EricBt pour Plein le dos

Colère envers l'État : « Aujourd’hui même le bon bourgeois a envie de renverser le système »

© Eric Bt pour Plein le dos

Après un second tour des présidentielles sous tension et à quelques semaines des élections législatives, la colère envers l'État et ses représentants ne faiblit pas. Le quinquennat à venir promet d'être placé sous le signe des luttes sociales. Qui veut la peau de l'État et qu'en sera-t-il du ressentiment exprimé ? Entretien.

Face au caractère protéiforme des contestations qui questionnent sa légitimité, ses excès mais aussi ses manquements, faudrait-il plus ou moins d’État ? Pour en débattre, nous avons réuni Julie Gervais, politiste spécialiste de la haute fonction publique, et Gaspard Koenig, philosophe libéral, fondateur du Mouvement Simple et du think-tank Génération Libre. Bien qu’opposés sur les solutions à apporter, ils convergent dans la dénonciation d’un État néolibéral, cheville ouvrière de la destruction des services publics. Une interview tirée de la rubrique Le Clash : « Qui veut tuer l'État ?  » de la revue n°30 de L'ADN.

Convoi de la liberté, manifestations contre le passe sanitaire ou le port du masque… Les ferments de contestation de l’État se sont multipliés ces derniers mois. Comment le comprenez-vous ?

JULIE GERVAIS : Ces manifestations témoignent d’une réaction de la population face à l’évolution des rôles de l’État. La main droite, sécuritaire et autoritaire, s’est renforcée au détriment de la main gauche, de l’État social. Ce qui est demandé, ce n’est pas la fin de l’État, mais un État différent, qui soigne, égalise et protège les droits fondamentaux. L’inverse d’un État coercitif, régulateur du capitalisme à la marge ou contrôleur des assistés. Ces personnes témoignent d’un sentiment d’abandon, de maltraitance, qui s’est incarné dans les répressions sanglantes de la contestation sociale, comme lors du mouvement des Gilets jaunes. Mais aussi d’une méfiance vis-à-vis d’un contrôle social qui s’accompagne d’une forme d’infantilisation.

GASPARD KOENIG : Ce que je sens sur le territoire, c’est le sentiment de ne pas maîtriser son destin, d’être en permanence poursuivi par des injonctions administratives ou algorithmiques dont on ne comprend pas les justifications. Effectivement, la question du passe sanitaire est révoltante. On place les gens face à des injonctions contradictoires : vous n’êtes pas obligé de vous vacciner, mais on réduit considérablement le champ des possibles pour celles et ceux qui ne le sont pas. Mais l’État n’est pas là pour faire du nudge ! Il est là pour décider ce qui est autorisé et ce qui ne l’est pas.

La méthode employée par le gouvernement provoque un ressentiment extraordinaire qui génère lui-même une forte défiance vis-à-vis de l’État. Cette intrusion systématique dans la vie des gens, le caractère totalement erratique de certaines mesures, font qu’aujourd’hui même le bon bourgeois a envie de renverser le système. À terme, le risque est de briser le lien entre les individus et l’État de droit. Lorsqu’un travailleur perd son boulot parce qu’il n’est pas vacciné, quel sera son vote dans les dix prochaines années ? C’est irresponsable de mettre 5 à 10 % de la population en rupture de ban.

La relation des Français à l’État central s’est-elle complexifiée ?

J. G. : Le ressentiment que l’on perçoit est le produit des réformes néolibérales « modernisatrices » qui se sont empilées depuis les années 1980 et qui ont abouti à la destruction du service public. Notre essai La Valeur du service public (Éditions La Découverte, 2022) le montre : toutes obéissent au mantra de la réduction des dépenses publiques. L’obsession pour la rentabilité budgétaire est désormais ancrée aux plus hauts sommets de l’État. La ligne directrice, c’est que les services publics ne doivent plus simplement faire attention à leur gestion, ils doivent rapporter de l’argent, être rentables. Or cet impératif nous est présenté comme un fait technique, une réalité dont on devrait s’accommoder sans autre forme de choix. Tous les projets qui chercheraient à s’en écarter sont renvoyés dans le domaine de l’irrationalité. C’est comme s’il n’y avait pas d’autres possibles. Cela conduit à interdire le débat sur le modèle de société, la vision de l’État ou le modèle de service public que l’on souhaite.

