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Elon Musk en train de fumer un joint en direct à la radio

Témoignages : boss et dépression, certains patrons brisent le silence

Le 5 oct. 2018

Stress, pression, burn-out... Un patron qui se plaint dans les médias, ça ne se fait pas ! Alors quand ils prennent la parole en public, ça interpelle. Témoignages.

C’était en plein mois d’août. On aurait pu penser qu’entre les photos de piscine sur Instagram et les randos dans la pampa, elle passerait inaperçue. Mais l’interview donnée par Elon Musk au New York Times dans laquelle il confie être au bord de la dépression a remué la planète big boss. Quoi ? Les entrepreneurs ne seraient pas des superhéros ? Les grands patrons auraient aussi du mal à supporter la pression ?

Quand on y réfléchit deux secondes, ça paraît logique. Mais la démarche est inédite : lorsque on parle de burn-out ou de dépression en entreprise, il est souvent trop tard. Suicides, faillites… On évoque rarement une situation au moment où elle est problématique - on préfère attendre les conséquences parfois dramatiques pour s'intéresser au sujet.

Certains prennent les devants : puisque les médias n’en parlent pas, ils se tournent vers les réseaux sociaux ou les blogs pour parler de leurs difficultés – qu’ils réussissent ou non à les surmonter. Nous avons interrogé quelques-uns de ces patrons et entrepreneurs qui ont choisi d’évoquer publiquement le sujet.

« Dans certaines agences, on a l’impression que c’est une épidémie. Or un burn-out, ce n’est pas une grippe ! » - Edouard Pacreau, Co-fondateur d’Altmann+Pacreau (France)

Edouard Pacreau a co-fondé l’agence de communication Atlmann+Pacreau. Dans les colonnes d’un blog, il est revenu sur la dépression dont il a souffert, avec l’intention de montrer qu’il est possible de s’en sortir.

« Je n’aime pas vraiment le terme de « burn-out ». On l’utilise pour parler de la simple mélancolie ou de la profonde dépression. Et c’est bien ça le problème : les entreprises ne s’y intéressent pas parce qu’elles ne savent pas quoi mettre derrière. En ce qui me concerne, c’était une dépression.

En parler, c’est avant tout une thérapie. Il y a un côté libératoire qui fait du bien.  Ça m’a aussi permis d’être utile. Ce n’est jamais évident de s’exprimer publiquement – on a l’impression que c’est une tare, une maladie contagieuse. Oui, c’est une maladie, mais qui peut se soigner. Et c’est surtout ça que je voulais montrer. Par ailleurs, consciemment ou non, il s’agissait de responsabiliser ceux qui l’ont provoquée. Ce n'est pas pour dénoncer, ou dire des conneries – mais pour parler d’expérience personnelle, spontanément et sans filtre.

Le problème quand on est en dépression, c’est qu'on n'arrive pas à lâcher prise. On voit bien qu’on est en train de partir en live, qu’on est moins bon dans le boulot. Mais comme on refuse de l’admettre, ça crée une spirale infernale et on va de plus en plus mal. Je pense que sur ce sujet, il faut responsabiliser les managers : les signes doivent être détectés plus tôt, on peut éviter les drames. Parce qu’être en dépression, c’est s’abîmer, ne plus dormir, développer des ulcères ou des cancers. Il y a une vraie gravité.

Les réactions suite à mon témoignage ont été positifs. On m’a dit que j’étais courageux, que ça servait d’article préventif. Beaucoup m’ont demandé des conseils. Je n’en ai jamais donné : je ne suis pas médecin. Mais j’ai pu constater qu’il y avait un vrai besoin d’en parler.

Par ailleurs, qu’un dirigeant d’entreprise s’exprime sur le sujet, ça montre que ça n’arrive pas qu’aux employés. On est tous soumis, à un moment donné ou à un autre, à des problèmes dans le travail. Les dirigeants doivent pouvoir en parler. En ce sens l’épisode Musk est positif : le fait qu’une figure connue prenne la parole, ça met en lumière un sujet sur lequel il y a une vraie omerta. Dans certaines agences, on a l’impression que c’est une épidémie. Or un burn-out, ce n’est pas une grippe ! Mais les entreprises ont la trouille. Elles font semblant que tout va bien, ne savent pas comment gérer les épisodes de harcèlement moral, de dépression. Pourtant elles se rendent bien compte que ça crée des tensions dans les équipes. La dépression n’est pas contagieuse, mais la sale ambiance, oui.

Un autre aspect du problème, c’est que les médias ne s’emparent du sujet que quand il y a des suicides. Et une fois le tourbillon médiatique terminé, circulez, y a rien à voir, l’aventure continue. Il y a une fausse pudeur qui n’est pas raisonnable : on ne parle pas des causes mais des conséquences qui font le buzz. Je pense qu’on devrait traiter le sujet comme une grande cause – c’est la seule solution pour que les médias s’en emparent et que les entreprises initient un changement, comme pour le harcèlement sexuel.

