
Dans son premier roman coup de poing, Pilule noire, le journaliste Julien Chavanes explore les méandres de la culture incel et, à travers elle, un manque de réflexion sur la masculinité et le silence des pères.
Que se passe-t-il dans la tête d’un jeune homme qui a décidé de s’abandonner à l’idéologie incel ? Pilule noire (Éditions Plon) de Julien Chavanes nous propose de faire cette abyssale plongée dans les méandres de la masculinité toxique et du désespoir entretenu sur de nombreux forums.

Le sujet est d’actualité : le 27 juin 2025, un adolescent de 18 ans était arrêté près de Saint-Étienne, soupçonné de préparer une attaque au couteau contre des femmes. Pour la première fois en France, le Parquet national antiterroriste se saisissait d'un dossier lié exclusivement à cette mouvance centrée autour de la haine des femmes et du ressentiment envers un monde perçu comme hostile aux hommes.
Depuis 2014 et la tuerie d'Isla Vista perpétrée par Elliot Rodger, plus de 100 personnes ont été tuées ou blessées au nom de cette idéologie, selon une étude de 2023 menée par le Southern Poverty Law Center. Cette dernière est symbolisée par cette fameuse « pilule noire », une version encore plus extrême et radicalisée de la « pilule rouge », qui représente l'idée selon laquelle il existe une vérité cachée sur les rapports hommes-femmes que la société féministe dissimulerait : les hommes dominants obtiendraient tout, les autres rien.
Alors que le sujet a longtemps été considéré comme marginal en France, l’idéologie incel commence à être considérée comme un vrai problème de radicalisation masculiniste pouvant virer à une forme de terrorisme. C’est dans cet intervalle, entre invisibilité institutionnelle et montée concrète de la menace, que Julien Chavanes a mené son enquête en s’immergeant pendant plusieurs mois dans les forums afin d’échanger avec ces jeunes hommes et de cartographier l’idéologie de la pilule noire. Après une première publication dans Mediapart en 2024, le journaliste a décidé d’adopter la forme de la fiction pour mieux nous immerger dans cette masculinité meurtrière et en explorer les ressorts psychologiques et familiaux.
Ce roman est une adaptation fictionnelle des différentes enquêtes que tu as consacrées au mouvement incel depuis 2 ans. Pourquoi avoir choisi cette forme de narration ?
Julien Chavanes : Dès le départ, j’avais envie d’écrire une fiction qui me permette d’utiliser mes outils journalistiques. J’en ai exploré plusieurs, puis, quand j’ai commencé à creuser sur les incels, je me suis rendu compte qu’il y avait là un sujet d’enquête, avec des mécaniques de radicalisation à mettre au jour. Il existe tout un corpus idéologique, une littérature et une sous-culture dans laquelle on peut facilement se perdre et qui se prête bien à l’exercice. La fiction me permet aussi d’incarner davantage ces mécanismes de radicalisation et d’enfermement, comment on peut, à 19 ou 25 ans, se retrouver fasciné par quelqu’un comme Elliot Rodger, manipuler des concepts extrêmement violents et aller jusqu’à envisager le suicide ou un passage à l’acte. Enfin, j’ai aussi compris que cette écriture me permettait de parler plus largement de la masculinité, de l’époque, de la manosphère en général, autrement dit de dépasser le seul sujet des incels.
Comment as-tu construit Vincent, l’un de tes personnages principaux qui est un incel d’une vingtaine d’années en voie de radicalisation ?
J. C. : Au cours de mon enquête, j’ai passé pas loin de 6 mois immergé sur un forum et j’ai pu discuter avec de nombreux incels. J’ai donc construit un personnage en me basant sur mes échanges avec eux, bien sûr, mais aussi à partir d’autres observations. Ce qui m’a marqué, c’est l’écart entre leur expression publique sur les forums – très violente, très radicale – et les échanges privés. En messages directs, beaucoup sont plus nuancés, parfois même très articulés. Ce ne sont pas uniquement des trolls ou des caricatures : certains ont de vraies capacités d’argumentation. On retrouve d’ailleurs des similitudes avec les milieux complotistes : une capacité à formuler des raisonnements, certes biaisés, mais structurés, cohérents à leurs yeux. Et ça, je tenais à ce que ce soit présent dans le roman. Je me suis aussi appuyé sur des trajectoires réelles, sur des recherches principalement américaines et canadiennes à l’époque, et sur des échanges avec des chercheurs français. L’idée était de faire émerger des motifs récurrents : le harcèlement scolaire, les échecs sentimentaux, l’isolement…
Tu décris ces forums comme des endroits très violents. Comment expliques-tu ce phénomène ?