Dans le livre, nous démontons pas à pas l’idée reçue selon laquelle la forme de l’entreprise privée permettrait de mieux délivrer les services publics. En réalité, le privé fait dysfonctionner les services publics au nom de l’efficacité. Le recours aux cabinets de conseil ou l’externalisation auprès d’entreprises privées ne créent pas d’économies, ils coûtent plus cher à l’État.

G. K. : Je fais le constat que les questions de la suradministration et de l’hypercentralisation sont des problématiques centrales dans la vie des gens. Plus personne ne comprend la loi aujourd’hui, ce qui nuit aux plus faibles, car la complexité favorise les initiés au détriment de ceux qui sont les plus éloignés des centres de décision et d’information.

Dans le monde de l’entreprise, ce sont les multinationales qui bénéficient des crédits d’impôt recherche. Dans le champ du droit fiscal, les 0,1 % des patrimoines les plus élevés payent moins de 10 % de droits de succession, tandis que ceux qui n’ont pas prévu leur succession ou qui sont célibataires payent 40 %. Idem chez les artisans à leur compte qui ne peuvent plus suivre la demande de formulaires Cerfa, alors que les grandes entreprises disposent d’un service compliance et d’un service juridique pour faire face à l’inflation normative. On retrouve cette complexité à tous les niveaux. C’est pourquoi je suis convaincu que la simplification est une question de justice sociale, et un vrai projet de société.

Entre difficultés d’accès et sentiment d’abandon, quels sont les enjeux autour des services publics, aujourd’hui ?

J. G. : Nous avons écrit ce livre comme on déclencherait une alarme incendie, c’est-à-dire pour alerter. Nous faisons le constat d’une dégradation continue des services publics ces dernières années, avec des formes d’accélération plus récentes, dues à l’accumulation des réformes et aussi au contexte sanitaire. Le système menace de craquer, nous sommes arrivés à un point de rupture historique. On peut parler de « dés-aménagement » du territoire. C’est la boutique SNCF qui réduit ses horaires, avant de fermer, ce sont des options qui sont supprimées au lycée, ou bien un bureau de Poste transformé en container de chantier. La désertion des services publics, cela peut aussi être une maternité qui ferme et donc des femmes qui vivent des heures de contractions dans leur voiture pour rejoindre une maternité située à plusieurs dizaines de kilomètres, certaines finissant par accoucher sur le bas-côté. Mais c’est aussi une enseignante de faculté qui doit faire des heures de ménage la nuit parce que la profession s’est précarisée. Ou bien des médecins urgentistes qui doivent remuer ciel et terre pour trouver un lit disponible pour un patient. Et enfin des personnes qui se trouvent du mauvais côté de la fracture numérique, en détresse parce qu’elles ne savent pas comment effectuer une demande de droits. Ces personnes ont mille visages, mais elles se sentent toutes hors-jeu, en dehors du nous commun. L’abstention et les votes d’extrême droite fleurissent d’ailleurs dans ces territoires désertés par les services publics.

G. K. : Aujourd’hui, l’État intervient et moralise de plus en plus, mais régule de moins en moins. Par obsession utilitariste, les services publics ont été regroupés, quand ils n’ont tout simplement pas disparu de certains territoires. Sur le terrain, ce sont des centres des impôts ou de Sécurité sociale qui ferment, des maternités ou bien des guichets qui disparaissent. On vit dans un État néolibéral qui est convaincu que tout ce qui est décidé d’en haut par la technocratie est forcément plus efficient. Mais c’est cette hypercentralisation qui fait craquer les services publics. Ma réponse, c’est de donner de l’autonomie au local. Les hôpitaux et les écoles devraient pouvoir prendre des décisions adaptées à leur terrain et à leurs pratiques, expérimenter, sans constamment demander une autorisation.

D’après vous, faut-il plus ou moins d’État pour répondre aux attentes des citoyens et citoyennes ?

