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FACE Laurence Drake risque exclusion
© Ljuba photo via GettyImages

Laurence Drake : « cette crise frappe plus durement ceux qui vivaient hier dans des conditions défavorables »

Le 16 avr. 2020

Personnes âgées, isolées, sans domicile fixe, migrants… La crise sanitaire et le confinement ne font qu’accentuer le risque d’exclusion pour les publics les plus fragiles. Comment les citoyens et les entreprises peuvent-ils assurer la permanence du lien ?

Alors qu’en ce début de mois d’avril plus de plus de 4 milliards de personnes se trouvent confinées dans le monde rapporte Le Monde, le 7 avril, des millions d’autres, plus précaires voire laissées pour compte, subissent une double menace : exposition plus forte face au virus et risque d’exclusion sociale. Emmanuel Macron le soulignait dans son allocution du 14 avril : « ce n’est pas que le virus qui tue. L’extrême solitude, le renoncement à d’autres soins tuent aussi ». Laurence Drake, Déléguée générale de la fondation FACE (Fondation Agir Contre l'Exclusion) revient pour nous sur les défis de cette crise sans précédent pour les publics fragiles, et sur les possibilités d’action des entreprises dans ce contexte.

Quelles nouvelles fractures sont en train d’émerger à la faveur de la crise sanitaire que nous traversons, et quelles sont celles qui s’accentuent ?

Laurence Drake : La situation de confinement que nous vivons tous renforce la menace de l'isolement et nous devons absolument éviter que le tissu social ne s’effrite. L’isolement est autant physique qu’affectif, avec toute l’angoisse, la nervosité et la solitude que cette situation génère. C’est transgénérationnel : les personnes âgées isolées sont tout autant touchées que les étudiants qui restent seuls dans leur chambre. Cette question traverse également tout le territoire, des villes aux zones rurales. En zone rurale, par exemple, il faut parfois parcourir plusieurs kilomètres pour aller faire des courses et trouver des produits frais peut devenir un problème.

Par ailleurs, dans certains quartiers, notamment les plus défavorisés, la question de l’apprentissage et de la continuité pédagogique se superpose à celle de la promiscuité et de la cohabitation à plusieurs dans des espaces exigus. La question du logement est donc cruciale. De nombreux enseignants redoutent que certains enfants soient en situation de décrochage scolaire à l’issue du confinement, car, alors qu’ils sont déjà privés d’un recours « facile » aux enseignants, leurs parents ne sont pas toujours en mesure de les aider. Et puis il y a la problématique de l’accès aux outils, et là on constate que la fracture numérique est terrible. Pour apprendre et suivre les cours à distance, encore faut-il disposer d’un ordinateur, d’une connexion Internet haut débit ainsi que d’un accompagnement. La question des violences intra-familiales devient également centrale pour les femmes comme pour les enfants victimes.

Cette crise frappe tous les âges, tout le monde, mais elle affecte plus durement encore ceux qui, hier, vivaient déjà dans des conditions moins favorables.

portrait de Laurence Drake déléguée générale fondation FACE

Les personnes fragiles et dépendantes sont particulièrement touchées par l’épisode de crise sanitaire que nous traversons, où la menace virale s’ajoute à celle de l’exclusion. Comment assurer la continuité du lien dans cette situation exceptionnelle ?

L. D. : Lorsque la relation n'est plus possible, il faut tout faire pour la recréer différemment ; le confinement nous invite à renforcer nos liens et notre vigilance bienveillante envers les publics les plus fragiles. Le risque, c’est que les invisibles d'hier aient totalement disparu des radars à l’issue de cette crise. Je pense aux personnes âgées bien sûr, mais plus largement à toutes les personnes en situation d’exclusion : les SDF, les migrants, les mineurs isolés. Tous ces publics sont exposés et précarisés. Lorsque les associations de terrain ne peuvent plus assurer leur activité quotidienne, il faut trouver de nouveaux canaux et de nouveaux relais. Mais, on le voit, le milieu associatif se réorganise, autour de micro-structures locales par exemple.

Quel type d’actions / expérimentations mettez-vous en place pour répondre à cet enjeu majeur de l’inclusion, et comment les adaptez-vous à ce contexte si particulier ?

L. D. : Depuis le début de la crise, la Fondation FACE s’emploie à mobiliser son réseau, à la fois nos Clubs en région mais aussi nos entreprises partenaires et nos fondations abritées. Nous avons invité l’ensemble de ces acteurs à faire savoir s’ils disposent de ressources humaines mobilisables, de matériel, de moyens de transport ou encore de locaux inexploités. Notre idée n’était pas de créer un outil supplémentaire, une nouvelle plateforme qui se serait ajoutée à celles déjà existantes, mais plutôt de servir de relais, de catalyseur, afin d’aiguiller les gens désireux de s’engager aux bons endroits. Nous organisons également des sessions d’accompagnement pour nos bénéficiaires autour des grands thèmes qui structurent notre action. Ainsi que du soutien éducatif à distance, de l’assistance et de la formation aux outils numériques et nous maintenons l’accompagnement des personnes en recherche d’emploi.

