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La génération post-crise
© Samuel Rodriguez via Unsplash

Nouvelles valeurs : la crise a commencé avant celle du Covid

Le 2 juin 2020

La crise exceptionnelle que traverse le monde a vu émerger de nouvelles solidarités. Mais quelles formes prennent-elles dans l’imaginaire collectif, dans celui de l’entreprise ? Michel Maffesoli, sociologue et spécialiste des liens communautaires, nous répond.

Commençons par un état des lieux : que dit cette crise de nous ?

Michel Maffesoli : Elle est le symbole d'une crise sociétale de fond. C'est une crise civilisationnelle modifiant les valeurs de la modernité : l'individualisme, le rationalisme et le progressisme. Sans oublier la valeur travail qui ne mobilise plus les jeunes générations et, une fois achevé le fantasme de la pandémie actuelle, le travail ne sera plus le même. Nous passons de la valeur travail à l'idée de création : être et faire ensemble. Exit l’impasse sur les émotions et l’affect. Tout simplement parce que les jeunes générations n'ont plus envie de perdre leur vie à la gagner. Parce qu'il y a le qualitatif de l'existence.

Vous parlez de la déconnexion du réel, des chefs d'entreprise aux hommes politiques, comme d’un facteur de délitement de la société. Cette crise n’a-t-elle pas débuté bien avant l’apparition du premier cas de Covid en Chine ?

M.M : Oui, bien sûr, les grandes valeurs modernes confortées par la philosophie des Lumières, et l'universalisme, qui ont fonctionné durant trois siècles disparaissent et ce depuis l’apparition des mouvements étudiants de mi-1960 en Europe. Une période où les grandes valeurs rationalistes et progressistes ne fonctionnaient plus. Cette crise, qui n’est qu’un rebond des crises d’époques antérieures, a aujourd’hui un nouveau déclencheur : le sanitaire. Le mot grec « Krisis », signifiant « crise », définit un jugement qui est porté sur ce qui est en train de naître. Nous sommes en train de rejeter des valeurs désuètes, pour ne garder que l'essentiel. Il y a un vrai changement de paradigme dans la société, et par capillarité dans l’entreprise. Donc pour se reconnecter, les chefs d’entreprise devront être attentifs aux changements de l'esprit du temps.

Outre la crise existentielle, il y a la quête de sens. Quel est le rôle de l’entreprise face à cela ?

M.M : Il va falloir qu'elles s'ajustent. L'entreprise ne fonctionnera que si elle sait mettre l'accent sur ces paradigmes : le ludique, le partage, les nouvelles solidarités, l’échange. D’ailleurs, ces nouvelles formes de solidarité retrouvent une force, une valeur et une vigueur indéniables. Depuis le 11 mai, les chefs d'entreprise ne peuvent plus imposer des manières d'être de l'entreprise « d’avant ».

La peste antonine, la peste noire… de nombreuses épidémies ont accouché d’une nouvelle ère. Vous définissez la prochaine comme « la postmodernité », une synergie entre l'archaïque et le développement technologique. N’est-ce pas antinomique avec ces nouvelles valeurs du partage ?

M.M : Le mot archaïque n'est pas bien compris. Nous considérons souvent « archaïque » comme ce qui est dépassé. « Archaïque » vient du mot grec « arkhế » : ce qui est premier, ce qui est fondamental : l'échange et le partage. Couplé au développement technologique, nous voyons un retour prolifique de ces fondamentaux oubliés. Internet et les réseaux sociaux ont également permis la formation de tribus, partageant ces fondamentaux et leur appartenance depuis les balcons par exemple. En Italie, les habitants y chantent, en France nous y saluons les soignants ; au Brésil, ils sont utilisés pour vitupérer Bolsonaro. Nous nous retrouvons donc dans la définition de la postmodernité, à revenir à des choses que l’on avait cru dépassées : le partage, la solidarité, l’entraide, en synergie avec la technologie. Le changement est là, il se manifeste par l'horizontalité du partage pour remplacer la verticalité du chef que l’on connaît dans nos organisations et entreprises.

Vous dites que « la mort pandémique est le symbole de la fin de l'optimisme propre au progressisme moderne ».  Et pourtant, ces valeurs de solidarité et de partage nous incitent à une forme d’optimisme…

M.M : Je n'aime pas ce mot « optimisme », je suis plutôt réaliste. Je mets l'accent sur le vitalisme puisqu’aujourd’hui l’épreuve suscite un surcroît de vitalité. C'est à partir des épreuves qu'il y a un « plus être ». A partir de ce constat, je fais une critique du progressisme et du mythe du progrès. D’ailleurs, si nous ne sommes pas progressistes, nous sommes réactionnaires. Aujourd’hui, il y a une injonction à être progressiste. Il y a toutefois une distinction sémantique à faire entre progressisme et progressivité. Le progressisme est l’idéologie du dépassement des problèmes, la progressivité est empirique.

Le confinement a suscité bien des débats, où certains ont davantage craint la mort économique que la mort humaine. Les entreprises doivent-elles mieux intégrer la solidarité dans leur nouvel équilibre ?

M.M : Il faut se rendre compte de l'importance du qualitatif, de ce que l'on n'avait pas l'habitude de prendre en compte en entreprise. Mettre en place des moments de partage, de solidarités internes, et créer des lieux, des moments où il est possible de s'exprimer. L'air du temps incite à avoir des conceptions holistiques où des paramètres que l'on ne prenait en compte devront l’être, comme une exigence. Comme le plaisir d'être, les affects, les passions…. Nous voyons bien comment, au sein d'une équipe, ce rôle des passions et des affects agit. Il faut en tenir compte.

Est-ce donc la fin de l'individualisme ?

M.M : Nous sommes dans l’ère des tribus, de l'importance de la communauté, non plus sur le « Je » mais le « Nous ». Les grandes mégapoles et les entreprises n'y échapperont pas et vont devoir privilégier ce « Nous ». Dans les jungles de pierre que sont les mégapoles, Internet aidant, se créent des petites tribus religieuses, sexuelles, musicales, sportives, etc. Donc, au sein même des entreprises, il y aura des tribus. Et le chef d'entreprise va devoir composer avec elles. Surtout à l’heure de l’omniprésence technologique, celle du « Nous », où l’autre me crée. Avant prédominait l’idée du « Je » représentée par Descartes : « cogito ergo sum, in arcem meum », « je pense, donc je suis, dans la forteresse de mon esprit ». La formule montre bien l’idée de forteresse, d’individualisme.

Vous citez régulièrement cette phrase de Saint-Thomas d'Aquin : « Toute l'autorité vient du peuple ». Partant de ce constat, si les solidarités font autorité, nous trouvons nous face à une reprise de conscience générale ou éphémère ?

M.M : C'est une lame de fond qui est maintenant inéluctable. Mais il y a un décalage entre les élites qui restent, qui méprisent le peuple. D’ailleurs, il est fréquent d'employer le mot « populisme » avec un connotation négative, de jugement. Alors qu’il y a un retour du peuple et de la sagesse populaire. Si l’on parle de partage ou de solidarité, cela doit être écouté. Il y a cette réémergence des solidarités de base. C'est ça, le peuple. Mais l'élite s'est déconnectée du peuple jusqu'à le mépriser. Et il y a un retour forcené qui va engendrer le meilleur et le pire.  Le peuple se révolte en Italie, au Brésil, en Autriche, en Hongrie, en Ukraine, aux États-Unis, en Angleterre. Et la France ne fera pas exception à cela.

Vincent Thobel - Le 2 juin 2020
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