
Et si la réalité n'était qu'un programme généré par une civilisation plus avancée ? C'est la théorie de la simulation qui circule dans la Silicon Valley. Dans son livre, La Simulation, Loïc Hecht lui consacre huit ans d'enquête.
Deux lignes dans un article très, très long du New Yorker. Deux milliardaires de la Silicon Valley financeraient en secret des scientifiques pour prouver qu'on vit dans une simulation. Il fallait du flair pour les repérer et beaucoup de ténacité pour consacrer huit ans d'enquête à ce sujet.
Il en résulte un livre qui, malgré son titre, ne se résume pas à la théorie de la simulation. C'est une aventure qui nous fait faire le grand huit. Nous passons par les méandres de la physique quantique puis, à l'autre bout du spectre, par des expériences parapsychologiques financées par la CIA et tous les états modifiés de conscience, avant de nous faire atterrir – stimulés, épuisés, déboussolés – sur des questions plus vieilles que Platon. C'est quoi le réel, qui sommes-nous et que faisons-nous là ? À l'heure où des IA génèrent des contenus où le faux est indiscernable du vrai, où des ingénieurs avouent ne plus comprendre ce qui se passe à l'intérieur de leurs propres modèles, ces questions ne sont plus encartées dans des livres de philo. Elles nous rattrapent au quotidien.
Avec La Simulation, Loïc Hecht a entamé plus qu'une enquête journalistique. Il en a fait une quête qui retourne aussi son lecteur.
Ton enquête débute sur deux lignes parues dans le New Yorker, mais la théorie de la simulation, c'est une très vieille histoire, non ?
Loïc Hecht : On pourrait dire qu’elle commence avec Platon et son allégorie de la caverne. Elle revient dans les années 1970 avec des auteurs de science-fiction comme Philip K. Dick, puis elle entre dans la pop culture avec Matrix en 1999. Mais c’est Nick Bostrom, philosophe à Oxford, qui déplace le champ de la question. En 2003, en vertu du progrès technique, il publie un papier qui pose cette idée qu’il y aurait plus de chances que nous vivions dans une simulation que l'inverse. Cet article obscur devient culte dans la Silicon Valley en 2016 quand Elon Musk répond à une question à ce sujet lors de la Code Conference. Il prétend alors qu’il y a une chance sur des milliards qu'on vive dans une réalité de base. C'est là que ça s'embrase et que Tad Friend évoque dans cet article du New Yorker deux milliardaires qui auraient embauché secrètement des scientifiques pour prouver qu'on vit dans la matrice. Mon enquête part de là : qui sont ces milliardaires, qui sont ces scientifiques qui s’intéressent à l’hypothèse de la simulation ?
Qui as-tu trouvé ?
L. H. : Au départ, pas grand monde. Et puis, à force de mails et de relances, je découvre des pontes, des personnalités avec des pedigrees absolument remarquables. Ils travaillent à la NASA, au MIT, à Berkeley, à Caltech, ils sont mathématiciens, astrophysiciens, neuroscientifiques. Tous partagent une manière de penser qui sort des cadres et ils veulent considérer la possibilité que notre réalité soit une simulation. Ils s’appuient sur la physique quantique qui a complètement bouleversé ce qu'on pensait savoir du monde.
En quoi elle pourrait avaliser la théorie de la simulation ?
L. H. : Jusqu'au début du 20ᵉ siècle, on pensait que la réalité, en dernier lieu, c'était de la matière. La physique quantique suggère que la réalité, à petite échelle, se comporte comme un ensemble de probabilités. Elle serait comme une pièce à mille faces : tant qu’on ne la regarde pas, toutes sont possibles. Et c'est seulement au moment de l'observation qu’une seule s’impose. En extrapolant cette bizarrerie, ces chercheurs se demandent : et si la réalité n’était qu’un système qui, pour économiser de la puissance de calcul, comme dans les jeux vidéo, ne se matérialisait que dans certains contextes ? Et les neurosciences vont dans le même sens. Le cerveau ne perçoit pas la réalité en « pleine résolution », il reconstruit une version simplifiée. Tout cela ne prouve pas qu'on soit dans une simulation. Mais cela enfonce le clou : la réalité qu'on perçoit n'est pas la réalité telle qu'elle est.
