Vue londonienne d'un parc sur la City

L'espace public en voie de disparition ?

© Nathalia Arantes

À Marseille, des portillons ferment une cité entière. À Londres, des places « publiques » appartiennent en réalité à des promoteurs privés. Partout, l'espace commun se rétracte, vendu ou concédé au gré des impératifs économiques. Décryptage d'une privatisation du territoire urbain qui ne dit pas son nom.

« C’est un peu notre mur de Berlin ». Au micro de 20 Minutes, les habitants de la Cité-Jardin, dans le quartier de Chutes-Lavie à Marseille, ont le sens de l’image. Depuis quelques mois, le bailleur social a fermé les portillons qui reliaient leur cité à l'extérieur. Depuis, pour atteindre l’unique accès, il faut faire de longs détours. La résidence accueille pourtant des services publics : une école, fermée en 2025 par manque d’enfants, une crèche, un centre aéré et un parc municipal, rénové grâce à 90 000 euros d’argent public. Cette enclosure est une « privatisation de l’espace public », dénonce le collectif d’habitants du quartier qui s’oppose à la fermeture de ces passages.

Privatopia

À Marseille, le sort de la Cité-Jardin est loin d’être une exception : depuis le début des années 1990, 66 % des projets immobiliers sont conçus fermés, relèvent Elisabeth Dorier et Julien Dario dans leur étude Marseille Privatopia. De nombreuses résidences se ferment aussi a posteriori – comme la Cité-Jardin – citant notamment des raisons de sécurité. « Les résidences fermées sont devenues un outil de plus-value foncière et de recompositions urbaines dans les zones des quartiers populaires, note Elisabeth Dorier. […] La ville y perd de plus en plus en cohérence. »

Marseille, mais aussi Roquebrune-Cap-Martin sur la Côte d’Azur, Saint-Cloud avec le célèbre parc Montretout (qui abrite entre autres le manoir de Montretout, QG de feu Jean-Marie Le Pen), Paris avec la Villa Montmorency dans le XVIe arrondissement ou encore Les Allées du Village à Vaulx-en-Velin… Partout en France, les gated communities s’imposent dans nos manières d’habiter la ville.

À Londres aussi, l’espace public est grignoté par les intérêts privés et financiers. En 2017, le Guardian publiait une série d’enquêtes pour révéler « l’insidieuse progression de l’espace pseudo-public à Londres » – ou POPS pour privately owned public spaces (espaces publics appartenant au privé). On réalisait alors que des parcs, des places, voire des quartiers entiers étaient contrôlés par des promoteurs et des investisseurs privés. Ceux-ci pouvaient imposer leurs propres règles en matière de « comportements acceptables » – sans avoir l’obligation de rendre ces règlements publics. Exemple marquant : en 2011, alors que les militants du mouvement Occupy voulaient protester devant la Bourse de Londres, la police les avait dispersés au motif qu’ « ils empiétaient sur une propriété privée ». « Ce ne sont pas des espaces démocratiques, tranche la journaliste et autrice Anna Minton, au micro de CNBC. Ils sont détenus par un propriétaire seul qui a le contrôle complet sur la zone. Ils ne sont pas gérés par des instances élues démocratiquement. »

À Hong Kong, où la ville est dense et l’espace public rare, le gouvernement relève près de 600 espaces privés dont le passage est ouvert au public. Dans la ville de New York, où a été inventé ce modèle d’urbanisme en 1961, plus de 500 de ces zones ont été documentées et recensées.

Très chers espaces verts

Si la ville se dessaisit de la gestion de ces espaces, c’est aussi pour des raisons économiques : l’espace public coûte cher à maintenir et à administrer. « Toutes les évolutions de l’espace public de l’histoire se sont faites avec un modèle économique derrière, rappelle Alexandre Labasse, directeur général de l’Atelier parisien d'urbanisme, lors de la 45e Rencontre nationale des agences d’urbanisme à Saint-Omer. Lorsque l’on invente le trottoir, il est payé par les commerçants ; en 1850, le développement du réseau urbain est payé à 50 % par la ville et à 50 % par l’État ; lorsqu’on commence à équiper la ville, à la meubler, on passe par des concessions ; pour la propreté, il y a la taxe de balayage. » La ville de demain réclame moins de voitures, plus de pistes cyclables, plus de végétations… « Que des éléments qui augmentent le coût de fonctionnement de l’espace public et font baisser la recette, souligne M. Labasse. Aujourd’hui, à Paris, le budget de l’espace public est de 1,3 milliard d’euros. Ses recettes sont à 50 % des taxes (balayage, ordures ménagères), 22 % l’automobile, 9 % la commercialité du trottoir (publicité, droit de terrasse), 8 % les séjournants et 1 % les espaces verts. Cela veut dire que ce qui est le plus plébiscité dans l’espace public ne rapporte que 1 % de son fonctionnement. » Si baisser les dépenses ou augmenter les recettes est compliqué, le DG recommande une nouvelle manière d’aborder ces budgets, en calculant les dépenses évitées ou les externalités positives : environnementales, sanitaires, sociales… Et de conclure : « Il n’y aura pas de transformation de l’espace public plus généreuse, ouverte, paisible, douce, s’il n’y a pas de modèle économique derrière, surtout en ce moment. »

Mais face à cette érosion, certaines villes choisissent de résister. Villes sanctuaires, laboratoires sociaux, expérimentations citoyennes : la semaine prochaine, nous explorons comment la commune peut redevenir une échelle démocratique à part entière.

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