Panneau de direction avec un smiley

Renoncer, mode de désemploi

Transformer nos modèles implique d'abandonner certains systèmes, habitudes et conforts. Mais comment les choisir ? Comment prévenir les répercussions sociales, politiques et économiques de ces renoncements ?  Pour répondre, Diego Landivar, enseignant chercheur au Groupe ESC Clermont, a cofondé le laboratoire Origens Medialab qu’il dirige. Il détaille pour L’ADN Le Shift les propositions conceptuelles et méthodologiques pour une redirection écologique.

Vous parlez de « redirection » et non de « transition ». Quelle est la différence ?

Diego Landivar : Le concept de transition est une traduction réductrice qui empêche de se confronter avec lucidité à la situation, qui est critique. Il repose sur l'implicite qu'une transformation de nos moyens de production et de consommation pourrait se faire simplement grâce à des changements technologiques. Ce ne serait qu'un problème de moyens et pas de finalité.

Ce n’est pas le cas ?

D.L. : Le diagnostic lucide s'oppose à cet implicite fallacieux. Nous avons fabriqué trop de technologies zombies, c’est-à-dire caduques et incompatibles avec les limites planétaires, de futurs impossibles artificiellement maintenus vivants. Il faut démarrer un travail de « défuturation », épuiser ces futurs incompatibles avec la disponibilité des matières premières. Il faut appliquer une redirection, faire bifurquer l'ensemble des organisations de notre société et du capitalisme. La redirection travaille à la fois les moyens et les choix stratégiques à faire en tant qu’État, qu'institution, qu'entreprise...

Cela signifie donc fermer des usines, en terminer avec des secteurs entiers de l’économie. N’est-ce pas un peu radical ?

D.L. : Le problème, c'est que tous les concepts écologiques sont extrêmement ambigus. La RSE est une responsabilité sans objet, sans adresse, sans protocole de mise à plat de la responsabilité, sans tiers garant… C’est pareil pour le développement durable : développement de quoi ? De qui ? Pour qui ? Dans quelle temporalité ? La résilience, nouveau concept à la mode, est très ambiguë politiquement et techniquement, surtout qu’on y associe également la résistance, alors que les deux concepts sont complètement opposés ! Tous ces concepts veulent absolument paraître neutres : développement mais durable, émission de carbone mais neutralité, équilibre entre profit et social… Le renoncement et la fermeture ne sont pas neutres. Ce n’est pas radical mais lucide !

La « défuturation » signifie donc détruire l'imaginaire lié à une croissance continue ?

D.L. : Nous essayons de lancer une anthropologie du futur, de questionner certaines prémices qui nous engagent dans des directions écologiquement intenables. Un de ces imaginaires fondamentaux est celui de la croissance perpétuelle, mais il y en a d'autres, comme l'implicite de l’idée qui pose la réalisation de projets comme base naturelle du monde. Il y a aussi le « techno-solutionnisme », qui place le progrès technologique au centre de la résolution de nos problèmes, comme si on avait la maîtrise de tout. L'anthropocène, c'est la fin de la maîtrise. Ce n'est pas juste une crise que l'on peut résorber, c'est un changement d'ère géologique et climatique qui nécessite un nouvel imaginaire.

Le concept de décroissance vous semble-t-il être un bon exemple de redirection ?

D.L. : La décroissance offre un horizon intéressant qui vient perturber les imaginaires classiques de l'innovation intensive et de la croissance externe. Mais cela reste une métathéorie, une macroécologie, comme celle du GIEC et des grandes métriques qui laissent imaginer un board stratégique mondial capable de résoudre le problème climatique et écologique. Un défi fondamental pour faire atterrir les questions de l'anthropocène et de l'effondrement écologique dans les organisations, les entreprises et la vie quotidienne des gens, c'est de se maintenir dans une microécologie. Il faut partir de situations très concrètes : quel rôle pour un supermarché face à la situation écologique ? Comment aborder un projet de robotisation dans une entreprise face à l'anthropocène ? Comment une mairie peut-elle fermer des piscines municipales trop énergivores ? Cette écologie met les mains dans le cambouis et prend au sérieux le fait que les acteurs sont d'abord liés à des infrastructures incompatibles avec la situation écologique.

