Une femme asiatique debout sur un bureau dans un open space

La sédentarité tue... et votre séance de sport hebdo n'y pourra pas grand chose

Assise, notre société s’épuise : l’immobilité alimente anxiété, maladies chroniques et déclin cognitif. Avec La chaise tue, Alexandre Dana et Victor Fersing signent un plaidoyer pour réhabiliter le mouvement au quotidien.

Sur le jaune de la couverture, la chaise-cercueil – inspirée d'un projet d'architectes néerlandais – nous ouvre ses bras noirs. Objet familier, promesse de confort et pourtant, menace silencieuse. Avec La chaise tue, Alexandre Dana et Victor Fersing signent un ouvrage choc sur les effets délétères de la sédentarité. Excessif ? Pas vraiment. Selon l'OMS, la sédentarité est le quatrième facteur de mortalité dans le monde et le premier facteur de mortalité évitable. Elle serait également impliquée dans 80 % des cas de diabète de type 2. La chaise tue s'appuie sur les dernières recherches pour rappeler une évidence : l'activité physique est la première des prescriptions. Et à certains égards un acte d'insoumission.

Nos ancêtres chasseurs-cueilleurs marchaient jusqu'à 15 kilomètres par jour. Aujourd'hui, nous restons assis environ huit heures. Comment ce changement s'est-il imposé ?

Victor Fersing : Nos anciens chasseurs-cueilleurs vivaient dans un environnement de rareté. Pour aller chercher des ressources essentielles, il fallait se déplacer. Aujourd'hui, c'est l'inverse : on est dans un environnement d'abondance où les choses viennent à nous.

Günther Anders avait décrit ce processus dans L'Obsolescence de l'homme, notamment avec la télévision : elle rend les évènements lointains proches, alors que l'environnement réel, proche, s'éloigne. Nos ancêtres se sont aussi déplacés par curiosité, par goût de l'exploration. Aujourd'hui, des milliards sont investis pour créer des applications addictives, mais personne n'investit pour nous dire d'aller marcher dans la forêt. Sans doute parce qu'on dégage peu de valeur économique ce faisant…

Avant les écrans, la révolution agricole, puis la révolution industrielle ont contribué à mécaniser nos mouvements musculaires. Aujourd’hui, la révolution numérique automatise nos efforts cognitifs. Les deux sont liés. Avec ces interfaces numériques qui demandent toujours moins d'efforts, on crée un « technococon » dont on ne veut plus sortir.

Alexandre Dana : C'est le passage d'un environnement qui demande des efforts à un environnement qui rend tout confortable. Aujourd'hui, avec un ordinateur, on peut tout faire depuis chez soi : travailler, se nourrir, se distraire, communiquer, aimer.

VF : Souvenez-vous du slogan pour l'iPhone : « Il y a une application pour ça. » Le smartphone concentre tellement de fonctions qu’il en devient un monde en soi, en concurrence avec le monde réel. Les technologies passées assuraient généralement une seule fonctionnalité, et ne créaient pas un monde parallèle.

AD : Je ne peux m'empêcher de penser au film Wall-E. Des humains qui ne communiquent que par écran interposé, assis sur des chaises, qui ont perdu confiance dans l'exploration. Ils sont pilotés par une intelligence artificielle centrale qui prend toutes les décisions. Ils se sont soumis à cette technologie.

Comment la sédentarité menace-t-elle notre santé mentale, avec des liens avec la dépression, le burn-out ou même Alzheimer ?

AD : Tout est connecté. Être assis – très souvent associé à l'utilisation des réseaux sociaux, anxiogènes – limite la production d'endorphines, de dopamine, de sérotonine. C’est aussi une moindre exposition à la lumière du soleil, avec un impact sur la régulation de la mélatonine et du sommeil… sans parler de l’isolement social. Les comportements sédentaires sont également associés à une alimentation plus riche en produits ultratransformés. La santé mentale passe aussi par l'assiette, nos émotions commencent dans notre estomac.

La sédentarité est aussi associée à un déclin de la santé cognitive. Le docteur Olivier de Ladoucette, président de la Fondation de recherche contre Alzheimer, est très clair : l'activité physique, c'est le meilleur remède à Alzheimer, quel que soit le stade.

Vous parlez d'une « sédentarité cognitive ». Que cache ce concept ?

VF : Les plateformes veulent des interfaces sans friction. Aza Raskin, inventeur du scroll infini, avait calculé qu’environ 200 000 vies humaines étaient « gâchées » chaque jour à cause du temps perdu.

Le numérique exploite des émotions primitives, comme la loi du moindre effort, une stratégie de nos ancêtres pour survivre. Résultat : plus de temps sur nos écrans, moins d’efforts physiques et cognitifs. Au lieu de nous proposer des articles complexes et nuancés, les plateformes nous proposent des contenus rapides et saillants pour ne pas perdre notre attention.

