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Un homme dont la tête a été remplacée par des nuages
© Getty Images

Nos boss sont-ils au bord de la crise de nerfs ?

Le 13 nov. 2018

Quand on dirige une entreprise, on a beau endosser la casquette du patron, on n'en reste pas moins humain. Alors comment fait-on pour gérer la pression ? La concurrence ? Les revendications ? Et, en prime, les aléas de la vie personnelle ? 

Vent de panique chez les big boss. Elon Musk, l’iconique patron de Tesla, a craqué. Trop c’est trop : pression, travail, fatigue, stress… le CEO n’en peut plus, et l’interview qu’il a donnée, en août dernier, au New York Times à ce sujet sonne comme un appel à l’aide. Pour certains, c’est indécent. Pour d’autres, c’est inquiétant. Mais tout le monde s’accorde sur un point. Cette médiatisation pointe un vrai sujet : les patrons sont débordés. La figure du héros, capable de tout encaisser, est-elle à revoir ? Comment font-ils pour gérer ?

« Il y a vingt ans, on ne se suicidait pas à cause de son travail »

Jean-Luc Douillard, psychologue spécialisé dans la prévention des suicides, accompagne notamment des chefs d’entreprise. Pour lui, le phénomène de la souffrance des patrons est relativement nouveau. « Il y a vingt ans, ils ne se suicidaient pas à cause de leur vie professionnelle. Mais elle a pris une part tellement importante dans leur quotidien, parfois plus que la famille, la religion ou les projets collectifs, que ça crée des situations extrêmes. » Pour les PME, l’Observatoire de la santé des dirigeants estime ainsi qu’un patron se suicide tous les deux jours. En cause, les médias qui relaient les success stories d’entrepreneurs sans parler des tensions qu’ils rencontrent, des institutions pas toujours adaptées pour les accompagner dans leurs difficultés, et de l’éducation. « Dans la formation qu’ils reçoivent, on les pousse à être blindés au niveau des émotions sous prétexte qu’ils doivent apprendre à prendre des risques. Quand on évolue dans une culture de l’excellence, la dégringolade est encore plus rude. »

Claudine Pons, fondatrice de l’agence Les Rois Mages, conseille les patrons depuis près de vingt ans. Elle rappelle que cette vision du patron-guerrier est alimentée par les responsabilités qu’ils endossent. « Dans de nombreux cas, les décisions les plus importantes sont prises par le dirigeant principal. Au quotidien, en plus d’être un élément moteur, ils doivent assumer des responsabilités financières, pénales, d’image... Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas une bonne équipe derrière, mais c’est comme au bloc : même bien entouré, c’est le chirurgien qui fait le geste. Il est assez normal que le numéro un d’une boîte soit idéalisé. »

Les avancées technologiques – encore elles ! – peuvent accentuer ce sentiment de pression et de fatigue. On a beau crier au droit à la déconnexion, la technologie nous rend joignables à tout moment. Pour les boss, cela se traduit souvent par un élargissement de leurs responsabilités : pourquoi se contenter de gérer l’Europe quand on peut, grâce aux e-mails et à WhatsApp, piloter aussi le Moyen-Orient ? Enfin, les déplacements à répétition dans des zones à fuseaux horaires différents n’arrangent rien. 

Azeem Azhar vit au Royaume-Uni et s’est spécialisé sur les questions de l’innovation. « Tout va plus vite qu’avant, c’est vrai. C’est épuisant quand on le vit à titre personnel, mais cela l’est également pour les industries en elles-mêmes : il y a toujours plus d’innovations, de progrès... et donc de compétition. »

Claudine Pons évoque le suicide très médiatisé du chef Bernard Loiseau, en 2003. « On ne sait jamais vraiment ce qui pousse les gens à commettre des gestes définitifs. Il ressentait manifestement une pression insupportable, au niveau financier notamment. Pour un dirigeant de cette taille, c’est probablement le plus difficile, sans compter que ce n’est pas parce que l’on est chef d’entreprise que l’on est exempté de tous les autres soucis de la vie. » Surprise donc ! Les dirigeants sont aussi des personnes comme tout le monde. Ils ont des familles, des amis, des conjoints… avec toutes les crises et l’attention que ça implique. Et quand elles se cumulent aux difficultés professionnelles (ou vice versa), ça déborde. 

Un point de vue partagé par Jean-Luc Douillard. « Quand on est en souffrance au travail, on n’existe plus. Il faut démocratiser le fait qu’il soit légitime de souffrir et de se faire aider, former l’entourage et les professionnels pour éviter les drames. »

Une prise de parole salvatrice... et perturbante

En ce sens, il juge la prise de parole d’Elon Musk comme un événement relativement positif. « C’est le signal que derrière le dirigeant, il y a une personne, et que celle-ci peut aussi se retrouver en détresse. La médiatisation est, en ce sens, intéressante. » Il estime que cela participe à changer le regard porté généralement sur les chefs d’entreprise. « C’est bien de montrer que tout le monde ne réussit pas, et que même ceux qui réussissent ont parfois des difficultés. »