J.C. : Ils sont durs, violents, même entre eux. C’est une violence essentiellement numérique, mais très réelle dans ses effets. Ils se harcèlent entre eux. Certains disparaissent du forum après avoir été pris pour cible. D’autres se lancent dans des logorrhées extrêmement agressives, publiquement ou en messages privés. Il y a aussi des chatrooms, des espaces plus informels, où tout part dans tous les sens. C’est un enchaînement permanent de règlements de comptes. J’ai l’impression qu’ils reproduisent beaucoup entre eux des mécanismes de harcèlement qu’ils ont souvent subis dans la vie réelle, comme s’ils rejouaient indéfiniment leur trauma. Il n’est pas improbable que certains souffrent de stress post-traumatique ou de dissociation. Mais surtout, ils adhèrent à une vision du monde extrêmement hiérarchisée, une culture de la domination qui les écrase. Il y a une pensée mortifère qui leur fait croire qu’en adoptant ce langage incel, très virulent, ils remontent un peu dans cette hiérarchie. Ils se reconstruisent une forme d’estime d’eux-mêmes, deviennent, à leurs yeux, un peu « alpha ».
Ce sont des mécanismes de radicalisation bien connus. Il s’agit d’endosser une identité perçue comme plus puissante. Et cette puissance passe par l’agressivité en ligne, par la violence des propos dirigés d’abord contre les femmes, mais aussi contre eux-mêmes, contre les autres incels, et finalement contre le monde entier.
Est-ce que tu as l’impression qu’on est encore en retard sur le sujet en France ?
J.C. : Non, je pense que les autorités commencent à ouvrir les yeux. Quand j’ai publié mon enquête dans Mediapart, en mai 2024, j’avais interrogé les membres du Parquet national antiterroriste. Ils m’avaient expliqué qu’ils n’avaient pas de stratégie dédiée, que ce phénomène était fondu dans l’ultra-droite. Et quand j’évoquais le « terrorisme misogyne », je sentais que le terme ne leur parlait pas vraiment. Aujourd’hui, cette terminologie est utilisée.
J’ai aussi été auditionné au Sénat par la commission d’enquête sur le masculinisme, qui a débuté en novembre 2025. Donc il se passe des choses. Tout cela s’inscrit aussi dans une réflexion plus large sur les réseaux sociaux. Je ne me prononce pas sur les méthodes employées, mais il y a une dynamique globale qui me semble intéressante. C’est important que le débat arrive en France, que les politiques comme les parents s’en emparent. Il y a eu aussi l’ouverture d’une première procédure pour terrorisme visant un incel en France. On observe donc un double mouvement : d’un côté, le phénomène progresse avec davantage d’incels français, un discours qui se diffuse au-delà de leurs espaces habituels, et de l’autre, une prise de conscience s’opère, avec des actions concrètes.
Il y a un sujet que tu abordes beaucoup dans le roman, et qui est moins traité ailleurs : la relation au père. Pourquoi ce choix ? Est-ce que c’est une clé de compréhension du phénomène ?
J.C. : Pour moi, c’est essentiel. Je n’aurais pas écrit ce roman si je ne pensais pas qu’il y avait quelque chose à raconter à cet endroit-là. Au fond, c’est une histoire de masculinité, donc une histoire de modèle qui passe souvent par le père. Il faut comprendre que les incels ne souffrent pas des femmes, contrairement à ce qu’ils disent. Ils les connaissent très peu et évoluent dans des univers très stéréotypés, souvent avec peu de contacts féminins. Le cœur du problème, c’est qu’ils se sentent exclus de la masculinité hégémonique : celle de l’homme dominant, puissant. Comme ils n’y accèdent pas, ils se vivent comme des « sous-hommes », en dehors de l’humanité presque. Cela engendre à la fois misogynie et nihilisme.
Et ce modèle, la première incarnation qu’ils en ont, c’est souvent leur père : absent, silencieux, ou rigide. Il y a là quelque chose de très structurant. Plus largement, je pense que le phénomène incel dit quelque chose de la masculinité en général, de ce qui se transmet de père en fils dans le silence. Beaucoup d’hommes, même éduqués, ont du mal à identifier l’impact de la masculinité sur leur propre vie : ce qu’elle leur a permis, ce à quoi elle les a contraints. Pourquoi ils parlent peu de leurs émotions, pourquoi ils ont du mal à aller chez le psy, pourquoi la violence a été si tôt présente dans leur construction… Tout cela est lié. La masculinité, c’est une cage, parfois dorée, mais une cage quand même, qu’on identifie mal.
