Kirsten Dunst dans Melancholia de Lars von Trier

La santé mentale ne doit pas devenir un piège à clic

© Zentropa / Melancholia de Lars von Trier

Ne pas « glamouriser » les troubles psychiques, éviter la banalisation de la souffrance et le risque du mauvais diagnostic, c'est l'appel lancé par Christelle Tissot, fondatrice de mūsae, média centré sur la santé mentale pour les 18/35 ans.

Nous avons fêté les 30 ans de la Journée mondiale de la santé mentale ce lundi 10 octobre 2022. Vous aussi, vous avez le sentiment que le terme même de santé mentale n’en est qu’à ses débuts dans le débat public ? Il a effectivement connu un réel coup de projecteur avec le Covid-19. En France, comme ailleurs, la pandémie a été un catalyseur de mal-être. C’est un phénomène d’autant plus prégnant chez les jeunes générations : 70 % des étudiants se considèrent en mal-être psychologique et 36 % ont des idées suicidaires d’après une étude LMDE- CSA de juillet 2022.

Des progrès ont été faits : nous tendons de plus en plus le micro à des personnalités connues qui ont le courage de lever les tabous sur leur propre santé mentale. Toutefois, en dépit de cette évolution et de la prise de conscience brutale impulsée par le Covid, nous ne connaissons pas bien le sujet de la santé mentale. Bien souvent, on se cantonne à son côté spectaculaire sans chercher à savoir de quoi il retourne. Parfois cela peut être parce que nous n’avons pas le temps de nous intéresser au fond du sujet. Et aussi, car dans un monde devenu de plus en plus bruyant, la santé mentale n’échappe pas à la règle du clic qui porte aux nues les aspects « show off » et glamour de notre société du spectacle poussée à son paroxysme.

De plus, nous n’avons pas toujours les bons mots, car nous ne sommes pas tous formés pour faire la différence entre un trouble anxieux généralisé, un syndrome dépressif ou une addiction. Encore méconnue, nous avons tendance à esthétiser la souffrance mentale. La dépression devient trendy et les troubles anxieux seront bientôt considérés comme le must have des « petites excentricités » qui font la différence.

Loin de moi l’idée qu’il ne faut pas parler des troubles psychiques. Nous sommes de plus en plus nombreux à avoir voix au chapitre sur ce sujet et je reste bien sûr convaincue que la libération de la parole est un passage obligé. En revanche, comme dans tout mouvement citoyen, elle doit aller de pair avec l’écoute. Car libérer sa parole dans le vent restera vain et nous continuerons à véhiculer les mêmes clichés qui ont habité la santé mentale pour en faire un sujet tabou.

Aujourd’hui, j’aimerais profiter de ce 30ème anniversaire de la Journée mondiale de la santé mentale pour que nous puissions, nous médias et producteurs de l’imagerie collective faire évoluer la perception des troubles psychiques. Il est temps de normaliser la santé mentale : parler de ses peurs, de ses troubles ou de son anxiété doit in fine être aussi naturel que de parler d'un mal de ventre. Tendons l’oreille. Apprenons à mettre des mots sur les maux. Éduquons pour rendre la santé mentale accessible à toutes et tous et informer à sa juste valeur en :

- nous formant sur le sujet et en s’entretenant avec des professionnels pour employer les bons termes pour décrire tel ou tel symptôme ;

- évitant de véhiculer des clichés « glamourisant » comme la fameuse mélancolie de l’artiste nécessaire à sa créativité, souvent accompagnée d’une glorification d’addictions multiples ;

- donnant davantage la parole à des professionnels de santé mentale mais aussi au grand public pour démultiplier les points de vue et rendre le sujet plus accessible ;

- vérifiant ses sources pour faire la différence entre vrais et pseudo-diagnostics pour donner des clés de lecture plutôt que d’entretenir des tabous et du spectacle ;

Pour quoi faire me direz-vous ? Parce que comprendre et parler de la santé mentale à sa juste valeur permet d’éviter d’essentialiser les personnes au risque de définir nous-même la normalité et sous-estimer la souffrance psychique.

Selon moi, la santé mentale est un enjeu de santé publique majeur qui doit être traité de la même manière que les enjeux de santé physique sans diabolisation, ni glamourisation. C’est tout le propos également du médecin-psychiatre Jean-Victor Blanc que j’ai pu interviewer dans mon podcast mūsae stories. D’après lui, la façon dont nous parlons des troubles psychiques dans la pop culture a un impact sur notre relation avec eux. Prendre soin de la santé mentale, c’est tout sauf un geste individualiste et performatif ; c’est garantir la cohésion sociale. Les troubles psychiques font davantage souffrir les groupes de population en fragilité sociale : les personnes isolées, celles avec peu de revenus, les jeunes, les femmes et les minorités. Prendre soin de la santé mentale est selon moi un enjeu citoyen. Cet objectif fait partie du troisième Objectif de Développement Durable de l’ONU parmi les 17 Objectifs adoptés. C’est un enjeu social comme les autres, c’est-à-dire de la première urgence pour prendre soin du Vivant avec un grand V.

Ne restons pas prostrés face à la surenchère du clic ou du spectacle. Dédramatisons et démocratisons ensemble la santé mentale pour en faire un droit pour toutes et tous.

commentaires

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  1. Kristeen dit :

    Bonjour,
    Je n'ai pas l'âge requis puisque j'ai 54 ans mais tous ces mots me parle : souffrance, isolement, mal être psychologique...j'ai vu un bon nombre de médecins mais personne ne comprend, on banalise tout...comment ne pas vouloir tout arrêter quand on se sent incompris ?
    J'ai des problèmes psychiques depuis mon plus jeune âge , ma vie n'a été que lutte et souffrances et rien n'a changé, l'handicap psychique est le plus souvent invisible aux yeux de tous.

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