Génération désorientée

Philippe Nassif

Face à l’impossibilité de prévoir, le sentiment d’une perte de sens nous assaille. À moins de nous faire tout ouïe, comme le recommande le taoïste Tchouang Tseu. À quoi engage une action guidée par l’écoute de la situation ? Une tribune de Philippe Nassif

Au jour 8 du confinement, j’ai bien dû me rendre à l’évidence : mon cerveau s’était somehow détaché de mon cou, pour rebondir sur le parquet du living room et s’en aller rouler sous le canapé. Il m’a fallu un moment pour remettre la main sur mon cerveau. C’est que le mondial lockdown s’est naturellement accompagné d’un puissant effet de sidération : nos neurones se sont mis à cliquer en tout sens jusqu’à saturation.

Que nous arrive-t-il ? De quelle manière la crise du coronavirus affecte-t-elle notre pensée ? Comment accueillir ces émotions qui actuellement nous submergent, et dont le sens nous échappe ?

Car c’est bien d’un dérèglement de ce que nous entendons par « sens » qu’il s’agit. Telle est l’hypothèse, qui au jour 16, s’est mise à circuler le long de quelques synapses engourdies. Celles et ceux qui simplement « sauvent des vies en restant chez eux » ne peuvent qu’éprouver une violente remise en question de notre idée même de ce qui donne sens aux vies que nous menons. Nous pourrions dire : notre manière de faire sens ne fait plus sens. Nous voilà radicalement désorientés.

Sans projet, pas de sens ?

La raison ? Elle est vertigineusement simple : nous sommes privés de la possibilité de nous projeter. Maintenant que les attentes d’hier se sont évanouies et que demain est super opaque, nous entrons dans un long maintenant et nous nous trouvons démunis. Car le sens est, pour nous modernes occidentaux, l’affaire d’un avenir que l’on prétend maîtriser. Il vient avec un projet dont on voudrait déjà pré-voir le déroulement.

C’est une histoire dans laquelle nous sommes pris et qui remonte à l’invention de la philosophie, lorsque Platon sépare la théorie de la pratique, en accordant un net privilège à la première. Or « théorie » tire son étymologie de « theôros » qui signifie « spectateur » (de « théâtre » par exemple). C’est ainsi qu’une prééminence est donnée à la « vision », donc, qui parmi tous les sens est le seul capable de se projeter au devant. Pour agir, nous sommes entraînés par un long travail de la civilisation à y voir clair et loin. Bref nous adorons schématiser le réel. Et c’est bien cette ressource qui nous est enlevée, maintenant que nous sommes privés de « visibilité » sur les conséquences sanitaires, économiques, géopolitiques et intimes de la catastrophe en cours. Comment dès lors pourrions-nous faire sens à nouveau ?

Apprendre à écouter plutôt que s’échiner à pré-voir

Sans doute en mettant entre parenthèses la préférence accordée à la vision pour privilégier le sens de l’ouïe. En se faisant un peu moins grec et un peu plus chinois, ou plus précisément, taoïste. En se mettant à l’écoute de la situation comme l’enseignait le philosophe Tchouang Tseu. Lui est un quasi contemporain de Platon et vivait à l’époque fort chaotique des « Royaumes combattants », lorsque les caprices des princes locaux rendaient le paysage d’ensemble super instable.

Comment agir en temps de crise perpétuelle ? Réponse : « Agir ne signifie en aucun cas faire quelque chose sur autre chose mais se disposer à entrer pleinement en rapport avec une situation » (selon la traduction d’Alexis Lavis dans Paroles de sage chinois). Tchouang Tseu, ici, nous conseille fermement de commencer par une mise au silence de sa conscience et des intentions qui vont avec. De s’imposer un « jeûne de la volonté », écrit-il. De nous détacher de tout objectif pré-établi pour mieux entendre la réalité environnante. Car la volonté n’éclaire que la partie la plus saillante, la plus visible, la plus saisissable du réel. Au contraire, la disponibilité à ce qui est là nous met en résonance avec l’entièreté de la situation : à la fois ses signaux faibles qui se croisent en tous sens et les forces en nous qui tendent à se déclarer, mais que souvent nous ignorons « parce que c’est notre projeeeet » qui nous obsède.

