogé par le street reporter d'extrême droite Vincent Lapierre (un ancien compagnon de route d'Alain Soral). Le jeune militant va dominer l'échange d'un bout à l'autre, expliquer clairement les revendications lycéennes et va même exprimer un plaisir visible à retourner les petites questions rhétoriques de Lapierre.
La journée qui suit la diffusion de la vidéo, cette dernière est massivement reprise par les streameurs et les monteurs de clips et d'edits. Selon l'outil de veille Visibrain, les différentes reprises de la vidéo cumulent plus de 11 millions de vues sur TikTok, et génèrent plus de 4 000 publications par jour sur X. Elwan va alors occuper le terrain médiatique et être filmé en train d'embrasser Jean-Luc Mélenchon tandis que ce dernier le qualifie de « tribun du peuple » pendant la manifestation du 6 octobre. Face au phénomène médiatique, la télévision ne peut plus l'ignorer. Le 7 octobre, Elwan participe à une émission spéciale intitulée La Grande Confrontation : violences, blocages, deux France face à face, animée par David Pujadas sur LCI. Il trouvera en face de lui Louise Montangon, une jeune militante de l'UNI, le syndicat étudiant ancré dans la droite dure et porteuse de la voix des « étudiants qui veulent bosser ». Les deux vont naturellement « clasher » en plateau, terminant ainsi la montée en force de ces deux figures médiatiques.
Au moment où ces lignes sont écrites, leur confrontation est de nouveau mixée et partagée des milliers de fois sur les réseaux. La télévision n'a pas vraiment changé son cadrage, mais elle a trouvé au passage une voix qui représente davantage une jeunesse engagée qu'elle semble avoir du mal à saisir.


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