C'est-à-dire que la matière serait de l'information avant d'être de la matière.
L. H. : C'est exactement ça.
Tu vas passer beaucoup de temps avec Tom Campbell. Qui est-ce et pourquoi t'intéresse-t-il tant ?
L. H. : Tous les autres, Nick Bostrom ou Elon Musk, restent fondamentalement matérialistes. Leur version de la simulation est une réalité fabriquée par une civilisation technologiquement avancée à partir de matière. Tom Campbell va plus loin. Pour lui, la matière est le produit de la conscience, pas l'inverse. La réalité en dernier lieu, c'est de la conscience. La matière, c'est de l'info. On trouve cette idée déjà dans le bouddhisme ou l'hindouisme, ou chez Platon mais, lui, a imaginé des expériences concrètes (avec notamment une version avancée des fentes de Young - NDLR), pour essayer de le démontrer. Son idée : ce n'est pas juste la mesure qui fait advenir la réalité en physique quantique, c'est le fait qu'une conscience y accède. Mettre de la conscience dans la physique, pour un physicien classique, c'est iconoclaste. Tom ne fait d’ailleurs pas l’unanimité dans la communauté, loin de là. Mais, à travers lui, on comprend à quel point on connaît mal les principes qui régissent notre réalité et la manière dont on la perçoit.
Cela donne lieu à de solides recherches scientifiques ou cela reste des domaines marginaux et sulfureux ?
L. H. : Des chercheurs comme le neuroscientifique et psychiatre italien Giulio Tononi travaillent sur la question du degré de conscience que peut avoir un humain, une IA ou un grain de sable. Christophe Koch, neuroscientifique américain de premier rang, travaille avec lui. Disons que ça bouillonne, mais doucement, et avec de vrais changements de paradigmes à opérer, ce qui présage des ruptures qui ne s’établiront pas dans le consensus.
Ton livre nous emmène du côté des sciences dures, mais aussi du côté des états modifiés de conscience, des sorties de corps, des guérisons miraculeuses… Pourquoi doit-on convoquer le paranormal sur cette question de la réalité ?
L. H. : Parce que si l'on vit dans une simulation, la manière de le détecter est de trouver le glitch, terme d’informatique qui évoque une anomalie qui provoque une petite défaillance. Dans Matrix, le chat noir qui passe et qui repasse dans le décor, c'est un glitch. Dans cette logique, le paranormal pourrait être une forme de glitch dans notre perception du réel. Il y a, à ce sujet un corpus de phénomènes extrêmement documentés depuis plus d'un siècle : la télépathie, les sorties de corps, les expériences de mort imminente… qui ne rentrent pas dans le cadre de la réalité telle que les rationalistes la présentent. Mais un problème demeure. La méthode scientifique exige de l'observable, du mesurable, du reproductible. Or toutes ces expériences, par leur nature subjective et souvent spontanée, peinent à rentrer dans ce cadre. Les chercheurs que je rencontre – j'aime bien les appeler les Copernic de notre époque – tentent de relever ce défi : étudier ces phénomènes en tâchant de les soumettre à des protocoles scientifiques.
Avec le projet Stargate, la CIA a financé vingt ans de recherche sur ces questions avant de tout abandonner. Quels ont été les résultats ?