Quelles méthodes spécifiques sont nécessaires pour opérer cette redirection ?

D.L. : Nos travaux reposent sur la nécessité de ne pas reproduire les travers de l'écologie politique, qui ne donne que des impératifs. Aujourd'hui, nous avons besoin d’opérer concrètement. Nous proposons donc une série d’outils avec d’abord de nouveaux concepts, mais pas une inflation sémantique artificielle. Nous proposons un lexique qui donne à voir des transformations sémiotiques et lexicales ouvrant immédiatement des possibilités d'action : la « désinnovation », la « déscalarité » (renoncer aux grandes échelles), le reverse design Continuer avec les anciens mots et tenter de les verdir fait retomber dans les paradigmes classiques de la RSE, du développement durable et de la transition.

Y a-t-il des outils plus concrets ?

D.L. : Pour chacun de ces éléments, nous déclinons évidemment des propositions méthodologiques que nous avons testées. Le reverse design, par exemple, c'est prendre une infrastructure et la faire éclater en un réseau d'attachements et d'irréversibilités techniques. Cela révèle la complexité d'un dossier de renoncement et les populations attachées aux technologies zombies.

Nous travaillons par exemple avec une région en proie à un fort stress hydrique qui voudrait faire renoncer ses habitants aux piscines individuelles. En décortiquant ce petit dossier dans la transition, on se rend compte qu'il y a des milliers de plombiers, installateurs, réparateurs, paysagistes, jardiniers et importateurs qui en dépendent économiquement...

Y a-t-il alors des seuils de complexité où l'on doit renoncer à renoncer ?

D.L. : Tout dépend du protocole employé. Une entreprise peut opter pour un protocole descendant et décider de démanteler ou de renoncer à des activités sur la base d’une étude des coûts, des méthodes et des publics impactés. Pour un collectif ou une administration, l’épisode bordelais du sapin de Noël a montré que c’est plus difficile.

Il y a aussi un protocole démocratique de renoncement que nous testons à Grenoble. Une assemblée de citoyens tirés au sort décide quelles infrastructures et activités sont « sacrées » et ce à quoi ils sont prêts à renoncer, après une enquête citoyenne sur les infrastructures, les fonctionnalités et les parties prenantes, car on peut décider que certaines parties prenantes (par exemple, des promoteurs immobiliers) soient écartées d'une infrastructure. Cette méthode est plus longue mais permet de trouver une règle de décision commune qui fait du renoncement une institution en commun.

Malgré cette démarche, les réticences sont très nombreuses. Comment les dépasser et éviter blocages et affrontements ?

D.L. : Je pense qu'il faut malheureusement abandonner l'idée d'une écologie coopérative. Pour obtenir l’adhésion à ses thèses, l'écologie politique renvoie à l’imaginaire d’une planète commune et d’un intérêt général partagé. L’ère Trump et son discours de rupture avec le monde commun sont une clarification terrible. Cela nous force à en finir avec l’illusion de solutions écologiques ne passant pas par des arbitrages qui font que certains perdent et d'autres gagnent.

En revanche, les questions de justice sociale et de démocratie sont fondamentales, y compris en entreprise, car des millions de personnes sont dépendantes d'infrastructures et d'entités condamnées à long terme, comme Air France ou le nucléaire. Ces technologies sont maintenues vivantes par une dette écologique et publique intenable, mais une grande part de la population en est dépendante. C’est le drame de l’écologie. Les protocoles de renoncement doivent impérativement prendre en compte leur sort.

Cela va relancer l’opposition « fin du mois contre fin du monde »… Comment peut-on accompagner ceux dont l’activité serait fermée pour raisons écologiques ?

