habillage
premium1
premium1
Les dessous du marché des smartphones reconditionnés : un business juteux sans standard de qualité
© Certideal

Les dessous des smartphones reconditionnés : un business juteux sans standard de qualité

Le 25 avr. 2019

Le marché des smartphones reconditionnés explose. Bonne nouvelle : c'est bon pour l'économie circulaire. Mauvaise nouvelle : il n'existe aucun standard. Nous sommes partis à la rencontre de trois entreprises spécialisées.

Vous venez d’acheter un téléphone reconditionné et vous êtes satisfait. Vous avez fait une belle affaire et, bonus, vous polluez un peu moins la planète. Chaque nouvel appareil électronique produit est en effet dévastateur pour l'environnement.

Mais ce n'est pas tout. Votre bonne action enrichit aussi un business lucratif. Les acteurs qui revendent les appareils électroniques de seconde main fleurissent depuis 2014. Du petit commerce de quartier à la grande plateforme e-commerce, en passant par la start-up... tous veulent s’arroger une part de ce marché juteux. Son chiffre d'affaires devrait s'élever à plus de 50 milliards de dollars en 2022 selon le cabinet IDC

La conscience écologique n'est pas le premier facteur d'achat

Ce succès est dû à deux facteurs selon Laure Cohen, co-fondatrice de Certideal, une entreprise spécialisée dans le reconditionnement. L’arrivée de forfaits à bas prix sans engagement et sans téléphone comme Sosh et RED, et un certain ralentissement de l’innovation. Notamment chez Apple. « À partir de l’iPhone 8, les gens ont arrêté de se ruer sur les derniers modèles. Ils n’ont plus trop perçu de différence entre les anciens et nouveaux smartphones. En achetant un téléphone d’il y a un an ou deux, vous restez dans la tendance tout en payant beaucoup moins cher. » Un point de vue partagé par Vianney Vaute, co-fondateur de Back Market, un autre acteur français du secteur. « On passe d’un marché d’équipement à un marché de renouvellement, car les smartphones sont des technologies qui arrivent à maturité », résume-t-il. Le marché du smartphone tourne au ralenti, alors que le reconditionné affiche une croissance de 13 % par an, selon le cabinet Counterpoint.

Vous pensiez que c'était par pur souci écologique ? Perdu. D'une part, l’empreinte carbone d’un téléphone reconditionné n’est pas nulle. Il vient parfois de loin - même si c'est sûr que mieux vaut qu’il finisse entre vos mains que dans une décharge à ciel ouvert au Ghana, où s’entassent une grande partie de nos déchets électroniques. D'autre part, la prise de conscience écologique n’est généralement pas la première raison qui pousse certains consommateurs à passer au reconditionné. Les fondateurs de Certideal estiment que la motivation principale reste le prix attractif des produits de seconde main.

Une mini-usine à Levallois-Perret 

Cette jeune pousse fondée en 2015 par Laure Cohen et Yoann Valensi est installée au 7ème étage d'un immeuble de Levallois-Perret. Une table de ping-pong, des vingtenaires derrière des ordinateurs... le décor classique de la jeune entreprise innovante. Mais en arrière cuisine, la start-up prend des airs de mini usine. Dans l’espace logistique, quinze personnes déballent, testent, nettoient et remballent des smartphones (et quelques tablettes et ordinateurs) toute la journée. « 500 téléphones partent tous les jours de nos bureaux, explique Laure Cohen. Et nous en recevons en moyenne 1 000 par jour. » Certideal achète la grande partie des téléphones auprès d’opérateurs télécom, dont 70 % sont basés aux États-Unis, le reste en Europe. « Aux États-Unis, les opérateurs proposent à leurs clients de changer tous les ans de téléphone à moindre frais », expose Laure Cohen. Pour acheter en masse, il faut donc traverser l'Atlantique. 

Une trentaine de tests

Chez Certideal, un smartphone doit passer une trentaine de tests avant d’être remis en vente. « Cela correspond à toutes les fonctionnalités du téléphone », explique Laure Cohen. Dorian, l’un des salariés en charge de ces tests, fait glisser ses doigts sur un iPhone 8. Il appuie sur la touche principale, puis sur le bouton vibreur, ouvre l’appareil photo, allume et éteint la lampe torche... Il scrute les petites rayures pour pouvoir déterminer le grade du téléphone, et donc son prix. En cinq minutes, le tour est joué. Mais ce n’est pas tout. « Le téléphone devra rester chez nous encore une journée pour vérifier son cycle de batterie. On le charge et le décharge complètement à plusieurs reprises », précise Laure Cohen. Si un dysfonctionnement est repéré, la pièce défaillante est changée. « Tous les téléphones que l’on vend sont complètement fonctionnels », assure-t-elle. Le téléphone passe ensuite entre différentes mains pour être nettoyé, emballé dans une boîte puis dans une enveloppe. 

