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Valérie Rey-Robert : «  À rebours des codes bourgeois, dans la téléréalité, on montre ce qu’on ne possède pas »

La téléréalité fabrique du sexisme et nourrit son public d’un imaginaire de la réussite souvent fallacieux. C’est le constat que dresse l’essayiste féministe Valérie Rey-Robert. Dans son dernier essai, elle invite à ouvrir les yeux sur le caractère normatif de ces programmes.

Caroline Receveur, Nabilla Benattia, Jazz Correia, Cristina Córdula : certaines figures de la téléréalité affichent leur réussite économique avec insolence. Leurs empires entrepreneuriaux laissent entendre que la réussite serait une affaire de volonté individuelle, à la portée de toutes et tous. Une idée fallacieuse pour l’essayiste féministe Valérie Rey-Robert. Dans son essai Télé-réalité : la fabrique du sexisme (Les insolentes, 2022), elle insiste sur la dimension profondément sexiste des programmes de téléréalité. Même entrepreneuses accomplies, les femmes restent, contre toute attente, assignées à des positions subalternes. Ces émissions entretiennent également le mépris de classe vis-à-vis des femmes issues des classes populaires.

Vous expliquez que la téléréalité fabrique du sexisme. Comment ?  

VALÉRIE REY-ROBERT : La téléréalité fonctionne sur l’idée que le féminisme est un combat d’arrière-garde, un acquis et que désormais, pour réussir en tant que femme, il ne faudrait compter que sur soi-même. La volonté individuelle est mise en avant et célébrée. Pourtant, la cible de ces programmes est claire, ce sont les femmes issues des classes populaires, tous âges confondus. On voit émerger plusieurs types de discours qui renvoient tous, lorsqu'on les analyse, à des formes de sexisme. Les émissions de coaching et de relooking – comme « Les reines du shopping » (6play), « Incroyables transformations » (6play) ou « 4 mariages pour une lune de miel » (TFX) – enseignent aux femmes des classes populaires que leur féminité n’est pas la bonne et qu’elles n’ont pas les bons codes. Ce type de programme conduit à entretenir ces femmes dans la haine d’elles-mêmes, et les mettent en compétition. Dénigrements, absence de solidarité et rivalité sont mis en scène.

Le troisième élément est que ces programmes diffusent une vision très normative du couple et de la féminité dans laquelle la réussite passe forcément par le fait d’avoir un mari et des enfants. Dans l’émission « Mamans et célèbres » (TFX), les difficultés maternelles sont éludées dans une forme de célébration univoque de la maternité, qui est un business avant tout. Elle permet de nourrir une image sympathique, elle rapporte des followers, et permet parfois de se racheter une respectabilité. Mais c’est trompeur car ces femmes seront encore plus jugées en étant mères. 

Ces émissions proposent une grammaire de la réussite très normative. Quels en sont les traits saillants ?  

La doctrine ultra-individualiste du « quand on veut, on peut » fonctionne aussi avec l’argent et la réussite. Celle-ci est présentée dans sa dimension matérielle, en insistant sur le fait qu’elle est à la portée de toutes et tous. Les discours gomment les positions sociales et les rapports de pouvoir qui en découlent, alors même que les influenceurs et influenceuses viennent dans leur grande majorité des classes populaires et s’adressent à ce même public. En résumé, « si tu fais ce que je te dis, tu auras ma vie ». Mais on n’explique absolument pas d’où vient l’argent et comment il est gagné. Les rouages des multiples activités sont dissimulés ; d’ailleurs, les influenceurs et influenceuses évitent soigneusement de se montrer au travail. Le faire reviendrait à rompre le mirage de la proximité qu’ils entretiennent avec leurs fans. Tout leur modèle économique est basé sur cette illusion de la faveur et du bon plan. Même lorsqu’il s’agit de promouvoir des produits volatils et risqués, comme des cryptoactifs, ou des cosmétiques aux propriétés douteuses

Les candidats et candidates des programmes de vie collective comme « Les Marseillais » ou « Les Anges de la téléréalité » se servent de ces émissions comme de tremplins pour se lancer dans diverses activités. Lesquelles ?  

Avec l’avènement du placement produit comme modèle économique, la téléréalité n’est plus une fin en soi pour réussir. Il y a quelques années, les ex-candidats et candidates rentabilisaient leur notoriété avec des shows en boîte de nuit. Maintenant, les retombées économiques reposent majoritairement sur du placement produit. Le choix des produits promus reflète lui aussi une division très genrée : aux femmes ce qui fait maigrir et rajeunir, aux hommes les paris sportifs et le trading. Par ailleurs, les arnaques ont proliféré, comme la promotion de produits dangereux (blanchiments dentaires, médecine esthétique ou bien cryptoactifs) ainsi que la pratique du dropshipping, qui consiste à revendre des produits achetés en gros et à bas coût en Chine après les avoir rebrandés. Ou bien les scandales autour d’entreprises fantômes d’ex-candidats de téléréalité qui n’ont jamais envoyé les produits dont ils faisaient la promotion. 

Récemment, on a vu émerger un autre type d’activité lucrative qui consiste à faire payer les fans pour une vidéo personnalisée dans laquelle on souhaite un anniversaire, par exemple. Certains se sont lancés dans la promotion de sites comme trendex.vip qui proposent de parier sur la cote des candidats. D’autres encore sont modèles pour des contenus érotiques et pornographiques sur OnlyFans et MYM. 

Certaines anciennes candidates d’émission de téléréalité, à l’image de Nabilla Benattia ou Caroline Receveur, semblent avoir bâti des empires. N’est-ce pas le signe que la téléréalité est un tremplin légitime vers la réussite ?

Elles affichent leur réussite mais restent discrètes sur les sommes gagnées, et surtout comment cet argent a été gagné. Dans les codes bourgeois, on ne montre pas l’argent que l’on gagne. Dans la téléréalité, on montre ce qu’on ne possède pas. Ainsi de nombreux influenceurs et influenceuses mettent en scène un mode de vie fastueux sur les réseaux alors que tout vient d’une agence de location de montre ou de voiture. Concernant Nabilla et Caroline Receveur, il est difficile de savoir combien elles gagnent car l’opacité règne sur les montants attribués aux placements produits. Pour les professionnels et professionnelles de l’influence, les montants pour un post peuvent se compter en dizaines de milliers d’euros. Pour les candidats et candidates lambda, le plus souvent, ce sont des packages à quelques milliers d’euros pour plusieurs posts.

Ils sont aussi, pour la plupart, exilés fiscalement à Dubaï, un État où l’impôt sur le revenu est inexistant et où celui sur les sociétés plafonne à 5 %. Ces personnes vantent la sécurité de cet eldorado supposé, en faisant l’impasse sur tous les aspects négatifs : l’exploitation de millions de travailleurs pauvres, l’interdiction de l’homosexualité ou bien le fait que le viol dans le mariage n’est pas reconnu. Ce qui est vendu c’est une illusion, une vision tronquée de la réalité qui occulte sciemment les aspects sordides du modèle dubaïote. 

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