Mais lorsque nous parvenons à nous délester de nos intentions, nous pouvons recharger notre attention. Nous ne visons rien, donc nous percevons tout : la quête de sens commence par un afflux de sensations. Et c’est seulement dans ce « jeûne de la volonté », précise Tchouang Tseu, que « l’acte juste s’assemble » de manière « naturelle », « sans effort », spontanément.

Le temps des stratégies obliques

On le comprend : ce que l’insensée crise va notamment éprouver sera notre capacité à « lâcher-prise ». C’est ainsi que le syntagme chinois du « wu wei » taoïste est habituellement traduit. Mais nous pourrions mieux dire : « laisser agir ». Et plus précisément encore : « faire pour que ça se fasse de soi-même. » Car il ne s’agit évidemment pas de ne « rien vouloir » et de se laisser balloter au gré des événements. Il s’agit, plus subtilement, d’exercer sa volonté à bon escient. Non pas en visant un objectif final mais s’installant dans un état initial : favorable à l’écoute du monde qui nous entoure et des émotions qui nous traversent. Cet état initial en faveur duquel nous pouvons nous décider est un genre de court-circuit de notre contre-productive aspiration au contrôle : une « stratégie oblique », disait le musicien Brian Eno, par laquelle nous nous faisons un peu moins volonté-qui-impose-sa-vision, et un peu plus humilité-qui-adresse-ses-questions. Et c’est un état qui se cultive : une disposition qui nécessite une régulière remise en condition.

De fait : on a dit beaucoup de mal des joggers qui sillonnent les trottoirs de nos villes en confinement. Ils ne sont que le signal le plus voyant de ce que beaucoup d’entre nous ont spontanément compris ces derniers temps : nous allons sacrément avoir besoin de prendre appui sur quelques pratiques méditativesmindfulness, sport ou poésie, qu’importe — pour éroder nos résistances à l'avenir à ce que personne-n’avait-prévu (à part Bill Gates).

Et parmi tous ces dispositifs de mise en (bonne) condition, il en est un qui est éminent, et qui a directement trait à l’écoute : c’est la conversation amicale.

Les intuitions engageantes

Résumons : lorsque la vision nous fait défaut, nous pouvons décider de cultiver une éthique de l'écoute. A suivre le fonctionnement des choses tel que l’explicite la sagesse taoïste, c’est un mouvement en trois temps : renoncer à ses intentions et gagner en attention pour recevoir, in fine, des intuitions.

Et là est le point : nos idées nous viennent du dehors. Ce n’est pas moi qui impose mes vues sur le réel, c’est la situation qui me requiert, m’appelle, convoque mes forces et mes ressources, connues et inconnues. C’est donc la situation qui, par elle-même, nous indique dans quel sens nous devrions agir. Alors, je ne fais plus ce que je veux, mais ce que je peux et ce que je dois. C’est une inversion de notre manière habituelle d’opérer : d’abord je m’engage, et ensuite je comprends. Disons que la bonne résonance précède les justes raisonnements.

On le voit : le lâcher-prise n’a rien d’un « laisser-aller ». Il commande au contraire une certaine générosité d’être, un courage, une mise en jeu initiale qui nous rendent plus poreux à la situation : peut-être plus vulnérables, mais possiblement plus féconds.

Comment dit-on crise en chinois ?

Il y a ce proverbe chinois qu’aime rappeler le philosophe Slavoj Zizek : « ne souhaite pas à ton pire ennemi de vivre à une époque intéressante ». Nous y sommes : nous vivons une époque vraiment très intéressante, et nous nous en serions passés.  Mais voilà : être à la hauteur de la catastrophe, c’est d’abord lui adresser un grand « ouïe » (et aussi s’autoriser de temps à autres à des jeux de mots bancals) . Alors, et seulement alors, nous pourrons mieux entendre ce qui a amené les chinois à traduire le mot « crise » par « wei-ji » : « Danger-Chance ». 

 

PARCOURS DE PHILIPPE NASSIF

Philosophe, conférencier, conseil en identité narrative et fondateur de l’agence Philia Et Caetera. Il a notamment publié La Lutte initiale (Denoël, 2011) qui s’attache à décrire les ressources dont nous disposons pour imprimer un sens, une forme, un élan, à nos existences.

 

Commentaires

  • Magnifique description de la situation que nous vivons. Je comprends mieux pourquoi je me demande encore ce que j'ai fait dans les premières semaines du confinement... je humais l'air, les posts, les articles, les webinars...

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