Le message que je voulais passer c’est qu’il n’y a rien de honteux, que l’on peut s’en sortir, qu’il ne faut pas chercher à être plus fort que la dépression. On a peur de se mettre en arrêt – les gens vont penser que je suis faible, l’agence va me regarder différemment… De mon côté, j’ai pris la décision d’aller voir un psychiatre, qui m’a interné en clinique pendant 3 mois. Je ne savais pas comment ça allait se passer, mais je me suis dit que c’était une meilleure décision que de sauter par la fenêtre. J’aimerais que les managers soient mieux formés, qu’ils puissent reconnaître les signes. Oui, il y aura toujours des cons qui décideront de fermer les yeux. Mais les initiatives qui permettent de faire avancer les choses sur un sujet de société comme celui-ci sont toujours utiles. »

« Nous savons écouter notre corps mais pas notre cerveau » - Bilal Zuberi, Partner chez Lux Capital (Etats-Unis)

Bilal Zuberi est un investisseur américain. Sur LinkedIn, il a interpellé sa communauté à propos de son manque de sommeil.

Mon médecin m’a dit que je devais dormir 7 à 9 heures par nuit, et essayer de faire des siestes de 30 minutes à l’heure du déjeuner. J’ai ri.

Mais elle était très sérieuse. Et m’a dit être inquiète pour ma santé.

Étant donné ce que nous avons fait de nos routines de travail, je ne sais pas si je dois essayer de lui expliquer, pleurer ou soupirer.

« J’ai développé la mauvaise habitude de ne dormir que 4 ou 5 heures par nuit, lors de mon PhD au MIT. Ça me permettait de dégager plus de temps dans mes journées pour faire mon travail d’entrepreneur, et mon corps s’est rapidement accoutumé. Sauf qu’en réalité, le cerveau humain a besoin de plus de temps pour se recharger, pour que l’on puisse se concentrer, et pour ne pas développer de problèmes de santé à côté. Le résultat, c’est que je me sentais fatigué même au réveil, et je remarquais que ma capacité de concentration s’en trouvait considérablement réduite – surtout au cours de présentations un peu plates ou ennuyeuses. Les gens qui travaillent dans les start-ups (et les investisseurs) doivent souvent gérer plusieurs situations difficiles en même temps. Nous devons résoudre des problèmes en permanence tout en étant à 100 à l’heure, à chaque instant de la journée. Si on ne dort pas assez, on prend des décisions impulsives là où on devrait se baser sur des données – et on se retrouve avec des problèmes de santé sur le long terme. Nous sommes tous des êtres humains : nos corps ne peuvent pas encaisser autant de pression sans craquer. Idem pour nos cerveaux. J’ai l’impression que nous sommes plus doués qu’avant pour reconnaître les signes quand notre corps craque… mais pas quand c’est notre cerveau qui nous dit qu’il est surchargé, surpressurisé, et qu’il a besoin d’aide.

En tant que société, nous devons parler du stress et de la pression subis par les individus. Nous ne pouvons pas travailler jusqu’à l’épuisement. Les gens s’attendent parfois à ce que les leaders soient surhumains. C’est évidemment faux. Et même si c’était vrai, ce ne serait pas très sain.  

J’ai partagé mon histoire sur les médias sociaux parce que je connais d’autres personnes – surtout des entrepreneurs – qui se retrouvent facilement dans le même schéma. Et ce n’est ni sain, ni productif. Ce n’est pas possible de travailler très dur, pendant très longtemps, dans un environnement très compétitif. Prendre soin de sa santé et de son bien-être est tout aussi important. Et je suis convaincu que prendre du temps pour dormir ou faire de l’exercice physique est important pour n’importe quel patron.

Par ailleurs, nous sommes soumis à de plus en plus de pression. Ça s’explique par une compétition accrue, qui vient de partout – notamment à cause de la mondialisation. Il y a beaucoup d’argent dans l’univers des start-ups : il suffit qu’une entreprise ait une idée qui fonctionne pour que les investisseurs se bousculent pour financer des start-ups pour la concurrencer. Enfin, il y a la pression des réseaux sociaux : chaque patron se doit de devenir une célébrité sur internet, se présenter en héros pour attirer l’attention des médias ou des actionnaires.

Quand on est pris dans cette spirale infernale (ne pas assez dormir, ne pas prendre suffisamment de temps pour sa famille, ne pas manger sainement, ne pas faire d’exercice physique), on ne se rend pas compte que ce qui arrive à d’autres peut nous arriver. Un peu comme si nous étions immunisés. Je crois que si nous étions plus nombreux à partager les petits problèmes que nous rencontrons dans la vie de tous les jours, ça aiderait les gens à se rendre compte que ça existe « pour de vrai », et à être plus empathiques.

