Jeunes avec des pancartes

À pied ou à pédale, ils ont parcouru 3 000 kilomètres pour sensibiliser à l’écologie

© Le Relais Jeune

En février, une vingtaine de jeunes sont partis sillonner les routes de France pour sensibiliser la jeunesse à la crise environnementale, à l'approche des élections présidentielles. Ce samedi 11 juin, à la veille des législatives, ils arrivent enfin à Paris, transfigurés par près de quatre mois de rencontres et d'engagement sur le terrain.

Vous les avez peut-être croisés sans le savoir sur les routes de France. Ils sont jeunes. Ils sont dix, quinze ou trente selon les jours (et la météo), à pied ou à vélo, et ils vont d’éco-lieux en fermes de permaculture depuis quatre mois. Le but de leur périple, qui prend fin samedi 11 juin à Paris après 3 000 kilomètres : sensibiliser à ce qu’ils appellent « la triple crise – démocratique, environnementale, sociale. » Ils sont Le Relais Jeunes.

Sensibiliser de toute urgence

Ces « relayeurs » sont des jeunes des quatre coins du pays, poussés dehors en février par un sentiment d’urgence. Au sortir d’un « quinquennat d’inaction climatique » et juste avant la présidentielle, ils ont enfilé leurs chaussures de marche et enfourché leurs vélos pour aller sensibiliser la jeunesse française à cette crise, en invitant quiconque le souhaitait à les rejoindre sur la route.

Le Relais Jeunes au complet
Crédit: Le Relais Jeunes

« Le Relais est né dans un contexte électoral unique » , explique Sasha de Laage, son fondateur, assis sous les arbres de la forêt de Fontainebleau près de laquelle les relayeurs passaient la nuit ce mardi 7 juin. « On s’apprêtait à élire quelqu’un pour cinq ans, et au même moment le GIEC nous disait qu’on n’en avait plus que trois pour agir… C'était maintenant ou jamais. » Une cagnotte en ligne, un van et des vélos, une page Instagram alimentée régulièrement et un itinéraire tracé en détail pour permettre à chacun de venir en cours de route, et hop ! Le Relais Jeunes était né.

Au fil de leurs étapes à Rennes, Tours, Marseille ou Arles (110 villes au total ), les relayeurs ont rencontré des collectifs, des citoyens, des associations qui s’engagent. Avec une double exigence : rencontrer ceux qui luttent contre le système, mais aussi ceux qui proposent de nouveaux imaginaires. Sasha de Laage insiste : « On n’arrête pas de répéter qu’il faut bifurquer, mais personne ne se met d’accord sur ce vers quoi il faut bifurquer ! »

« Parler de vie, et pas seulement de théorie »

La bifurcation, ces jeunes l’ont vécue dans leurs parcours. Plusieurs sont issus de grandes écoles ou d’universités d’excellence. Promis à de brillantes carrières, ils ont, comme une poignée de diplômés d’AgroParisTech en mai dernier et un nombre croissant d'étudiants des grandes écoles, décidé de « déserter ». « On ne pouvait pas rester les bras croisés », raconte Lou Garcia, étudiante à Sciences Po.

Pour Pierre Taieb, l'un des marcheurs, il existe une réelle difficulté à laisser derrière soi une carrière linéaire et confortable : « Autour de nous, nos potes sont bien installés dans leur taf… ça peut être angoissant de prendre des risques. Mais Le Relais nous a prouvé que nous avons à y gagner ! »

Trois relayeurs, Lou, Marion et Louis, se mettent en route le 8 juin au matin. Crédit : Servane Duquénois

Lou avait besoin d’air après sa licence à Sciences Po : « On te fait avaler des trucs et tu les recraches aux exams, mais tu vois très peu le terrain. » Déjà engagée sur les sujets écologiques, elle regrettait cependant d'être « du côté de la théorie : je travaillais sur des textes de loi. » Rapidement, elle a ressenti le besoin de « rencontrer les gens qui font vraiment face à ces problématiques et de parler de vie, et pas seulement de théorie. »

« Un remède fantastique à l’éco-anxiété »

Sur la route, les relayeurs ont bivouaqué, parfois été hébergés dans des Z.A.D. (Zone à Défendre) ou chez des citoyens. Ils se sont nourris d’invendus, chacun étant invité à contribuer à hauteur de ses moyens. Au contact avec le terrain, Pierre Taieb s’est senti évoluer : « Quand tu fais du terrain, cela accélère ton processus. Tu vas plus vite au bout des sujets, de leurs complexités et des nuances. Alors que si tu ne fais que de la théorie, tu peux rester longtemps en circuit fermé dans ta tête… » Car cette génération d’éco-anxieux redoute le futur. Les chiffres sont sans équivoque : 75 % des jeunes âgés de 16 à 25 ans jugent l’avenir « effrayant », selon une étude publiée en 2021.

