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Entre ouvert et fermé, doit-on choisir ?

Philippe Nassif
Le 8 janv. 2016

C’est entendu : l’ère de « l’ouvert », du partage et du changement permanent, a dévalué les réflexes de « fermeture » sur soi. Mais c’est pour mieux promouvoir une « fermeté » indispensable pour nous orienter dans un monde mouvant. Trouver des rituels personnels n'est-il pas devenu indispensable ? Par Philippe Nassif.

L’open est notre destin. Nous avons quitté l’ère des sociétés, communautés, identités closes sur elles-mêmes. Nous sommes désormais jetés dans un monde dénué de fondation stable, de traditions communes, d’horizon de sens partagé. Confrontés, dès la fin du xviiie siècle, à la double révolution industrielle (anglaise) et politique (française), les romantiques l’ont compris les premiers. Il nous appartient désormais, écrit alors le poète allemand Hölderlin, d’avancer dans « l’Ouvert ». Ralph Waldo Emerson, fondateur de la pensée américaine, le dira autrement : « Tout ce que nous nous figurions bien établi branle et frémit ; et les littératures, les cités, les climats, les religions abandonnent leurs fondations et dansent sous nos yeux » – et le mot important, ici, c’est sans doute le verbe « danser ».

La vie gazeuse 

Car il y a une dimension de bonne nouvelle, bien sûr, dans la culture de l’open. Exaltante est notre atmosphère de nouveauté permanente. Euphorisante est la possibilité de toujours nous réinventer. Excitante est la promesse qu’une prochaine bonne rencontre viendra résoudre un problème qui nous pèse. Mais voilà : la démultiplication des options suscite, dans le même temps, un vertige qui nous affole, et parfois nous assomme. Emportés par le maelström quotidien qu’est devenue notre existence, nous nous éparpillons jusqu’à nous perdre de vue. Nous nous partageons les uns les autres jusqu’à ne plus savoir démêler le tien du mien. Bref, et pour le dire prosaïquement, il nous arrive de ne plus vraiment savoir où l’on habite. C’est que, rebondissant de la dernière info (évidemment cruciale) à la nouvelle sensation (bien sûr incontournable), nous nous abandonnons à une excitation permanente dans laquelle rien, finalement, n’a le temps de mûrir, s’élaborer, et prendre forme. À l’ère du « cloud » computing, nous nous rêvons aérien, mais nous nous découvrons le plus souvent gazeux. C’est que nous avons oublié une chose essentielle : si la fermeture sur soi n’est plus de mise, nous avons besoin, pour avancer dans l’ouvert, d’une bonne dose de fermeté.

Une question de fermeté 

Qu’est-ce que la fermeté ? C’est une attitude à la fois souple et posée. Une capacité à tenir debout, mais sans crispation, dans un monde devenu mouvant. Un axe de verticalité, donc, qui nous permet d’aller là où l’on ne sait pas, en passant par là où l’on ne sait pas : une aptitude à s’ancrer dans la réalité présente – toujours singulière  –  plutôt que de rester perchés dans nos fantasmes. Est ferme celui qui se révèle capable d’improviser tout en restant fidèle à ses promesses, ses vœux et ses décisions. La fermeté de soi est une « confiance en soi », pour reprendre le titre du plus célèbre essai d’Emerson, qui est d’abord confiance, non pas en la puissance de notre ego, mais plus simplement, en ce que nous éprouvons et percevons : « Croire votre propre pensée, croire que ce qui est vrai pour vous dans votre cœur est vrai pour tous les hommes, c’est cela le génie ; car ce qui est le plus intime finit toujours par devenir le plus public. »

La fermeté de soi ne se décrète pas bien sûr. Nous ne pouvons pas vouloir la fermeté : c’est encore le meilleur moyen de se retrouver raide, cassant, fermé. Mais nous pouvons décider de créer les conditions qui, d’elles-mêmes, susciteront une plus grande fermeté d’être.

Autrement dit, il est plus que temps de prêter attention à un élément psychoculturel largement négligé par les discours contemporains, mais auquel nous tous avons plus ou moins recours  –  et tout est dans le plus ou moins.

Je veux parler d’un rituel personnel.

