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Emmanuel Macron devant le drapeau américain

Thomas Fauré : « La start-up nation dont on n'arrête pas d'entendre parler, est-ce vraiment la France ? »

L'ADN
Le 24 mai 2018

L'Élysée qui reçoit les patrons des grosses multinationales pour parler de la tech' au service du bien commun, ça laisse Thomas Fauré songeur. Pour l'entrepreneur français, « permettre à Facebook, Google, Palantir et consorts de déposer un tissu technologique sur notre sol, cela revient à leur remettre les clefs de notre avenir ». La résistance s'organise !

Il faut se mettre quelques secondes dans la tête de Mark Zuckerberg. Voilà un homme qui vient certainement de passer les pires heures de sa vie après avoir été mis en cause dans un scandale planétaire, et qui est invité en grande pompe à deviser à l’Élysée, entre le mesclun de salades et le filet mignon sauce Micheline, de la « technologie au service du bien commun », parmi d’autres multinationales aussi peu versées que la sienne dans la pâte humaine.

Nous en étions, quant à nous, restés aux propos épicés de la Commissaire européenne à la concurrence, Margrethe Vestager, selon laquelle « Facebook tue notre démocratie » (fermez le ban). Les égards qui lui ont été rendus ont donc de quoi étonner. Il aura d’ailleurs pu en rire sous cape, au moment de la crème dessert, avec les représentants de la société Palantir, dont l’un des premiers investisseurs n’est autre que la CIA.

Le président français a donc reçu hier à l'Élysée, les patrons des principales multinationales en matière de nouvelles technologies pour un sommet en marge du salon VivaTech à Paris, bravement baptisé « Tech for Good ». L'occasion était, nous dit-on, d'engranger des promesses d'investissement et de créations d'emploi en France. Mais aussi de travailler aussi avec ces derniers sur des enjeux tels que l'avenir du travail, la protection de la vie privée (joke) ou encore la lutte contre le cyber-terrorisme.

Peut-on, s’il-vous-plaît, faire au dirigeant d’une entreprise « tech » absente de ce déjeuner, le crédit qu’il trouve des motifs de contester le principe de ce sommet ailleurs que dans le fait de n’y avoir pas été convié ?

Reprenons. Pourquoi avoir choisi ces entreprises-là ? Essentiellement en raison de leur gigantisme. Qu’en attendre ? Qu’elles investissent en France. À quelles fins ? Essentiellement pour créer de l’emploi. Fort bien, mais à quel coût ?

  • Au prix d’une perte de compétitivité de nos entreprises. Il est bien évident que les pouvoirs publics feront tout pour paver la route qui mène à ces investissements. Pendant ce temps, leurs concurrentes françaises et européennes tireront la langue et se lanceront dans d’interminables danses du ventre pour obtenir, ici des financements ou grappiller, çà et là, des reliquats de parts de marchés. Permettre à des entreprises extra-européennes d’investir en France, c’est bien souvent leur donner la possibilité de l’investir définitivement. Qu’on veuille bien nous dire si la « Start-up Nation » dont on entend parler matin, midi et soir, c’est bien la France…
  • Au prix d’une dépendance technologique. Les technologies qui sont favorisées par l’opportunité d’investir s’installent rapidement sur le marché pour des raisons de grégarisme logiciel et par voie de massification. C’est déjà le cas avec des environnements informatiques quasi-hégémoniques. Nos entreprises commencent pourtant à comprendre enfin qu’elles ne vont pas cesser de vivre si elles quittent Microsoft ou son rejeton Yammer pour des alternatives européennes.
  • Au prix d’une perte de notre souveraineté numérique. Une terrible bataille mondiale a commencé pour la domination de ces nouvelles eaux extraterritoriales que constitue Internet. Permettre à Facebook, Google, Palantir et consorts de déposer un tissu technologique sur notre sol, cela revient à leur remettre les clefs de notre avenir. C’est pourquoi il nous faut au plus vite mettre à flot de gigantesques plateformes dont nous soyons les maîtres.
  • Au prix d’un renoncement à nos valeurs, vous savez, ces fameuses valeurs greco-latines encensées par le Président devant le Parthénon. La Vieille Europe que moquait Obama, et qui a été distancée en matière technologique, a une carte maîtresse à jouer aujourd’hui : la sagesse. En est un signe le retour en grâce de la vie privée, la fameuse « privacy », après le grand exhibitionnisme des réseaux sociaux. Nous sommes les héritiers d’une vision du monde qui refusera de réduire la personne à un registre de données exposées à tous les vents. Dans cet esprit, le RGPD vient de dresser des fourches caudines. La démarche est louable. Mais à quoi servira-t-elle si, dans le même temps, nos pouvoir publics font un pont d’or aux Titans américains initialement visés par cette réglementation ?
« L’hypo-tech » tapageuse à laquelle nous assistons avec ce sommet, ce serait donc bien ça. Un accord entre le propriétaire (le Président de la République) d’un bien (la Maison France) qui « emprunte » de l’argent (les investissements anglo-saxons) à un créancier (les multinationales anglo-saxonnes). Si le montant de cet argent n’était pas remboursé (si nous ne rattrapions pas rapidement la dette technologique que nous avons contractée avec les Etats-Unis), le créancier (les multinationales anglo-saxonnes) pourrait bien devenir le nouveau propriétaire, et présider à notre destinée. Et bien nous sommes quelques-uns en France à ne pas nous résoudre… à cette hypo-thèse !
Une tribune de Thomas Fauré, fondateur de Whaller.
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