D.L. : Il faut s'attaquer à démêler le lien de dépendance et de subsistance à ces zombies. C'est quoi un chômage écologique ? Répondre à cette question implique de réinventer complètement notre Sécurité sociale et les systèmes assurantiels ou mutualistes de lutte contre le chômage, pour accompagner les gens qui subissent une rupture professionnelle due à un renoncement. Il faut donc sacraliser l'accompagnement de la subsistance des populations liées à ces technologies caduques. Plutôt que d'investir massivement pour renflouer les zombies, on devrait investir sur de bonnes fermetures, collectivement et démocratiquement bien gérées, pas la fermeture néolibérale classique.

C’est quoi une « bonne » fermeture ?

D.L. : C'est déjà assumer qu'il faut fermer des choses. C'est une fermeture qui a comme impératif la justice sociale et la protection de ceux qui la subissent. C'est aussi un protocole de fermeture réencastré dans des schémas démocratiques pour éviter, par exemple, qu’un maire impose ses attachements unilatéralement. Enfin, c’est mobiliser les compétences techniques et complexes des métiers de la fermeture.

Vous professez l'abandon d'une vision managériale de l’écologie. Quels sont alors ces métiers ou compétences nécessaires pour orchestrer ces fermetures ?

D.L. : Il y a une dissymétrie dans la redirection : il ne s’agit pas de « faire à l’envers ». On a vraiment besoin de métiers spécifiques qui sont souvent des spécialités de niche. Dans l'univers du contrôle de gestion et de l'audit financier, le separation planning est une technique de planification des étapes administratives, comptables, fiscales, juridiques et sociales des fermetures. C’est une méthode opérationnelle extrêmement intéressante, mais le problème, c'est qu’elle est employée au service d'impératifs néolibéraux.

Le decomissioning est aussi une piste très intéressante. C'est l'art de réaffecter des infrastructures : certaines routes en patrimoine culturel, certains circuits économiques en patrimoine gastronomique local… Il y a de nombreuses expériences américaines, notamment à Detroit, une ville qui s'est effondrée et qui a réaffecté de nombreux lieux et services avec des techniques spontanées, populaires, low-tech. Il y a aussi la question de la liquidation financière. Ces compétences ont été complètement occultées par un capitalisme euphorique intéressé uniquement par l'innovation et l'élan entrepreneurial. Il y a en fait plein de gens qui travaillent à nettoyer les cadavres du capitalisme.

Ne peut-il d’ailleurs pas y avoir un risque de dévoiement de la redirection, un greenwashing de la fermeture ?

DL Il faut évidemment éviter quela fermeture écologique ne devienne le nouvel avatar du libéralisme, le nouveau mot qui viendrait remplacer la compétitivité. C’est pour ça que la redirection écologique est nécessairement liée à la démocratie et à la justice sociale. Il faut inventer de nouveaux forums démocratiques autour de chaque entreprise, avec une communauté composée ni d’actionnaires, ni de parties prenantes (notion trop ambiguë), mais d’autres acteurs avec un statut politique protégé par une loi qui reste à bâtir. Cela permettrait de créer un commun, une forme démocratique qui pourrait remettre en question les décisions stratégiques de l'entreprise.

La question fondamentale reste celle de l’adhésion. Comment convaincre de renoncer ?

DL L'avantage de notre position de chercheurs est de ne pas avoir d'intérêt économique ou commercial à ce que notre concept soit accepté par tout le monde. Plus on clarifie les questions écologiques, plus on touche à notre objectif, et le concept de renoncement est moins facilement digérable par les instances du capitalisme euphorique et financier. Mais il faut sortir de la fausse dichotomie entre optimistes et pessimistes. Il faut plutôt parler de lucidité, d'une écologie qui hérite de tous ces problèmes et qui s'en occupe sans être déprimée mais juste responsable. L’optimisme béat des années 2000 a fait beaucoup de mal à l'entreprise. Il faut remettre les mains dans le cambouis, mais sereinement. Nos concepts, nos idées, nos méthodes et nos partenaires ne sont pas pessimistes mais lucides.


Emmanuel Bonnet, Diego Landivar, Alexandre Monnin, Héritage et fermeture - Une écologie du démantèlement, Éditions Divergences (2021)

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