Sur la Toile, de plus en plus d’entrepreneurs échangent publiquement à ce sujet. Qu’ils soient investisseurs – Bilal Zuberi, investisseur chez Lux Capital, partage sur LinkedIn les inquiétudes de son médecin qui lui demande de faire des siestes régulièrement –, startuppeurs – Gregory Logan rédige des articles détaillant ses échecs –, patrons d’agence – Édouard Pacreau s’est confié sur son burn out dans les colonnes d’un blog – ou auteur/gourou – le jeune Nate Schmidt, qui fait fortune en prodiguant ses conseils, tweete sans retenue sur le niveau de stress qu’il endure au quotidien. Ils n’hésitent plus à partager leur recherche de conseils ou sur le mode de la prévention. « C’est sain, selon Azeem Azhar. On ne peut pas faire de business si l’on n’est pas capable de communiquer sur ses émotions. Ça peut paraître étrange car ce n’est pas la culture du travail traditionnel. Mais ça crée vraiment une dynamique d’entraide au sein d’une communauté. » 

Jean-Luc Douillard aimerait aussi que l’événement Musk serve de leçon. « Le monde de l’entreprise ne va pas bien. Révéler des souffrances évidentes mais intimes avec un écho international doit changer la donne : les médias ont adoré parler des suicides, c’était sensationnel. Il est temps de parler des causes et de leur prévention. C’est aussi ça leur rôle. » 

De son côté, Claudine Pons reste perplexe. « Je ne comprends pas l’épisode Musk. Je trouve ça tellement énorme que j’essaie de comprendre s’il a un sens », au-delà de la prise de risque que représente pour Tesla cette « communication impudique » – « ce doit être très perturbant en interne d’avoir un dirigeant qui admet qu’il est au bord du burn out ». Les faits lui donnent raison. Ce témoignage est mal accueilli. Depuis, c’est la dégringolade. Elon Musk a été pris en photo en train de fumer un joint, son directeur comptable a démissionné au bout d’un mois, et l’action perdait encore 7 % début septembre 2018.

Les solutions des patrons pour tenir le coup ? Écouter son corps, se couper du monde, adopter des rituels

Pour Claudine Pons, il est évident que tous les dirigeants connaissent de vrais « passages à vide ». Mais dans la majorité des cas, ils savent écouter leur corps et dire stop. Et quand ils n’y arrivent pas… leur entourage proche – personnel et professionnel – réagit. 

Elle identifie chez ses clients plusieurs façons de garder la tête hors de l’eau. Le premier élément : savoir bien gérer son temps. « Il y a des clients qui sont injoignables via SMS : ils veillent à se préserver des conséquences négatives que peuvent avoir les outils technologiques. » D’autres chronomètrent leurs déjeuners, écourtent leurs réunions, mesurent leur sommeil. Tous, sans exception, ont compris qu’ils ne pouvaient faire aucune concession quant à l’entretien de leur forme physique. « Ça ne veut pas dire qu’ils sont tous des athlètes, mais ils ont tous une conscience aiguë de leur corps. » Cela se traduit par une alimentation soignée, une consommation d’alcool régulée, et une éradication quasi systématique du tabac. « Beaucoup ont ajouté la marche à pied à leurs agendas. Chez les nouvelles générations, on préfère le yoga. » Selon elle, abbayes et cliniques détox sont très prisées par cette population, qui aime à s’y retirer pour retrouver un semblant de calme. Rares sont ceux qui témoignent, mais elle confie que certains dirigeants adoptent même ces comportements de façon régulière. « Ça peut se traduire par des semaines de jeûne annuelles, de méditation, d’exercice physique. Chacun a ses rites de déconnexion – mais tout le monde en a. »

De son côté, Jean-Luc Douillard alerte sur les dangers de certaines habitudes qui flirtent avec l’addiction. « À l’origine, les rituels servent à la réassurance. Ça permet de se donner du courage, de se protéger… Mais ils peuvent aussi enfermer. » Il déplore la disparition de certains rites au profit des outils numériques – notamment les rites de passage au sein des familles, ou même des entreprises ! « Le retour aux rituels témoigne d’une angoisse, d’une solitude, d’un isolement croissant. » Le risque immédiat, c’est de trouver du réconfort dans des pratiques dangereuses – « la prise de stupéfiants régulière, d’alcool ou simplement de Guronsan ! ». Les inégalités ont la peau dure, et il constate que la plupart des patrons à qui il a affaire sont des hommes. « Ce n’est pas anodin : ils n’osent pas partager leurs émotions autant que les femmes. Plutôt que de solliciter leur entourage, ils vont s’imposer des rites pour regagner confiance. Jeux sexuels, jeux d’argent… Ça peut vite se transformer en spirale addictive. »

C’est pour cela que le réseau a toute son importance. Claudine Pons explique que de nombreux patrons se partagent les « bonnes adresses ». « Ils savent rester discrets en public. Mais en privé, ils se refilent les bons tuyaux. » Elle rappelle l’importance d’être bien entouré. « Il n’y a pas de bons patrons sans bonnes équipes – là encore, personnelles et professionnelles. Dans la plupart des cas, les dirigeants savent fixer leurs limites et éviter les extrêmes. Si ce n’est pas le cas, il faut que les proches régulent. Savoir se constituer un entourage de confiance, avec lequel il est possible d’avoir des échanges notamment sur ces sujets, c’est aussi ça, le travail d’un dirigeant. »


Cet article est paru dans la revue 16 de L'ADN consacré aux nouveaux rituels. Vous en voulez encore ? Vous pouvez commander votre exemplaire ici.

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