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Statue antique se prenant en selfie

De Zeus à Neymar, comment le selfie illustre notre besoin de marquer l'histoire

Le 24 sept. 2018

L'artiste Stéphane Simon en est persuadé : la pratique du selfie signe un basculement de civilisation qu'il s'entend parfaitement à mettre en scène. Rencontre avec un amoureux de ce geste obsessif. 

Pour lui, le selfie est une révolution anthropologique dont la portée est gigantesque. Et il ne parvient pas à comprendre : « Pourquoi un phénomène qui touche des millions de gens, de tous les âges, de toutes les religions, partout dans le monde, peut-il être autant moqué ? » Avec son projet In Memory of Me, l’artiste français Stéphane Simon a créé un abécédaire de gestes nés avec la pratique du selfie. Il sculpte et met poétiquement en scène une série de statues imprimées en 3D dans des postures propres à la prise de nos obsessifs clichés. En haut, en bas, en biais, devant le miroir… Là où nous voyons une gestuelle puéril qui tente de figer notre ego dans un perpétuel instantané, lui décèle une nouvelle grammaire universelle. Nues, ces silhouettes évoquent un autre temps. Et c’est bien là l’effet escompté.  

« Au fond, nos croyances n’ont pas changé depuis l’Antiquité »

En transposant les canons de la statuaire grecque à nos attitudes contemporaines, Stéphane Simon fait de nous les nouveaux dieux de l’Olympe. Il remplace « le Foudre de Zeus, le Caducée d’Hermès et la Lyre d’Apollon » par un smartphone, artefact accessible à qui désire se shooter pour se vanter, séduire, être aimé, exister et « tendre à la postérité ». Parce que c’est bel et bien de cela dont il s’agit, assure Stéphane Simon. « Pensez à Neymar, joueur adulé, au beau milieu du stade du Barça en train de se prendre en photo. C’est Zeus. Il a exactement la même posture, il tient son instrument de pouvoir en main. Cela rappelle les offrandes. On pouvait donner aux dieux, mais on ne pouvait pas les toucher. Aujourd’hui, on like, on commente sans jamais atteindre l’objet convoité. Au fond, nos croyances n’ont pas changé depuis l’Antiquité. Nous nourrissons toujours ce même besoin de nous forger un mythe commun. »

40 gestes, 40 façons de prendre un selfie

À l’heure où le Festival de Cannes missionne une brigade d’intervention « anti-selfie » sur la Croisette, lui choisit de prêter au phénomène une consistance artistique empreinte de fragilité et d’humanité. Il y a cinq ans, du parvis de Notre-Dame à Paris jusqu’à celui de la Sagrada Família de Barcelone, Stéphane Simon observe ses contemporains et recense, en s’attardant particulièrement sur leurs mains, une quarantaine de gestes propres à la prise d’un selfie. « Plasticité, tactilité, transmission… la main est un organe essentiel auquel on ne prête pas attention. Elle est toujours perçue comme un outil, rarement comme un objet de beauté. Rodin l’a très bien exprimé, Michel-Ange et Léonard de Vinci aussi. C’est ce que j’ai voulu montrer en retirant le téléphone des sculptures. Regardez “l’invu”, il devient visible ! »

Il aura fallu des heures de scan (le mannequin espagnol Andrés Sanjuan Villanueva a accepté de prêter son corps au projet), des semaines de sculpture numérique, de multiples tirages d’essai et plus de trois cents heures de polissage manuel pour arriver au résultat final. Une fois exposées, plusieurs mises en scène sont possibles. Certaines statues révèlent même leur double face par le truchement de miroirs, allégorie de la création d’un alter ego numérique prêt à poster sur les réseaux. « Quand on se prend en photo, on se crée un jumeau augmenté, amélioré, un idéal de soi qui ne nous quitte jamais. L’un est nécessairement plus fort que l’autre et vient toujours en aide à celui qui a une défaillance », explique Stéphane Simon. Ce jumeau, c’est aussi Narcisse. À travers l’art du tatouage et grâce à un procédé en réalité augmentée, il projette aussi d’habiller ses statues de fleurs blanches, en référence au mythe.

Le geste selfique, une nouvelle priorité pour les musées ?

En guise de caution scientifique, historiens de l’art, anthropologues, sémiologues, sociologues, experts du numérique s’expriment autour de l’œuvre et explorent les significations du « geste selfique » dans un livre dédié. Pour l’artiste, la révolution ne s’arrête pas là, elle infuse même la politique d’exposition des musées. Lors d’un colloque à la Fondation Louis-Vuitton qui réunissait les directeurs des plus grandes institutions culturelles mondiales, Michael Govan, directeur du LACMA à Los Angeles, est l’un des rares à avoir consacré une partie de son exposé à la « selfie culture ». Il affirmait alors qu’un musée devrait aujourd’hui choisir ses acquisitions en fonction de leur potentiel « selfique ». Les #haters du selfie pourront s’en offusquer. Pour Stéphane Simon, c’est là une juste reconnaissance de nos passions modernes et de nos jumeaux augmentés.


À VOIR

inmemoryofme.fr

À LIRE

Par Rose-Marie Stolberg – Historienne de l’art : « Le selfie à l’épreuve du beau, de l’époque, de la morale, de la passion ».


Cet article est paru dans le numéro 15 de la revue de L'ADN concernant les Générations. Vous pouvez vous procurer votre exemplaire ici.

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