
Une mouche qui joue à Doom, ça fait sourire. Derrière la blague, des chercheurs sont en train de cartographier des cerveaux entiers pour repenser le calcul informatique
Une arène pixélisée, des ennemis mutants, des explosions partout et une mouche équipée d'un flingue. Bienvenue dans FlyDoom, un projet fou d'Alex Wormuth, un ingénieur logiciel travaillant chez Coinbase, qui consiste à faire jouer la modélisation virtuelle du cerveau d'une mouche au jeu vidéo Doom.
It runs Doom
Concrètement, Wormuth s'est appuyé sur MaleCNS v1.0, un projet de cartographie complète du cerveau et du cordon nerveux d'une mouche mâle mené par les chercheurs du HHMI Janelia Research Campus et Google Research. Ce connectome cartographie les 25,5 millions de connexions des 166 700 neurones de l'insecte et permet de modéliser le fonctionnement de son cerveau.
Publié en libre accès, MaleCNS v1.0 a ensuite été récupéré par plusieurs hackers et bidouilleurs qui se sont amusés à tester le modèle dans différents jeux vidéo comme Mario 64, Beat Saber, Minecraft et donc Doom, ou du moins une version très modifiée du titre phare intitulé ViZDoom qui est utilisé par les chercheurs depuis 2016 pour tester les capacités d'apprentissage par renforcement de leur modèle d'IA.
Ce choix n'est d'ailleurs pas anodin puisqu'il est au centre d'un mème très connu dans le monde de la tech appelé « it runs Doom » et qui consiste à installer le jeu d'ID Software sur le moindre système de calcul un peu exotique comme des calculatrices, des fours à micro-ondes, des tests de grossesse embarquant un écran ou bien des tracteurs John Deere.
Une mouche dans la matrice
Ce n'est pas la première fois qu'un projet de cerveau de mouche virtuel se retrouve au centre de l'attention du monde de la tech. Quelques mois plus tôt, la startup américaine Eon Systems avait dévoilé FlyWire, un connectome de mouche femelle (140 000 neurones, 50 millions de connexions), connecté à un système de vision reproduisant fidèlement les circuits optiques de l'insecte. Le tout était piloté dans un corps virtuel entièrement articulé et pouvant évoluer dans un monde 3D réaliste. Autrement dit, ce modèle virtuel de mouche s'est retrouvé enfermé dans un équivalent de la Matrice et produisait des comportements « naturels » émergeant de l'insecte comme se diriger vers des odeurs virtuelles ou se toiletter.
Organoïdes et neuro-numérique
Derrière ces prouesses techniques et cette passion pour les drosophiles se cache en fait tout un champ de recherche émergent, à la croisée des neurosciences, de l'intelligence artificielle et de l'informatique. Les projets comme MaleCNS v1.0 ou FlyWire font avancer le champ de l'émulation de cerveau tandis qu'en parallèle, d'autres chercheurs utilisent de véritables neurones, cultivés en laboratoire ou bien même prélevés sur des cerveaux de personnes décédées, pour en faire des organoïdes, c'est-à-dire des processeurs capables d'effectuer des calculs informatiques pour une fraction de l'énergie requise par des puces en silicium. À titre de comparaison, un cerveau humain fonctionne avec environ 20 watts, soit l'équivalent d'une ampoule, tandis que les supercalculateurs qui font tourner nos IA en consomment plusieurs mégawatts. Dans un contexte où la question de l'énergie et de l'efficience de calcul va se faire de plus en plus cruciale, le terrain de ce qu'on pourrait qualifier de « neuro-numérique » ne va avoir de cesse de se développer.






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