Rituel personnel 

Que faut-il entendre par rituel personnel ? C’est une cérémonie, bien sûr, même si délestée de toute dimension religieuse, puisque Dieu est devenu une option. Mais c’est une cérémonie qui n’en garde pas moins son caractère sacré : à la fois « séparé » (nous dit l’étymologie de « sacré ») de l’ordinaire de la vie quotidienne, mais primordiale à notre existence. Comme un cercle planté au cœur de nos travaux et de nos jours, et sur lequel nous n’avons pas de prise. Un moment de notre semaine, ou de notre journée, qui s’impose comme un point fixe – le seul, finalement, de notre si mouvante existence.

Et c’est, chacun, selon sa préférence. Pour les uns, ce sera la séance de méditation, la salutation au soleil yogi, ou le rendez-vous chez le psychanalyste. Pour les autres, la session de jogging matinale, le cours de théâtre hebdomadaire, la balade en forêt dominicale avec l’être aimé, la séance de training musical. D’autres encore préféreront tenir leur journal, lire quelques pages de poésie, jardiner ou cuisiner le repas du soir avec soin  – c’est-à-dire en s’ouvrant au plaisir infini de hacher les herbes et couper les légumes.

 

Bref, les possibilités sont innombrables, mais à une condition essentielle, cependant, si difficile à comprendre et si simple à éprouver : un rituel ne fonctionne qu’à être un acte gratuit. Un engagement dont nous n’attendons rien, c’est-à-dire rien de précis : pas d’être plus créatif, moins stressé, ou d’avoir un hobby bizarre dont nous pourrions nous vanter. Car nos attentes orientent notre regard, elles brouillent notre attention à ce qui est là, elles nous font rater l’essentiel, qui est toujours inattendu. Au contraire, c’est lorsque nous sommes libres de toutes intentions que les vérités encore inconscientes s’autorisent à se formuler. Dans cette atmosphère de démobilisation de la volonté – mise entre parenthèses de nos obsessions égotiques, nos paranoïas routinières, nos représentations toujours trop générales, donc grossières –, alors les émotions qui nous ont transportés ces derniers jours, les angoisses qui sourdement grincent en nous, les rencontres fécondes peuvent enfin trouver à se déplier, s’expliciter, féconder nos pensées.

Les rituels sont un ne-rien-vouloir actif qui permet à notre semaine de s’accomplir : un tri s’opère entre l’essentiel et l’anecdotique, nous cessons de raisonner et commençons à résonner avec les circonstances présentes, les événements passés et à venir trouvent leur sens.

Emerson encore, ce pasteur défroqué : « Plus que le prêche, j’aime l’église silencieuse avant le début du service ». Le rituel, c’est d’abord ces silences de l’être qui, comme les silences glissés entre les notes d’une mélodie, lui imprime une allure  –  un sens.

Ces moments privilégiés – même aller rêvasser au café d’en bas tous les matins, histoire d’invoquer discrètement les dieux du cool et des bonnes rencontres –  nous reconnectent, d’une façon ou d’une autre, à notre désir profond, à nos promesses (dans tous les sens du terme), à ce que nous sommes appelés à devenir : ce « moi non réalisé mais réalisable », écrit Emerson. Là, il nous arrive, incidemment, de repenser à sa pratique, ses savoir-faire, ses compétences nouvellement acquises ; ou à se souvenir de ses amis ; ou tout simplement à détendre ses organes vitaux. Autant de facteurs d’une fermeté d’être qui se trouvent convoqués.

J’ouvre une parenthèse : je parle de rituel personnel, mais la description s’applique pareillement aux rituels d’une communauté, fût-elle entrepreneuriale. Gaspiller régulièrement du temps ensemble – le pot du vendredi soir, par exemple – est le plus sûr moyen de régénérer l’esprit commun et donc de cultiver notre capacité collective à rebondir.

On me répliquera qu’il faut déjà compter sur une fermeté certaine pour se tenir à un rituel censé cultiver notre fermeté. Mais ce n’est pas un paradoxe : c’est un cercle vertueux – la fermeté nourrissant la fermeté – à l’intérieur duquel on entre par un saut. Une décision spontanée. Et qui, possiblement, nous permettra, enfin, d’embrasser l’ouvert plutôt que d’y tournicoter sans fin et sans fins.

Cet article est paru dans L'APPEL DE L'OPEN, le numéro 4 de la revue de L'ADN. Pour commander votre exemplaire, cliquez ici.

Parcours Philippe Nassif

Philosophe et conférencier. Conseiller de la rédaction à Philosophie Magazine, il a notamment publié La lutte initiale (Denoël, 2011) qui s’attache à décrire les ressources dont nous disposons pour imprimer un sens, une forme, un élan, à nos existences.

Philippe Nassif - Le 8 janv. 2016

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