Scène de la série The Office avec 5 personnes en réunion et girafe, paresseux, chou

Utopie ou urgence : et si on mettait la Nature au directoire des entreprises ?

© La série The Office

Les non-humains pourraient-ils siéger dans nos conseils d’administration ? Pour Frantz Gault, auteur d’u003cemu003eApocalypse Worku003c/emu003e, la question se pose. Elle est même cruciale pour répondre à l’urgence écologique.

Longtemps, le sociologue des organisations Frantz Gault a travaillé auprès des entreprises pour les aider à imaginer l’avenir du travail. Dans un essai oscillant entre anthropologie, philosophie et histoire, il interroge les mythes autour du travail et les démonte point par point. Mais son essai Apocalypse Work. Démystifier le travail pour affronter le XXIe siècle, paru le 6 avril dernier, ébauche aussi des pistes d’action et défend l'idée d’intégrer le Vivant dans la gouvernance des entreprises. Une proposition faisable ou vitale ? Entretien.

Le titre de votre ouvrage est fort : Apocalypse Work. Démystifier le travail pour affronter le XXIe siècle. Quel était votre point de départ ?

Frantz Gault : L'Amazonie ! En 2020, je réalisais là-bas un documentaire visant à comprendre comment d’autres cultures appréhendent la nature, comment ils font en sorte de la respecter… Durant cette enquête, j’ai compris ce que voulait dire Philippe Descola quand il affirme que la « nature » n’existe pas, que c’est un concept occidental un peu vide. Car ce qui existe, ce sont les êtres vivants qui peuplent le monde, et le respect que l’on a (ou pas) pour eux. En observant ces autres cultures, j’ai finalement compris que le « travail » pouvait faire l’objet d’une critique similaire : c’est un concept qui n’existe pas nécessairement ailleurs, et si malgré tout on y travaille, ce n’est pas pour produire, « disrupter » ou gagner de l’argent…

Au terme de ce documentaire, j’en suis donc arrivé à l’hypothèse suivante : si l’on souhaite respecter notre environnement, il faut peut-être commencer par questionner le travail, la crise écologique étant sans doute la conséquence de notre fanatisme pour le travail. Ce fanatisme étant entretenu par différents mythes (progrès, émancipation…), il m’a semblé intéressant d’écrire un livre sur le sujet !

Vous pourfendez aussi les organisations réinventées, la notion de sociocratie (modèle qui encourage la prise de décision en équipe ; le management n’intervient que s’il n’y a pas de consensus) dont parle beaucoup Frédéric Laloux dans son ouvrage Reinventing Organizations. Vers des communautés de travail inspirées. Vous écrivez qu’elles ont un « impact ambigu sur (…) la qualité au travail ». C’est une idée à contre-courant.

F. G. : J’ai longtemps défendu cette méthode de démocratisation partielle des entreprises. Sortir d’un modèle « autocratique » pour partager le pouvoir est toujours une bonne chose. Pour autant, je déplore qu’on présente ces initiatives comme autant de formules magiques censées « faire le bien » et répandre le bonheur au travail. Car ces nouvelles organisations opèrent un transfert de charge et de responsabilité sur les salariés, sans questionner le fait que l’entreprise continue d’appartenir à des propriétaires qui gardent un droit de vie et de mort sur elle, et qui restent les gardiens du sens du travail. Les économistes et essayistes Thibaud Brière et Thibault Le Texier le rappelaient très bien dans un numéro d’Esprit consacré à la démocratisation de l’entreprise : en 2016, après avoir « réinventé son organisation », l’entreprise Poult a dû cesser « l’expérience de libération commencée dix ans plus tôt », sur la demande de l’actionnaire majoritaire.

Un autre exemple souvent cité en matière d'actionnariat intransigeant est celui d’Emmanuel Faber, ancien PDG de Danone, la première entreprise à mission.

F. G. : En l’occurrence, il ne s’agit pas là de démocratisation (d'entreprise libérée, ndlr), mais d’intégration de critères sociaux et environnementaux dans la prise de décision au plus haut niveau de l'entreprise. D’après les comptes rendus, l'éviction d’Emmanuel Faber a eu lieu sur le motif que l’équilibre entre les intérêts financiers et les intérêts des parties prenantes – les actionnaires – n’était pas au rendez-vous. Autrement dit, la rentabilité n’était pas à son niveau maximum. Et ça a servi de motif pour le congédier.

L’exemple de Danone doit plus généralement nous interpeller sur la faisabilité de la RSE dans le système économique actuel. Prenons l’entreprise à mission, par exemple. L’idée est bonne, mais sa mise en œuvre juridique est bien trop légère, pour l’instant, avec peu d’obligation de résultats ou de moyens. Il nous faut donc attendre de voir comment les organismes tiers indépendants appelés à auditer ces entreprises à mission s’empareront du sujet.

L’entreprise à mission reste un statut très récent. Et il n'est pas forcément le seul ou le meilleur...