G. K. : L’État doit donner à l’individu les moyens de son autonomie. Or les citoyens ont à la fois le sentiment que l’État est trop présent et que les services publics ne sont plus là. Il faudrait que l’État soit beaucoup moins présent dans nos décisions quotidiennes, beaucoup plus respectueux de la diversité de nos valeurs, et de l’autre côté qu’il soit plus fidèle à sa mission de service public. Il faut rétablir de l’humain dans le contact avec l’État, plutôt que de miser sur de la dématérialisation et les plateformes. C’est pourquoi je propose d’ouvrir des maisons du citoyen sur tout le territoire, en parallèle de notre projet global de simplification massive des normes.

J. G. : La posture antiétatiste me paraît trop simpliste. La question n’est pas « faut-il plus ou moins d’État ?  », mais plutôt « quelle forme étatique nous faut-il adopter pour répondre à l’impératif politique de redistribution des richesses ?  » Poser la question en ces termes permet de considérer l’enjeu collectif du bien commun.

Envisagez-vous d’autres formes que l’État pour répondre à ces besoins ?

J. G. : L’État n’est pas la seule forme de gouvernance pour administrer les services publics. On peut également les administrer par le bas, au niveau local ou associatif. Nous donnons des exemples historiques dans le livre. Au xxe siècle, le socialisme municipal a permis la création des systèmes de crèche et de cantine municipales. Plus tard, d’autres expérimentations ont été menées. La ville de Louviers, dans l’Eure, a expérimenté un service de transport municipal gratuit, mais aussi des laboratoires de langues. La commune de Combaillaux, dans l’Hérault, expérimente un système de filtration de l’eau avec des lombrics. Les initiatives fleurissent partout. Il y a un vrai désir de service public, ce qui ne veut pas dire un désir d’État. Toutefois, certains domaines doivent rester dans les prérogatives de l’État, par exemple les routes, qui assurent l’égalisation entre les territoires.

G. K. : Je suis très attaché à l’autonomie locale. On voit émerger une contestation de l’idée de représentativité. Je pense que c’est en partie lié au fait qu’au quotidien on peut décider de tout dans la minute en sautant d’une appli à l’autre, mais que lorsque l’on élit quelqu’un, on en prend pour cinq ans fermes. Je propose de corriger cette distorsion en réintroduisant de la démocratie directe au niveau local. Je souhaite que toutes les collectivités françaises puissent avoir le choix de prendre les compétences qu’elles souhaitent, en application du principe de subsidiarité ascendante. Pour moi, la diversité n’est pas contradictoire avec l’unité de la nation. L’expérimentation n’est pas contradictoire avec le principe d’égalité. Ma vision est à l’opposé d’une vision jacobine et robespierriste du rôle de l’État.

Comment la question de l’eau éclaire les différentes conceptions du rôle de l’État ?

G. K. : Alors même qu’il prétend décentraliser, le gouvernement a fait voter une loi qui transfèrera l’ensemble des compétences sur la gestion de l’eau aux intercommunalités. Certes, il y a des communes pour lesquelles c’est bénéfique. Mais imaginez certains villages de montagne où la source est gérée bénévolement depuis des siècles, avec des circuits de distribution propres. Le fait de perdre cette gestion commune est vécu comme une violence inouïe. D’autant que le passage à une échelle supérieure risque de contraindre l’intercommunalité à avoir recours à une entreprise privée, comme Veolia. Cet exemple fournit un condensé de néolibéralisme au sens foucaldien : l’association des grandes entreprises et de l’État, la gestion technocratique, le principe d’utilité. Que dit un libéral authentique ? Qu’il faut laisser les citoyens avoir la maîtrise de leurs ressources communes, quitte à ce que ce soit moins efficace sur le plan économique.

J. G. : La ville de Paris a reconquis ce bien commun qu’est l’eau, puisque les services de l’eau ont été remunicipalisés en 2010. Toutefois, je déplore que les Parisiens n’aient pas été associés à ce processus. Le comité d’administration de la régie publique de l’eau est avant tout composé d’élus et d’experts sans que la participation des usagers ait été envisagée. En conséquence, une majorité de personnes ignore encore ce changement.

Il faut laisser une place aux usagers dans ces décisions. Les services publics répondent à des problèmes politiques, il est donc important qu’ils soient pensés, débattus et décidés par des voies démocratiques.

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