Vue depuis la mer sur le palais de Monaco

Villes sanctuaires, laboratoires sociaux : et si la commune était notre dernier rempart démocratique ?

© Lazarkrstic / Monaco

Face au repli des États et à la montée du populisme, des villes résistent, expérimentent, inventent. La ville redevient un espace de délibération et d'invention collective. À condition d'y avoir encore sa place.

Dans la première partie de ce dossier, nous avons vu comment l'espace public se privatise peu à peu : gated communities, POPS, parcs concédés au privé… La ville se rétracte. Mais face à cette érosion, d'autres dynamiques émergent.

Villes dissidentes et villes sanctuaires

L'enjeu est d'autant plus important que, pour certains observateurs, la ville est l'échelle de gouvernance idéale pour faire face aux défis démocratiques de notre époque. À condition de bien définir ce qu'est une ville, pose Bruce Katz, avocat, expert en politiques urbaines et auteur de New Localism, How cities can thrive in age of populism. « Nous avons une définition trop étroite de la ville, estime l'auteur. Les villes et les comtés ne sont pas des gouvernements, ce sont des réseaux d'institutions publiques, privées, philanthropiques et citoyennes. Le pouvoir, la capacité de décision et l'agentivité sont hautement distribués. » Écrit en 2017, à l'heure du premier mandat de Donald Trump, le livre propose de redonner du pouvoir aux villes en réponse au chaos démocratique à venir. « Il était évident qu'il y allait avoir des dérives et que les zones métropolitaines allaient devoir faire face à des défis très complexes – ou allaient pouvoir se saisir de très grandes opportunités. »

À l'ère Trump, le rôle des villes s'est en effet affirmé comme rempart contre les politiques discriminatoires du président, marquant un « retour des villes dissidentes », analyse le sociologue Nicolas Maisetti dans son livre du même nom. Quelque 200 villes et une centaine de comtés sont ainsi érigés en espaces sanctuaires (mouvement qui précède néanmoins l'élection de Donald Trump puisqu'il remonte aux années 1970), c'est-à-dire qu'ils ne collaborent pas avec l'Immigration and Customs Enforcement (ICE). D'autres décisions, comme la sortie des États-Unis de l'accord de Paris ou le Brexit pour des villes comme Londres, ont généré une résistance locale. Le sociologue souligne lui aussi la diversité des acteurs en présence : institutions publiques, mais aussi associations de défense des droits, avocats, think tanks engagés, réseaux de collectivités territoriales, entreprises multinationales et locales.

Laboratoire économique et social

Plutôt qu'un pouvoir d'opposition, Raul Magni-Berton et Ismaël Benslimane prônent l'idée d'établir la ville comme échelle démocratique de référence, dans le livre Libérons nos communes ! . Ils y défendent la subsidiarité ascendante, soit « le principe selon lequel il faut laisser prendre les décisions au niveau territorial le plus efficace et, à égalité d'efficacité, il faut qu'elles soient prises au niveau le plus petit », résume Raul Magni-Berton, politiste et spécialiste de la démocratie directe. Pour les auteurs, cette souveraineté – notamment fiscale – des communes permettrait un développement économique bien plus marqué. « Aujourd'hui, beaucoup de cités-États sont extrêmement riches : Monaco, Andorre, le Liechtenstein, Saint-Marin. On oppose qu'elles sont plus riches parce qu'elles trichent, que ce sont des paradis fiscaux. [...] Mais on peut aussi parler des îles Åland en Finlande, du Pays basque en Espagne, de Trentin en Italie. Ce sont des régions très autonomes et plus riches que le reste de leur pays. Ici, ce n'est pas la triche ; ce sont des régions qui cherchent des opportunités, ce qui marche le mieux pour elles », plaide le politiste. En France, villes, métropoles et bassins de vie se sont déjà emparés de leurs capacités d'expérimentation. De nombreuses politiques, notamment économiques et sociales, ont ainsi été appliquées sur des parcelles de territoire – dans l'optique, pourquoi pas, de généraliser les idées les plus vertueuses. Sécurité sociale alimentaire, territoire zéro chômeur de longue durée, programme Logement d'abord pour lutter contre le sans-abrisme (44 territoires partenaires), tarification écosolidaire de l'eau, RSA jeune à Lyon... « Face aux crises extrêmement sérieuses que l'on traverse, le besoin d'invention sociale est fondamental », plaide Thierry Germain, expert associé et membre de l'Observatoire de l'expérimentation et de l'innovation locale à la Fondation Jean-Jaurès. L'expérimentation devient alors un « remarquable outil démocratique », à condition qu'elle réponde à certains critères : un temps d'étude suffisamment long, des groupes témoins, l'intégration de toutes les parties prenantes au dispositif, des outils de mesure, et surtout une interface qui permet de faire remonter les informations au niveau national. Thierry Germain défend la mobilisation d'une intelligence territoriale – « celle de tout le monde, élus, habitants, entreprises ». « C'est tellement mieux que la démocratie participative où on demande tout et n'importe quoi, n'importe quand, sans donner le moindre retour et sans que l'on sache si la parole citoyenne a été intégrée », souffle-t-il.

Le droit à la ville

Si la ville est le centre privilégié de nos vies démocratiques, alors il faut préserver nos manières de l'habiter. Et pourquoi pas raviver le droit à la ville, théorisé par Henri Lefebvre en 1968, « un droit à la vie urbaine, à la centralité rénovée, aux lieux de rencontres et d'échanges, aux rythmes de vie et emplois du temps permettant l'usage plein et entier de ces moments et lieux ». Alors que l'espace public se recroqueville et laisse de moins en moins de lieux gratuits et inclusifs pour socialiser, jouer ou se reposer, les citoyens tiennent le front. Dans Ce que voisiner veut dire, Joanie Cayouette-Remblière et Jean-Yves Authier observent que, contre toute attente, les rapports de voisinage n'ont pas baissé. L'urbanisme tactique, cette conception de l'aménagement du territoire qui invite les citoyens à se réapproprier zones temporaires et interstices, cher aux années 2010, n'a pas disparu mais s'est institutionnalisé. En réponse à l'épidémie de solitude et à la mise à mal du vivre ensemble, on organise des banquets de voisins dans les rues de Paris ou des couscous géants dans celles de Marseille. Dernière lubie, née à Berlin avant de se propager : se réunir dans les parcs pour manger des desserts à la fourchette. Comme quoi, pour se retrouver, tout prétexte est bon à prendre. Encore faut-il savoir où le faire.

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