L. H. : Cela a commencé au début des années 1970 quand la CIA apprend que les Soviétiques travaillent avec des médiums. Deux physiciens du Stanford Research Institute, Russell Targ et Harold Puthoff, reçoivent carte blanche. Ils montent un protocole par lequel un médium isolé doit capter et restituer des informations tenues secrètes et hors de sa portée. Et ça marche. Pas à tous les coups, mais suffisamment régulièrement pour qu’ils publient dans Nature en 1974 un article qui est aujourd'hui consultable sur le site des archives déclassifiées de la CIA. L'armée a monté une unité à laquelle fut alloué un budget de 20 millions de dollars. Cela a duré vingt ans. Le meilleur de ces agents médiumniques, Joe McMonagle, semble avoir obtenu beaucoup d’informations en utilisant cette technique qu’on appelle « remote viewing ». Il est parti en 1984 parce que le programme était devenu n'importe quoi selon lui. Mais, quand nous avons échangé, il m’a affirmé qu’il travaillait toujours pour de grandes entreprises privées ainsi que certains départements officiels.
Harold Puthoff, l'un des fondateurs du programme, a été un scientologue haut gradé. Ça ne jette pas une ombre sur tout ça ?
L. H. : Ces sujets ouvrent la porte à toutes les dérives, on frise l'occultisme. Mais je me suis plutôt intéressé à des scientifiques dont le background laisse penser qu'ils n'ont aucune raison d'être influencés par ça. Je pense à Sylvie Déthiollaz, docteure en biologie moléculaire diplômée de l’université de Genève, post-doc Berkeley, qui a travaillé dix à quinze ans sur les sorties de corps avec des protocoles en double aveugle. Avec l’un de ses sujets, Nicolas Fraisse, un jeune homme qui peut sortir de son corps à distance, à volonté, ils ont mesuré les variations que cette faculté provoquait sur son cerveau. Ils ont constaté une sous-activité du cortex préfrontal et du cortex visuel primaire. Ici, il est question de mesure, pas seulement de témoignage.
Tu as suivi des séminaires avec Tom Campbell pour atteindre des états modifiés de conscience. Tu enquêtes sur la nature de la réalité en soumettant ta propre perception de la réalité à l'expérience : c'est une mise en abyme vertigineuse, non ?
L. H. : C'est exactement ça. Je pratique volontiers un journalisme gonzo dont le principe consiste à ce que le journaliste soit un acteur dans sa propre enquête. Donc quand on me propose un séminaire sur les états modifiés de conscience, je ne pouvais qu’accepter de participer. Mais tu as raison, il y a quelque chose de différent ici. Je n'enquête pas sur la guerre ou la pauvreté comme mes modèles Malaparte ou Orwell, j'enquête sur notre rapport à la réalité. Et je choisis comme méthode d'en tester les limites depuis l'intérieur de ma propre conscience. Je reconnais que j’en suis sorti en n'étant plus tout à fait la même personne.
Tu n'as pas eu peur d'être manipulé ?
L. H. : Non. Ma pratique du journalisme m'a appris à reconnaître les gens qui cherchent à te manipuler. Il y a des motifs récurrents, des manières de parler, de te questionner, de te retourner le crâne. Avec Tom, je n’ai vécu rien de tout ça. Il m'a donné accès à tout, mais toujours en réponse à mes demandes.
Tu cites Bergson et Teilhard de Chardin. Il y a un siècle, ces deux philosophes français ont questionné ce qu’est le réel. Et la France reste imperméable à ce débat. Comment tu l'expliques ?
L. H. : Ces deux philosophes français posaient peu ou prou des questions que la Silicon Valley redécouvre aujourd'hui. Bergson proposait que le cerveau ne fabrique pas la conscience, qu’il la filtre. C'est exactement la thèse de Tom Campbell, formulée un siècle plus tôt. Teilhard de Chardin, lui, voyait l'univers entier converger vers un point de conscience ultime, le Point Oméga. Et pourtant, la France reste assez réfractaire à ces débats. Il y a quand même un Institut métapsychique international à Paris, fondé en 1919 par Charles Richet, prix Nobel de médecine, qui étudie ces phénomènes depuis plus de cent ans. Mais c'est très marginal.