Pour les relayeurs, s’engager a été un immense soulagement. Sasha en est encore étonné : « Cette peur, je l’ai vécue. C’est vertigineux. Mais s’inscrire dans un collectif, vivre au jour le jour avec des gens qui partagent la même éco-anxiété, réaliser qu’on n’est pas tout seul et qu’avec des vélos, trois francs six sous et beaucoup d’énergie, on peut créer quelque chose – ça change tout. L’action et le collectif sont des remèdes fantastiques à l’éco-anxiété. » Sur la route, les blagues et les rires fusent entre les relayeurs. « On parle à longueur de journée de sujets graves et anxiogènes, et pourtant on vit une aventure pleine de rire et de joie », explique Sasha.

Ce soir-là, à côté de la forêt de Fontainebleau, premier espace naturel protégé au monde en 1853 grâce au combat de quelques artistes, les relayeurs mesurent concrètement l’ancrage historique de l’écologie. Patrick Scheyder, musicien, chercheur et philosophe, est venu jouer pour eux son spectacle « George Sand et la défense de la forêt de Fontainebleau : une ZAD au XIXème siècle » . Des textes de Sand frappants d’actualité sont lus en musique par l’activiste Camille Étienne, sous les yeux émus des relayeurs. « Avant, j’avais la sensation que notre génération portait tout le poids du monde sur ses épaules », se souvient Sasha. « Première génération à avoir conscience du problème, dernière à pouvoir y faire quelque chose… Le Relais m’a permis de rencontrer des gens qui s’engagent depuis des dizaines d’années. C’est libérateur de se sentir appartenir à un mouvement qui vient de loin. »

Les jeunes du Relais devant le spectacle de Patrick Scheyder
Les jeunes du Relais devant le spectacle de Patrick Scheyder, le mardi 7 juin. Crédit : Servane Duquénois

Génération Greta… ou pas

« On a pris une claque de réalité », raconte Sasha. « En interventions dans des lycées, on pensait que la question récurrente serait : "maintenant qu’on sait, qu’est-ce qu’on fait ?". Mais quand on leur a demandé s’ils étaient au courant de la crise climatique, on a eu des regards blancs… Une fois, on s’est même retrouvés à faire un cours de SVT pour expliquer ce que c’était qu’un gaz à effet de serre. » À l’autre bout du spectre, le Relais a organisé des interventions sur les campus étudiants où seules se déplaçaient des personnes déjà engagées. « On se regardait le nombril », soupire Sasha. Même au sein du groupe, difficile pour les relayeurs de lutter contre l’entre-soi. « Notre groupe est assez homogène », reconnaît Sasha. « L’écologie est un message qui est plus porté par les CSP+ alors qu’il devrait être universel. »

Comment sensibiliser ceux qui ne le sont pas déjà ? Comment aller chercher cette autre jeunesse, dont l’âge voudrait qu’on la nomme Génération Greta, mais qui semble vivre dans un monde parallèle aux luttes écologiques ? Le Relais se le demande encore. « C’est quelque chose qu’on ne peut pas entreprendre à l’échelle d’un projet de quatre mois », explique Sasha. « C’est une question d’éducation. » À mi-parcours cependant, les relayeurs ont tout de même changé de stratégie. « On s’est mis à aller discuter avec les gens dans la rue. On a rencontré des climato-sceptiques, des climato-indifférents… Ça a été une sacrée claque, là aussi. »

« Ça m'a donné plein d'énergie »

Le mouvement a réussi à attirer des dizaines de jeunes supplémentaires, qui ne connaissaient personne dans l’équipe. C’est le cas d’Élise et Estelle, deux amies belges qui avaient un projet de marche vers Rome et qui, en voyant passer les vidéos du Relais Jeunes sur Instagram (le mouvement réunit un peu plus de 4 000 abonnés), ont changé de programme. Charlotte, en troisième année d’école de cirque, est venue une première fois par curiosité, puis revenue dès qu’elle a pu, au gré de ses vacances. « Le Relais, pour moi, ça a été l’occasion de rencontrer des dizaines de jeunes engagés dans des associations différentes et sur des sujets différents. Ça m’a donné plein d’idées et d’énergie pour la suite de mon engagement ! », explique-t-elle.

En route, Sasha a filmé régulièrement chacun des membres de l’équipe organisatrice. L’objectif : réaliser un documentaire. Le Relais veut organiser des projections du documentaire dans des lycées, dès qu’il sera prêt. « On veut faire faire au téléspectateur un peu du chemin qu’on a parcouru », résume Pierre. « Montrer ce que l’engagement fait à nos vies, pour qu’à leur tour les jeunes s’engagent. »

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