Nous avons également lancé la semaine dernière le projet La réserve des cantonniers citoyens, en partenariat avec l'Association des Maires Ruraux de France. Ce projet s’adresse aux salariés de nos entreprises partenaires, aux étudiants, aux volontaires en service civique et à toute personne souhaitant s’engager dans une action solidaire. En lien avec les Maires, nous invitons toutes les bonnes volontés à prendre contact, par téléphone, avec des personnes isolées dans des villages ou bourgs ruraux et à maintenir un lien régulier avec ces personnes qui sont durement affectées par l’absence de services et la distanciation sociale.

Une fois la crise passée, quelles seraient les mesures à mettre en place immédiatement pour faire avancer la cause de l’inclusion, à la fois en direction de nos aînés, mais également pour toutes les personnes isolées : sans-abris, migrant·e·s, mineurs isolés ?

L. D. : Il faut comprendre qu’il y a énormément de laissés pour compte en France et je ne cesse de marteler que pour ces personnes fragilisées, il suffirait de changer parfois peu de choses pour que leur situation évolue – nous avons tous un rôle à jouer ! Il nous faut donc absolument apprendre de cette crise. La solidarité d’aujourd’hui devra demeurer demain, une fois la crise « derrière nous ». Nous devons créer une nouvelle solidarité durable. La première nécessité : travailler ensemble.

Il est indispensable que les acteurs de l’ESS, associatifs, les fondations, les entreprises aient des actions concertées. Les associations travaillent chacune sur un aspect ou un temps particulier. Certaines s’emploient à distribuer des repas. Certaines se concentrent sur l’aide aux mères isolées, d’autres œuvrent à la recherche d'emploi, à l’accueil des réfugiés, au soutien scolaire et d’autres encore à l'accompagnement de la fin de vie. La vulnérabilité est présente à tout moment. C’est pourquoi, il nous faut coordonner nos actions, nos bénéficiaires doivent être au centre de nos préoccupations. Nous devons pouvoir tous travailler main dans la main, avancer les uns avec les autres, de manière à accompagner les bénéficiaires à passer d’une structure à l’autre avec facilité. Depuis le début de la crise, on a vu de multiples plateformes naître, à la fois spontanément à l’initiative des citoyens mais aussi sous l’impulsion des pouvoirs publics. Pourquoi autant ? Ne perd-on pas des forces au passage ?

Pensez-vous que ce contexte fera avancer la cause de l’inclusion ?

L. D. : À mon sens, pour véritablement faire avancer la cause de l’inclusion, il faut activement préparer les citoyens. Les accompagner face au questionnement "qu'est-ce que je peux faire, chaque jour, dans ma vie quotidienne, modestement, pour que la vie de cet exclu que je croise chaque jour s’améliore ?" Je suis frappée par les élans de solidarité qui naissent partout depuis le début de la pandémie. Les petits gestes d’entraide simples comme la garde d’enfants ou des achats alimentaires pour ses voisins, se sont multipliés. Cet élan de solidarité indique que les citoyens sont prêts à ce qu’on leur parle de rencontre avec les plus fragiles et d’accueil de l’autre. Je le redis, nous devons avancer ensemble : le milieu associatif, les citoyens, les entreprises, les institutions...

Quels conseils donneriez-vous aux entreprises désireuses de s’engager dès aujourd’hui pour participer à l’effort collectif face à l’épidémie de Covid19 ?

L. D. : Il y a beaucoup à faire lorsque l’on est une entreprise, et c’est plus que jamais le moment de faire ensemble pour partager l’effort. Je préfère être dans l’invitation plutôt que dans l’injonction. Le message qu’il me paraît important de transmettre est le suivant :il vaut mieux essayer de s’inscrire dans des initiatives existantes que de chercher à créer sa propre initiative. Tout l’enjeu est de réussir à canaliser les bonnes volontés aux bons endroits. Je pense notamment au dispositif de réserve civique mis en place par le gouvernement qui est un espace d’engagement ouvert à toutes et tous, notamment aux collaborateurs des entreprises. Pour ce qui est du don d’argent, ou des dons de matériel, là encore je recommande de se fier aux plateformes gouvernementales ou aux associations sûres et reconnues. Et quant aux personnes qui ont besoin d’être aidées, je pense qu’il est essentiel qu’elles déculpabilisent. On en voit encore beaucoup qui hésitent, en se disant qu’il y a des personnes plus mal en point ou dans des situations pires qu’elles. Non, il n’y a pas à culpabiliser d’avoir besoin d’aide ! Et, de celui qui aide et de celui qui est aidé, on ne sait jamais vraiment qui reçoit le plus.

Nastasia Hadjadji - Le 16 avr. 2020
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