Les IA affectives en sont aujourd’hui une extension terrifiante – comme des réseaux sociaux sous stéroïdes. J'ai parlé à un jeune Allemand qui passait quinze heures par jour à parler avec une intelligence artificielle dans sa chambre. Ses relations sociales s'effondraient, ses résultats scolaires s'effondraient, il était en très mauvaise santé. Il est sorti de cette addiction en s'engageant à marcher dehors.

À l'école aussi, le problème est prégnant. Quelles pistes pour un changement ?

VF : Les écoliers français passent en moyenne 13 000 heures assis sur une chaise. La sédentarité à l'école est normalisée. Et les – rares – fois où l'éducation est débattue, on se concentre sur le contenu des cours, jamais sur le contexte dans lequel l'apprentissage se déroule. Or, le médium est le message.

Chez les mammifères, l'apprentissage se fait en mouvement, dans le monde naturel, via le jeu. C'est divertissant, il y a une motivation intrinsèque. Dans notre système, c'est une motivation extrinsèque : il faut apprendre pour avoir une bonne note. Il faut réimaginer l'éducation en pensant davantage au contexte et à la fonction du jeu.

Nous donnons l'exemple de la Forêt des Lucioles, une Forest School française. Les enfants passent plusieurs jours par semaine dans la forêt et apprennent via, par exemple, la Marche du temps profond : ils marchent un certain nombre de pas et apprennent quelque chose sur la chronologie de l'univers. On associe le sens kinesthésique du corps avec l'apprentissage.

Au travail, comment encourager les entreprises à adopter des pratiques comme les réunions en marchant ?

AD : En France, le travail ouvrier fait l'objet de protections, mais aucune réglementation spécifique n’existe pour les travailleurs de bureau, notamment sur le mobilier actif. La culture dominante du travail n’aide pas : elle associe le mouvement à la pause, à la paresse, à la flânerie, voire au déclassement. La concentration est associée à la position assise, la réussite sociale, au beau fauteuil en cuir. C'est un enjeu de santé, mais aussi d'efficacité : des employés en mouvement ont de meilleures idées et font moins d'arrêts maladie.

Je dirige une entreprise de 100 personnes. Il y a quatre ans, j'ai commencé à effectuer mes réunions en marchant. On m'a pris pour un ovni. La marche est d'une efficacité déconcertante et peut-être négligée parce que trop simple – c'est sans doute aussi l'une des raisons qui fait qu'elle n'est pas assez prescrite.

Peut-on être sportif et sédentaire ?

AD : Oui. Des sportifs sédentaires – des personnes qui font plusieurs séances de sport par semaine mais qui sont huit heures par jour assises – ont des taux de cholestérol et de sucre plus élevés que les personnes qui ne font aucun sport mais qui sont actives physiquement toute la journée. Certains médecins de clubs de football professionnels notent un nombre record de blessures, non à cause de l’entraînement, mais de l’inactivité à côté. Le sport, c'est la deuxième brique de la pyramide. La première brique, c'est le mouvement.

La sédentarité est un enjeu de santé publique. Voyez les discussions sur le budget : jamais ce coût n'est mentionné, alors que France Stratégie chiffre l'insuffisante activité physique à 140 milliards d'euros par an.

Votre livre est un appel paradoxal : au mouvement, mais aussi à la lenteur. Comment concilier ces exigences ?

AD : C'est un retour au mouvement à une vitesse qui nous est adaptée. Cette vitesse est lente par rapport à la vitesse des technologies. Le référentiel dans lequel nous évoluons ne nous appartient pas : c'est la vitesse des algorithmes. Nous ne supportons plus l'attente, l'ennui. La marche impose son propre rythme.

VF : Nous ne cessons d'augmenter nos capacités technologiques, sans être capables d'adapter nos valeurs. Chez les amish, par exemple, chaque nouvelle technologie fait l'objet d'un débat : que gagne-t-on, que perd-on, à intégrer telle technologie ? L'effort fait partie intégrante de leur quotidien. Cette communauté n’est pas exempte de problèmes, mais la sédentarité n'en fait pas partie.

En quoi la marche est-elle un remède à notre ego ?

VF : La marche, c'est une disponibilité au monde. Aujourd'hui, beaucoup marchent avec des écouteurs : c'est un mode de marche moins humain. Marcher dans la nature, c'est se rappeler les limites de notre corps, ce qui confère une forme d'humilité : la nature n'est pas là pour s'adapter à nous. Ça nous rappelle aussi une biosphère sans laquelle nous ne pourrions vivre. La crise de l'attention est liée à une crise de la valeur. La marche peut nous permettre de reconsidérer nos priorités.

AD : La sédentarité nous enferme dans une forme de rigidité. La marche fait l'inverse : elle nous décentre, nous ouvre à une attention diffuse, où l’on passe d’une idée à l’autre. Notre livre propose ce chemin.

À LIRE
Alexandre Dana, Victor Fersing, La chaise tue, Eyrolles, 2025

Carolina Tomaz

Journaliste, rédactrice en chef du Livre des Tendances Business de L'ADN.

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