En ce qui me concerne, j’ai reçu beaucoup de soutien de la part d’amis et de collègues de travail. J’ai pu me rendre compte que je n’étais pas seul. Mes contacts (et leurs contacts) ont partagé plein de solutions qui ont fonctionné pour eux.  Je pense que nous pouvons faire mieux – en tant qu’individus, communautés et sociétés. Mais la première étape, c’est d’accepter qu’il y a un problème. Puis de chercher de l’aide d’experts. En ce qui me concerne, j’encourage les gens à le faire. C’est en se sentant mieux que l’on pourra être plus attentif aux besoins de notre entourage, mais aussi être plus productif. »  

« Le plus dur n’est pas de digérer les difficultés, mais le regard des autres » - Gregory Logan, Co-Fondateur de The Shared Brain (Suisse)

Gregory Logan est un entrepreneur en série. A moins de 30 ans, il a monté plusieurs start-ups. Sur LinkedIn, il n’hésite pas à partager ses échecs et la façon dont il les surmonte.

« J’ai un parcours un peu atypique. Je me destinais à être nageur professionnel. A un moment donné, j’ai dû reprendre une école classique. C’est resté une blessure ouverte : j’ai arrêté de nager du jour au lendemain ! Je me suis intéressé à l’armée, j’ai raté les sélections d’élites, j’ai rejoint une autre section, je me suis blessé au bout de 3 semaines… Bref, j’ai enchaîné les merdes avant de m’inscrire dans une école qui ne me convenait pas, et de finalement monter ma première start-up.

J’en parle très librement. On est dans un monde de paraître : il faut avoir le plus de succès possible, le plus de victoires, de médailles. Finalement, le plus dur ce n’est pas de digérer les difficultés, mais le regard que posent les autres sur la situation. Le plus difficile n’a pas été de quitter l’école, mais d’essuyer les réactions de mon entourage. « Tu ne vas pas trouver de job, ce n’est pas raisonnable, réfléchis-y à deux fois… » J’aimerais faire changer cette mentalité, parce que ça crée des standards tellement élevés que tout le monde a la pression. Chez les patrons, c’est presque pire : on a peu de pitié ou d’empathie pour eux, on se dit que par nature ce sont des enfoirés. Mais ça reste des humains, au même titre que tout le monde.

La prise de parole d’Elon Musk déstabilise parce qu’elle est très humaine. Ce n’est pas une keynote ou une conférence : c’est lui, juste lui. Il faudrait que d’autres aient le courage de le faire, de sortir des formats montés, hyper cut, contrôlés. Quand on voit les discours des patrons d’entreprise en interne, c’est toujours pour parler de performances, de nouveaux clients, de croissance. Jamais pour évoquer les difficultés. Je pense que ce serait salvateur qu’il y ait plus de transparence en interne aussi sur ces sujets. Les boîtes ancestrales top down, où le CEO ne peut pas admettre ses faiblesses, c’est malsain.

Le sport m’a aidé à adopter cette mentalité. Tu es sans cesse coaché sur tes performances physiques et psychologiques. J’étais le roi pour me trouver des excuses : si je ne gagnais pas une compétition, je disais que c’était parce que mon maillot de bain était trop serré, que mon alimentation n’était pas adaptée… On m’a vite appris que ce n’était pas possible de réagir comme ça, qu’il fallait me mettre en question. C’est moi qui ai merdé – comment je fais pour m’améliorer ? C’est assez naturel, pour moi, de partager mes difficultés : ça m’aide à avancer. Il y a plusieurs personnes qui m’écrivent tous les jours. Ça fait du bien, je me sens moins seul et elles aussi. On me demande des conseils. J’en demande également. Le fait de partager ça sur les réseaux, ça crée une communauté très soudée.

Evidemment, il y a des réactions hostiles. En général, ce sont des gens qui sont un peu fermés d’esprit… Je peux comprendre : ça va complètement à l’encontre de l’éducation que l’on reçoit. On a développé une telle culture du succès que voir quelqu’un qui parle de ses difficultés ou de ses échecs, ça produit une réaction de rejet. On me dit régulièrement que je suis trop transparent. Mais j’avoue que ça me plaît presque, de déranger ces gens-là.

Je suis persuadé que plus on en parlera, plus on sera à l’aise sur le sujet, et moins il y aura de burn-outs. On vit tous des épisodes où l’on ne se sent pas bien, où l’on croule sous le taff, où l’on est stressé, anxieux. Il y a une transition difficile : à l’ère industrielle, on travaillait comme des machines, on était considérés comme de simples outils. Aujourd’hui, on a besoin de valeurs plus humaines. En partageant ce type d’expérience, on ouvrira les consciences et on reconnaîtra les signes. »

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