Maîtriser l’ensemble du processus de vérification et de reconditionnement, c’est un atout face à la concurrence, estime la dirigeante. « Cela nous permet d’être sûr de l’état du téléphone et de proposer une garantie de 18 mois, ce qui n’est pas courant sur ce marché. » Quand Certideal a été créée en 2015, acheter un appareil reconditionné n’était pas encore une pratique courante. « Des téléphones de seconde main étaient mis en vente par des particuliers sur Leboncoin ou eBay. Mais c’était assez mal perçu d’acheter ces téléphones, car la qualité n’était pas toujours au rendez-vous. Les consommateurs n’étaient pas rassurés », raconte Yoann Valensi. La pratique s’est démocratisée avec l’arrivée d’acteurs professionnels qui ont rassuré les consommateurs, estime-t-il.

Back Market, un algo et un marketing bien pensés

Back Market, le chouchou du secteur en France, a choisi un modèle différent. Il ne reconditionne pas les téléphones, mais propose une plateforme en ligne qui met en relation 600 ateliers et usines de reconditionnement (80 % d’entre eux sont basés en France) et les acheteurs. De quoi offrir une très large gamme de produit. Le succès de Back Market réside beaucoup dans l’algorithme qui régit la plateforme. « Il calcule en temps réel le meilleur rapport qualité prix de nos revendeurs. Leur qualité est évaluée selon une charte élaborée en interne », explique Vianney Vaute. Si un reconditionneur est jugé sous-performant, parce qu’il a un important taux de retour par exemple, il n’apparaitra pas dans les premiers résultats. Et si son problème persiste, il sera mis en quarantaine, c’est-à-dire qu’il ne pourra vendre que des quantités limitées jusqu’à ce qu’il règle le problème, aidé par le service qualité de la start-up.

L’autre force de Back Market c’est son marketing bien maîtrisé. « J’ai choisi Back Market pour le prix, parce que ça pollue moins que le neuf et parce qu’ils sont rigolos », résume Virginie, qui a acheté deux ordinateurs et deux smartphones pour elle et différents membres de sa famille via la plateforme. Back Market multiplie les petites touches d’humour sur son site. En sous-titre de sa catégorie « Bon plan »: « ça part plus vite que Nicolas Hulot au gouvernement », par exemple. 

Hello Zack, une start-up parisienne, emprunte un modèle encore différent. Sa spécificité ? Aider les particuliers à revendre leurs vieux appareils Apple. « Il est facile d’acheter des appareils reconditionnés, mais pour les revendre c’est moins simple », explique Pierre-Emmanuel de Saint-Esprit, fondateur de la jeune pousse. Selon l'Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), 30 millions de smartphones dorment dans nos tiroirs. Pour qu’HelloZack rachète votre smartphone, il suffit de le déposer dans l’une de ses boutiques. La start-up peut aussi envoyer un coursier gratuitement chez vous si vous habitez Paris, Lyon, Bordeaux ou Toulouse.

Pas de standard unique

Qui dit multiples acteurs dit multiples standards. Chez Back Market, vous pouvez choisir entre différents grades : de stallone (plusieurs rayures visibles à l’œil nu) à shiny (aucune imperfection). Chez Certideal c’est d’état correct à comme neuf. Aucune autorité n’impose de règles communes pour établir ces grades. « Il n’y a ni charte, ni label. N’importe qui peut se déclarer reconditionneur », explique Pierre-Emmanuel de Saint-Esprit. « Ma crainte c’est que cette absence de règles entraîne une dégradation de la qualité des smartphones reconditionnés. » C'est aussi l'opinion de Jean-Christophe Estoudre, directeur général de Smaaart, un autre spécialiste du secteur. Il a récemment publié une tribune dans Les Échos pour le faire savoir. Il plaide pour une harmonisation des grades esthétiques proposés par les revendeurs. Le marché du reconditionnement « reste opaque pour beaucoup de consommateurs en raison d’un grand nombre d’acteurs, de la qualité et de la multiplicité des grades proposés. Il est important de lui faire gagner en lisibilité, notamment en expliquant ce qu’est un grade et en proposant une harmonisation à l’échelle nationale, voire internationale, pour unifier l’offre », argumente-t-il. 

La définition de standards clairs pourrait rassurer les consommateurs et permettre d’accélérer ce marché déjà porteur. Un bénéfice pour ses acteurs et pour la planète. Même si le reconditionnement reste une solution limitée contre la pollution électronique. « On ne peut pas lutter contre toutes les formes d’obsolescence », reconnaît Pierre-Emmanuel de Saint-Esprit. Au bout de quelques années, votre smartphone a beau être intact, le système d’exploitation lui, rame. Et votre téléphone n’arrive plus à supporter les mises à jour. « Mon rêve serait de proposer un iOS (le système d'exploitation d'Apple, ndlr) alternatif qui pourrait tourner sur les smartphones anciens. Mais ce n’est pas possible car les cartes mères appartiennent à Apple, donc on ne peut pas les changer », explique-t-il.

Pour que nos appareils électroniques deviennent réellement verts, il faudrait qu’ils soient évolutifs « by design », c’est-à-dire que les fabricants les conçoivent de façon modulaire. 

POUR ALLER PLUS LOIN :

> Réconcilier écologie et numérique, il y a du boulot mais c’est possible

> Éco-anxiété : quand le changement climatique nous envoie chez le psy

> Smartphones : 6 ratés qui ont marqué le marché

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.