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un homme se noie

Epigénétique : quand le numérique finit par nous nuire

Le 21 mars 2018

Trop connectés, surchargés d’informations, les corps et les esprits paient cash le prix de ce trop-plein. Pour Joël de Rosnay, cet environnement stressant modifie en profondeur la nature de l’humain... jusqu'à son épigénome. Interview.

Lorsqu’un astronaute revient d’un séjour spatial, il n’est plus la même personne. De retour sur Terre, la plupart d’entre eux subissent un choc mental et physiologique. Ils traversent une période de dépression et sont sujets aux maladies. Un phénomène qui s’explique par la mutation non pas de leurs gènes (de leur ADN) mais de leur epigénome. Leur environnement, hostile à la vie, a transformé leur expression génétique, leur être et leur corps…

Chantre de l’épigénétique, Joël de Rosnay, Docteur ès Sciences, Conseiller du président d'Universcience (Cité des Sciences et de l'Industrie de la Villette et Palais de la Découverte) et auteur de l’ouvrage La symphonie du vivant (ed. Les liens qui libèrent) va plus loin. Il considère que notre environnement numérique et les sollicitations permanentes qu’il engendre nous modifient en profondeur. L’humain 2.0 est-il vraiment bien dans sa peau ?

 

Quel est l'impact de l'environnement numérique sur l’homme ?

J.d. R : Chacun reçoit dès sa naissance un ensemble génétique composé d’éléments positifs et négatifs. Mais ce capital ne nous détermine pas pour autant. Notre comportement volontaire peut moduler la manière dont s’expriment les gènes. Les fondements de l’épigénétique sont ainsi applicables au numérique.

Il est par exemple prouvé que le fait d’utiliser régulièrement son smartphone peut provoquer des addictions importantes chez les utilisateurs très réguliers. Le fait de coller son téléphone près de son cerveau active un acide (GABA pour acide ϒ-aminobutyrique) qui provoque la production de dopamine, ce qui peut progressivement créer une addiction et altérer la mémoire cellulaire.

Dans ce cadre, la technologie est devenue une extension de notre corps, elle permet de développer ou prolonger nos capacités. Elle a ainsi non seulement un impact sur l’humain mais également sur sa psychologie. En publiant sa vie sur le Web et les réseaux sociaux, l’individu crée une projection augmentée de lui au travers de l’image qu’il souhaite livrer au monde. Le smartphone, cette télécommande universelle, est donc un moyen de piloter son soi numérique. Cet élément projeté est une partie de nous, il nous appartient. Cette extension plaisante a des conséquences qui vont donc plus loin que la simple addiction.

En contrôlant la technologie, peut-on par incidence posséder le corps de ses utilisateurs ?

J.d. R : Actuellement, les sociétés qui détiennent le pouvoir sont américaines ou chinoises, et ces multinationales sont en position de manipuler l’information de manière active ou passive.

Comme je le souligne dans mon ouvrage La symphonie du vivant, elles peuvent non pas modifier l’humain de manière directe mais interagir sur ce que je nomme l’ADN sociétal. Il s’agit d’un ensemble d’algorithmes et de codes informatiques qui sont en liaison directe avec notre système conscient.

Les entreprises ou les grands lobbies sont tentés d’accaparer ou de détourner les ressources et le pouvoir à leur profit. Ces monopoles servent principalement leurs propres intérêts car ils instituent une forme de codage indirect des fonctions globales du réseau. Les GAFAMA (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, Alibaba) et les NATU (Netflix, Airbnb, Tesla, Uber) exercent ainsi un contrôle sur nos actions de la vie quotidienne. Leur influence paraît illimitée.

Joel de rosnay

Est-ce que la fameuse viralité des contenus sur Internet est porteuse d'un virus qui pourrait nous rendre malade ?

J.d. R : L’un des moyens capable de moduler l’expression des gènes sociétaux est ce que l’on appelle les mèmes. Un tweet par exemple est un média viral. Il se propage rapidement par diverses strates de la société, se passant de comptes en comptes. Il se développe à l’image d’un gène.

A l’instar de l’épigénétique, je considère l’existence de l’épimémetique comme la capacité qu’ont les réseaux sociaux de modifier la société. Le hashtag metoo par exemple est un mouvement de libération qui a pris forme dans le monde numérique. Ce n’est qu’après le déferlement que les politiques ont pris conscience de l’importance d’établir des règles pour éviter que les abus contre les femmes ne surviennent à nouveau. C’est donc un fait : ce mouvement numérique a entrainé une modification sociétale.

Les réseaux sociaux peuvent également entretenir un environnement angoissant. Cela peut-il nous nuire ?

J.d. R : Les mèmes peuvent revêtir plusieurs formes. Ce sont principalement des slogans, des images publicitaires, des petites phrases de personnalités politiques, des idées préconçues qui s’opposent aux nouvelles découvertes scientifiques… Ils peuvent être amplifiés, détournés transmis ou mémorisés pour un usage ultérieur. Ils ont donc une vie propre et une portée d’une puissance redoutable ce qui peut avoir des conséquences pour notre bien ou non.

Prenons l’exemple d’un tweet de Donald Trump. Un simple message dirigé vers les autorités nord-coréennes va provoquer la tenue de négociations avec les Etats-Unis. Cela n’aurait vraisemblablement été possible qu’après de longues tractations diplomatiques. Mais la force des réseaux sociaux change la donne et crée de facto une quasi-obligation de faire. Je ne vois d’ailleurs pas de meilleure citation pour qualifier l’attitude du président américain que celle du militant pour l’Open source Douglas Rushkoff : « Donald Trump est un media virus, et nous sommes ceux qui contribuent à sa contagion ». Cette arme de communication crée les conditions de modifications epimémétiques de l’ADN sociétal.

Si tout se modifie, notre épigénome comme notre ADN, n’y a-t-il plus aucune limite au changement ?

J.d. R : Le rempart ultime de l’homme demeure son ADN. C’est une donnée très privée, beaucoup plus personnelle que mon adresse mail avec laquelle il faudra être prudent. La marchandisation de l’ADN est en cours, ce qui peut conduire à de graves problèmes de comportement et de mal-être. Les gens seront stressés et vivront mal lorsqu’ils apprendront que leurs gènes sont déficients et que leur probabilité d’attraper une maladie est forte. Cela va créer une société du mal-être et non de la connaissance. L’homme n’aura alors plus de secret et sera nu face au monde.
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