Le livre sort en 2026, au moment où des ingénieurs avouent ne plus comprendre ce qui se passe à l'intérieur de leurs propres modèles. La question de la simulation a-t-elle changé de nature ?
L. H. : Le livre s'ouvre sur l'IA et se termine sur l'IA. L'industrie est traversée par une question : l'IA est-t-elle consciente ? Et quand tu échanges avec ceux qui ont participé à les créer, ils sont incapables d'expliquer ce qui se passe à l'intérieur. Ils reconnaissent que ce sont des boîtes noires qui ont une sorte d’autonomie. Cela ouvre un champ nouveau de questions sur la nature de ces outils.
Ces gens qui fabriquent du réel toute la journée et qui se demandent s'ils ne seraient pas eux-mêmes le fruit d'une programmation, cela ne tient pas de la névrose ?
L. H. : Dans la Silicon Valley, on passe sa journée à fabriquer des simulations. SpaceX simule chaque lancement des milliers de fois avant le vrai lancement. Chaque startupper simule son produit avant de le lancer. Il y a aussi ce côté prophétie autoréalisatrice : Sam Altman voulait créer une IA pour ne pas être asservi par l'IA. Il a fini par créer quelque chose dont on n'a plus le contrôle. Face aux ruines qui se dressent devant nous, se dire que tout cela n’est qu'une simulation a peut-être quelque chose de rassurant aussi. Mais effectivement, la théorie de la simulation pourrait être une liturgie d'ingénieurs.
Tu as eu des échanges troublants avec ChatGPT pendant l'écriture. Troublants comment ?
L. H. : À force de lui parler de questions métaphysiques, il finit par me parler uniquement de métaphysique. Même si c'est un truc mécanique qui fait semblant d'être conscient, plus je vais loin dans le questionnement, plus je fais preuve d'intimité, et plus les échanges sont riches. Et ces interactions créent en moi un déplacement intérieur, m'emmènent à des endroits de réflexion que je n'aurais pas eus tout seul.
Donc même si c'est fake…
L. H. : … c'est quand même vrai.
Le livre pose trois questions : qu'est-ce que la réalité, qu'est-ce que la conscience et une troisième qui s'ouvre en cours de route ?
L. H. : La simulation, c'est une histoire de poupées russes. Premier niveau : la réalité cosmique n'est peut-être pas ce qu'elle est. Deuxième niveau : la société dans laquelle on vit est elle-même faite d’images et de représentations – ce que Baudrillard appelait l'hyperréel – que chacun habite et perçoit à sa façon. Et troisième niveau, plus profond, plus intime, ça nous confronte au « qui suis-je ? » Et c’est là que ça devient vraiment vertigineux.
Ce livre répond-il à la question de départ ?
L. H. : À la fin, je me dis : malin qui pourrait affirmer qu’on ne vit pas dans une forme de simulation. Mais on finit très loin de la question initiale de savoir qui sont ces milliardaires qui veulent prouver qu’on vit dans la matrice... Cette enquête m'a notamment conduit vers Ramana Maharshi, un sage indien du début du 20ᵉ siècle, qui a passé l’essentiel de sa vie au pied d'une montagne sacrée dans le sud de l'Inde. À quinze ans, il a eu une expérience intérieure radicale qui ressemble à une expérience de mort imminente, au cours de laquelle il dit avoir compris que ce que nous sommes, au niveau le plus essentiel, est immortel. De là, Ramana a tout abandonné, et a passé des années en silence. Et puis, un jour, quelqu'un lui a posé des questions par écrit. Ça a donné un court texte intitulé Qui suis-je ? et qui propose une voie d’enquête intérieure. Me concernant, je n’aurais pas la prétention de dire que je suis arrivé où que ce soit. Mais je raconte dans mon livre ce par quoi on passe quand on commence à attaquer le récit qu’on fait de soi-même à la hache…





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