Une femme en crop top rose

Pourquoi la Silicon Valley se passionne pour votre santé intestinale

© Mike von 3M

Les compléments alimentaires de nouvelle génération pourraient-ils être la next big thing des investisseurs américains ? On vous raconte.

Adieu bitcoin, métavers et voitures autonomes... ce qui met désormais des papillons dans le ventre des investisseurs de la Silicon Valley, ce sont les compléments alimentaires – et notamment ceux qui s’occupent de nos microbiotes (intestinal, cutané, etc). C’est en tout cas ce que rapporte NBC News dans un papier consacré à ce qu’on pourrait qualifier de nouvelle marotte pour des venture capitalists outre-Atlantique échaudés par la conjoncture en général et l’hiver crypto en particulier. Pas très neuf, nous direz-vous : gélules, capsules et autres galéniques au service de nos organismes exténués par la civilisation moderne fleurissent depuis un moment sur les étagères de nos cuisines. Car oui, le marché de la wellness est lui en pleine santé, notamment depuis la pandémie.

Une nouvelle génération de probiotiques grâce au séquençage ADN

Ce qui est plus nouveau, c’est le profil des investisseurs qui lorgnent ce marché, habituellement trusté par des acteurs issus du monde de la santé ou de l’alimentation. Car aujourd’hui, c’est bel et bien l’élite des VC tech qui injecte des bactéries par souches entières dans ses deal flows : ainsi Sequoia Capital, l’une des plus grands fonds de capital-risque au monde, connu pour avoir misé (et gagné) sur Apple, Google, Facebook ou Airbnb, et plus récemment sur le Web3, s’intéresse à vos hôtes intestinaux en soutenant par exemple Pendulum Therapeutics. Cette startup, basée à San Francisco, propose des probiotiques qui utilisent « la science du microbiome (ndlr : un terme qui englobe l’ensemble des micro-organismes, leurs gènes ainsi que les conditions environnementales de leur milieu) et le séquençage ADN pour aider le corps à guérir de l’intérieur ». C’est sur la base de cette promesse que Sequoia, après avoir investi dans des sociétés de tests génétiques telles que 23andMe, dit s'être penché sur la question. Pendulum compte aussi parmi ses investisseurs Khosla Ventures, fondé et dirigé par un de cofondateurs de Sun Microsystems, fabricant d’ordinateurs et de logiciels mythique des années 90.

Le séquençage ADN pourrait donc ouvrir la voie à une toute nouvelle génération de nutraceuticals – compléments alimentaires – au degré de personnalisation inédit. Quand on connaît le goût des entrepreneurs de la Silicon Valley pour le biohacking et tout ce qui pourrait les aider à 1) mieux performer 2) vivre éternellement (qui a dit control freak ? ), on ne sera pas étonné de cette tendance qui, selon les dires de Roelof Botha, partenaire chez Sequoia, cherche à « envisager la biologie comme une science de l’information ».

Plus vite que la loi de Moore

Roelof Botha assure lui-même être consommateur de ces produits, persuadé qu’il s’agit d’une façon de remettre nos organismes à l’équilibre, après avoir « usé et abusé du savon et des antibiotiques ». Il tire le fil de la métaphore tech en argumentant que le séquençage de l’ADN progresse plus vite que la loi de Moore – ce principe qui extrapolait le doublement de la puissance de calcul des ordinateurs tous les 24 mois. Un nouveau vernis tech et scientifique qui est aussi là pour contribuer à changer l’image d’une industrie généralement perçue comme celle de la poudre de perlimpinpin made in Californie du Nord. Au point où la cofondatrice de Pendulum refusait d’employer le terme de probiotiques pour expliquer son projet, préférant le terme d’ « intervention microbiotique ».

Sequoia n’est pas le seul investisseur tech convaincu des perspectives de ce nouveau segment business issu de l'étude de nos microbiomes. Outre Sequoia ou Khosla Ventures, citons aussi Y Combinator, célèbre incubateur tech, et sa participation dans la startup Persephone Biosciences qui développe des traitements contre le cancer basés sur le microbiome ou Social Capital, un capital-risqueur qui a investi dans ZBiotics, une boisson probiotique anti-gueule de bois (on adore, on adhère). En 2021, près d’un demi-milliard de dollars ont ainsi été investis dans les entreprises de probiotiques et autres compléments alimentaires dans le monde, soit 5 fois plus qu’en 2016, selon les données de PitchBook. Le seul marché global des probiotiques s’élève à 60 milliards de dollars, avec un taux de croissance moyenne annuel attendu de 7,5% à horizon 2030, selon Grand View Research. L’ensemble du marché de la nutraceutique pourrait dépasser les 230 milliards de dollars en 2027, soit un bond de 84% vs 2018, selon le cabinet d'étude Businesscott.

Revenus récurrents et réglementation laxe

Les entrepreneurs eux-mêmes constatent ce regain d’intérêt pour leurs activités chez un nouveau public d’investisseurs, stimulés par la promesse de formules capables d’agir au niveau moléculaire, au service de la santé préventive. Et aussi, de façon plus prosaïque, par l’idée de revenus récurrents de produits s’intégrant généralement à des cures prises sur la durée, et bénéficiant d’une réglementation américaine plutôt laxe : selon une loi fédérale de 1994 très décriée, les compléments alimentaires échappent pour la plupart au contrôle de la FDA (Food and Drug Administration) et sont considérés sans danger jusqu’à preuve du contraire. Un relâchement qui a permis l’explosion de ce marché, mais aussi des cocktails posant question : dans une enquête parue en 2018, Libération évoquait un nombre de références multipliées par 20, des « traces d'anticoagulants, de stéroïdes ou encore de bêtabloquants, autant de substances potentiellement dangereuses pour certains individus » et 23 000 personnes par an en moyenne atterrissant aux urgences pour cette raison. Sans même parler d’un lobbying particulièrement efficace des industriels concernés.

En ce qui concerne les bactéries, à défaut d’en faire des pilules magiques, certains ont déjà réussi à les transmuter en arnaque moderne dans le secret de leur boîte de Petri. Basée à San Francisco, uBiome promettait ainsi à ses clients une vue imprenable sur leur microbiote, se targuant d’avoir le plus grand nombre de datas et de microbiomes au monde. Le service Gut Explorer proposait de séquencer ce dernier à partir d’échantillons d’excréments, afin de détecter dysfonctionnements et maladies chroniques. Classée par les dix startups les plus innovantes de 2016 par Fast Company, la société a été valorisée jusqu’à 600 millions de dollars… avant d’être rattrapée par la SEC, le gendarme des marchés financiers aux États-Unis, suite à une enquête du FBI pour fraude médicale. L’agence révélait ainsi que uBiome avait menti à ses investisseurs (parmi lesquels Andreessen Horowitz ou Y Combinator) sur sa santé économique, tout en dupant les médecins pour qu’ils commandent des tests qualifiés d’inutiles, parmi d’autres pratiques inappropriées. Une imposture à 60 millions de dollars, qui rappelle étrangement celle d'Elizabeth Holmes et ses tests sanguins tout pétés. Le Theranos du caca, en quelque sorte – vous l’avez pensé très fort, avouez.

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