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Comprendre les liens entre les cabinets de conseil privés et l’État avec trois livres

L’influence grandissante des consultants et consultantes fait l’objet de plusieurs ouvrages qui dénoncent chacun à leur manière l’emprise des cabinets de conseil privés sur la gestion de l’État.

Pendant la pandémie, l'État a dépensé auprès des cabinets de conseil privés la somme de 24,6 millions d'euros, soit plus que le budget alloué à la recherche fondamentale sur le vaccin. Le chiffre tiré de l'enquête Les Infiltrés des journalistes Caroline Michel-Aguirre et Matthieu Aron a fait grand bruit et a mis en lumière un métier traditionnellement dans l'ombre, celui de consultant·e. Stratégie, réorganisation et surtout, coupes budgétaires : le job des consultant·e·s consiste à transformer l’État. On attend d’eux qu’ils appliquent à la sphère publique des méthodes et des objectifs issus du privé. Leur mantra : la mo-der-ni-sa-tion. Leur obsession : la réduction de la dépense publique. Leurs outils : des slides, rapports, et autres préconisations.

De l’enquête coup de poing au roman en passant par l’essai de sciences sociales, passage en revue de trois ouvrages récents qui s’attachent à décrire cette influence et à en exposer les dangers.

Les Infiltrés de Caroline Michel-Aguirre et Matthieu Aron

Parution le 17 février 2022 chez Allary Éditions

Qui : Deux journalistes, grands reporters à L’Obs.

Quoi : Les infiltrés, ce sont ces consultant·e·s qui opèrent dans le cœur du réacteur, au plus proche de la décision publique et parfois en son nom. « Putsch rampant » et « suicide assisté », les termes pour décrire l’emprise exercée par les cabinets de conseil privés sont forts. Ils décrivent une réalité chiffrée : l’État règle chaque année des factures comprises entre 1,5 et 3 milliards d’euros, selon les auteurs qui ont additionné les chiffres de la Cour des comptes à ceux fournis par les organismes professionnels. Des sommes astronomiques si on les compare avec les besoins dont font état les personnes en charge de l’éducation, de la santé ou de la défense.

L’information marquante : « Ces cabinets n'ont aucune légitimité démocratique. On ne va pas voter en avril prochain pour tel ou tel cabinet de conseil », alertent les deux journalistes au micro de la matinale de France Inter, le mardi 15 février dernier. Pourtant on leur confie les clés de la maison et la charge de la transformer. Au service de quoi et au service de qui ? Principalement celui des bénéfices et des intérêts privés des cabinets privés qui les emploient, nous alertent les deux journalistes.

La valeur du service public de Julie Gervais, Claire Lemercier et Willy Pelletier

Octobre 2021 chez La Découverte

Qui : Une politiste, une historienne et un sociologue dans un ouvrage qui posent une question simple et essentielle : qui veut la peau du service public, pourquoi et au détriment de qui ?

Quoi : On entre dans les EHPAD, on pousse la porte des urgences, on se glisse dans les files d’attente de la CAF… L’ouvrage raconte la lente dégradation des services publics en marchant dans les pas de celles et ceux qui la subissent, mais aussi de celles et ceux qui l’organisent et la mettent en œuvre. Loin de la somme universitaire, le talent des autrices et auteurs est de mettre l’accent sur la force brute des témoignages, en incarnant des travaux universitaires par la voix de personnages qui retranscrivent tour à la tour la souffrance des usager·e·s et l’arbitraire des exécutant·e·s. Parmi ces personnages, des consultant·e·s chargés de réformer l’hôpital ou bien de pousser la dématérialisation des services publics.

L’information marquante : L’un des processus qui a conduit l’État à déléguer une partie de la gestion de ses opérations porte un nom : l’externalisation. L’ouvrage donne des exemples qui illustrent le caractère contre-productif de cette logique. Des bâtiments publics (hôpitaux ou prisons) commandés à des entreprises privées, qui s’avèrent truffés de malfaçons et inadaptés aux usages, mais pour lesquels l’État doit verser un loyer. Ou bien encore des services externalisés (ménage, cantine) qui coûtent plus cher que s’ils étaient assurés par des agent·e·s publics, notamment parce que les faibles salaires alloués aux employé·e·s sont compensés par plus d’allocations versées par l’État. Ou comment « le privé fait dysfonctionnner les services publics au nom de l’efficacité », dénonce la politiste Julie Gervais.

Connemara de Nicolas Mathieu

Février 2022 chez Actes Sud

Qui : Le lauréat du prix Goncourt 2018 pour Leurs enfants après eux, un roman qui racontait la France périurbaine, sa relation conflictuelle à l’immigration et à l’assimilation dans un contexte de désindustrialisation. Son nouveau roman se situe toujours dans l’est de la France, et se déroule cette fois en partie dans un open space.

Quoi : Hélène, l’un des deux personnages central du roman, exerce la profession de consultante dans un cabinet chargé de mettre en œuvre la fusion des régions décidée par le gouvernement. Ambitieuse et redoutablement efficace, elle incarne cette élite formée à piocher dans un arsenal d’ingrédients (toujours les mêmes slides légèrement réorganisées) pour appliquer des recettes interchangeables à des administrations publiques jugées, par essence, inefficaces.

L’information marquante : Le caractère parfois abscons des missions de conseil est décrit de manière très précise, de même que leurs effets collatéraux, souffrance au travail et humiliations. « Selon les saisons, on se convertissait au lean management ou on s’attachait à dissocier les fonctions support, avant de les réintégrer, pour privilégier les organisations organiques ou en silo, décloisonner ou refondre, horizontaliser les verticales ou faire des ronds avec des carrés, inverser les pyramides ou rehiérarchiser sur les cœurs de métier, déconcentrer, réarticuler, incrémenter, privilégier l’opérationnel ou la création de valeur, calquer le fonctionnement des entités sur la démarche qualité, intensifier le reporting ou instaurer un leadership collégial. »

Le résultat de cette frénésie réformatrice ? Susciter le sentiment d’inadaptation, de retard, voire d’incompétence, de manière à justifier le fait que les fonctionnaires soient cornaqué·e·s par des consultant·e·s privés. Un phénomène inquiétant que dénoncent, chacun à leur manière, ces trois ouvrages.

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