F. G. : Oui, il faut rester positif. Je rappelle au demeurant qu’il existe dans notre droit des modèles alternatifs et davantage responsables depuis 150 ans. Revenons par exemple sur la sociocratie ou l’entreprise libérée. Si l’on veut démocratiser l’entreprise, pourquoi ne pas opter pour le modèle coopératif, pour la SCIC ou pour celui, plus rare, de la SAPO ? (société par actions à participation ouvrière, existant depuis 1917). La sociocratie et l’entreprise libérée incarnent certes des aspirations à démocratiser l’entreprise, mais il existe des modèles tellement plus aboutis ! C’est à croire que dès qu’il s’agit d’aller plus loin dans l’inclusion des parties prenantes – salariés comme tiers –, l’entreprise se rebiffe. Dans mon livre, je suggère donc d’utiliser ces modèles juridiques afin de renforcer la responsabilité sociale et environnementale des entreprises. J’invite également à explorer d’autres pistes d’action !

Sur quoi les baseriez-vous ?

F. G. : Sur une démocratisation appuyée par un modèle juridique, donc, et sur une délibération incluant humains et non-humains. Nous pouvons en effet discuter éternellement entre humains de l’économie et de la santé de la planète, mais ce seront toujours nos intérêts qui prévaudront si on reste entre nous. Introduire les non-humains – le poireau, la forêt, la rivière – dans la gouvernance des entreprises, cela impliquerait en revanche de les inviter à la table des actionnaires ou des représentants du personnel, pour décider en commun. Depuis des millénaires, les peuples animistes savent très bien le faire, ce qui leur permet de cohabiter d’égal à égal avec les autres êtres de la nature.

Attention, il ne s’agirait toutefois pas de tomber dans l’extrême inverse ; je ne dis pas qu’il faut s’inspirer du mouvement jaïn dont les adeptes, en Inde, ont un tel respect pour la nature qu’ils ne mangent que les fruits tombés et dorment sur le côté, à même le sol, pour écraser le moins de micro-organismes possibles ! Il y a un équilibre à trouver entre cet extrême jaïn et nos pratiques occidentales, qui constituent un autre extrême. Et il me semble que l’animisme est à cet égard riche d’enseignements.

C’est troublant que vous recouriez à une autre spiritualité quand dans votre livre, vous battez en brèche ce que vous désignez comme la « religion (du sens du) travail », et les nouvelles religions d’entreprises, le transhumanisme ou l’anthroposophie (qui sont des business). Qu’entendez-vous par là ?

F. G. : J’ai toujours peur d’employer le terme « religieux » pour l’appliquer à notre civilisation qui se croit sortie de l’obscurantisme religieux… Le propre d’une croyance est d’y croire sans s’en rendre compte ! Par « religion du travail », je fais donc référence à cette croyance qui consiste à penser qu'en travaillant et en vertu du progrès, de la croissance ou de l’innovation, nous allons retrouver le paradis perdu, alors que ce faisant, nous détruisons la planète, notre seule maison… Actuellement, cette mythologie s’incarne particulièrement dans deux tendances : l’une qui se nomme transhumanisme et qui estime que la technologie nous permettra d’atteindre l’immortalité ; l’autre qui estime qu’il faut se reconnecter de façon mystique à la nature, c’est ce qu’on appelle le New Age.

Le problème étant que c’est toujours la même chanson, c’est toujours l’humain qui utilise la nature à son avantage pour atteindre un état supérieur. Quitte à rester mystique, inspirons-nous plutôt du chaman animiste qui, en Amazonie ou en Sibérie, travaille plutôt à établir un dialogue d’égal à égal entre les humains et les non-humains ! Son objectif n’est pas de dominer la nature, mais de faire parler les deux mondes et de trouver des compromis entre les besoins des humains et des non-humains.

L’écrivain Camille de Toledo a organisé et relaté les auditions du parlement de Loire, qui posent la question de donner une personnalité juridique au fleuve. À la barre se sont succédés des chercheurs, des penseurs tels que Bruno Latour, des artistes, des juristes. Est-ce dans cette lignée-ci ?

F. G. : En effet, je m’inscris dans cette lignée, qui n’est d’ailleurs pas nouvelle, car je ne suis heureusement pas le seul à suggérer que les non-humains devraient être traités comme des personnes et non comme des choses. Mais intégrer ces non-humains à la gouvernance des entreprises me semble être un impensé : comment discute-t-on avec la forêt que l’on exploite pour produire des meubles ? Avec la rivière qu’on utilise pour refroidir un réacteur ou faire naviguer des péniches ? L’innovation juridique peut nous aider à créer ce dialogue, tout comme l’animisme peut nous aider à mettre en œuvre la délibération. Eu égard à cet aspect juridique, Diane Roman vient de publier La cause des droits, un très bon livre pour y voir plus clair.

Elle explique en particulier que depuis un siècle, on a multiplié des droits dits de deuxième génération (droit au logement, à la dignité…) mais qu’on éprouve des difficultés à les appliquer face aux droits de première génération issus de 1789 (droit à la liberté, à la propriété…), qui restent supérieurs, pour ne pas dire sacrés. Quant aux droits des non-humains, ils appartiennent à une troisième génération, qui émerge peu à peu et interroge plus que jamais la pertinence des droits de première génération, lesquels font désormais peser une grave menace sur la santé de notre planète. Toucher à 1789, c’est forcément délicat, et pourtant il conviendrait de modérer ces droits sacrés, délibérer et esquisser un nouveau contrat social. Un contrat social associant les non-humains, comme je suggère de le faire en entreprise, et que l’on pourrait questionner, améliorer, ajuster en bonne intelligence avec les enjeux de notre temps !

Frantz Gault a également réalisé le documentaire NATURA NATURANS :

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