Aux États-Unis, l’influenceur Clavicular fait parler de lui depuis quelque temps. On classe ce dernier dans la catégorie des looksmaxxers. Comment tu le situes par rapport à la galaxie incel ?
J.C. : La manosphère, c’est une galaxie assez vaste, mais qu’on peut tout de même résumer à quelques grands ensembles. Il y a tous ceux qui se revendiquent de la « pilule rouge » : on y retrouve les MGTOW, (le sigle de Men Going Their Own Way, qui peut se traduire en français par : « hommes suivant leur propre voie » et qui refuse toute relation non contractuelle avec les femmes), les looksmaxxers (obsédés par des canons de beauté inatteignables), toute une série de courants qui, pour moi, relèvent du même ensemble. Il y a aussi les pick-up artists (spécialistes de la manipulation des femmes), les coachs en séduction, ceux qui se rapprochent du conseil de vie plus général, parfois mêlé à l’investissement, à la crypto, à la musculation. Tout cela s’entremêle souvent dans les mêmes espaces.
Et ce qui m’intéressait, c’est précisément le mouvement qui mène de la pilule rouge à la pilule noire. On sait que beaucoup sont d’anciens déçus du looksmaxxing, ou de ceux qui ont essayé de suivre des coachs en séduction, des pick-up artists, en imaginant que cela leur donnerait accès aux femmes. Ce sont les arnaqués de la pilule rouge, en somme. C’est le cas de mon personnage : ce sont ceux qui comprennent qu’ils ne deviendront jamais des figures comme Clavicular ou Andrew Tate. Mais comme ils ont déjà intégré l’idée qu’ils devraient devenir comme eux et qu’ils en sont incapables, ils renoncent et prennent la pilule noire. Et là, ils deviennent une autre forme de créature : une créature de détestation, de rejet du monde, tout en incarnant des identités virtuelles très violentes qui leur donnent quand même l’impression d’appartenir, d’une certaine manière, au camp des alphas.
Est-ce qu’on peut revenir de cette impasse ?
J.C. : Il existe des témoignages, et oui, c’est tout à fait possible d’en sortir. D’ailleurs, il faut être clair : pour beaucoup, cela correspond à une période de leur vie. Ce sont surtout de jeunes hommes d’une vingtaine d’années. Et c’est assez logique : ils sont souvent à la fin de leurs études ou au début de leur vie professionnelle, dans une période flottante où ils ne se sont pas encore trouvés. Cela existe pour beaucoup de gens, y compris pour des femmes : un moment un peu désincarné, où tu as l’impression de ne pas avoir de réussite, ni amoureuse ni professionnelle. Chez eux, s’ajoutent souvent des problèmes de socialisation qui dépassent largement la seule question des femmes. On leur donne cette explication, mais le sujet est souvent bien plus vaste. Chez les incels, on retrouve fréquemment des biographies marquées par des complexités familiales. Pas forcément des drames extrêmes, mais des séparations, des ruptures de communication. Ils disent souvent qu’ils ont le sentiment de ne pas exister. Or, entre 15 et 25 ans, ce sentiment-là est extrêmement répandu. C’est presque universel.
Quelles solutions entrevois-tu pour attaquer le phénomène incel autrement que par les moyens judiciaires ?
J.C. : Il faut d’abord prendre conscience de l’ampleur du problème : il y a aujourd’hui une solitude massive dans la jeunesse, des enjeux de santé mentale très forts, et la France n’est pas suffisamment armée pour y répondre. Isolement, harcèlement, cyberharcèlement, violences… tout cela crée un terrain très vulnérable. Et il ne faut pas oublier que les jeunes femmes subissent encore davantage de violences spécifiques.
Du côté des garçons, le problème central, c’est qu’on ne leur apprend pas l’intime. Très tôt, ils sont enfermés dans une masculinité qui les empêche de se confier, d’exprimer leurs fragilités. S’ils n’ont pas, en plus, des figures parentales présentes, notamment des pères capables de parler d’eux-mêmes, de leurs failles, alors cet enfermement s’accentue. Et c’est là que les discours radicaux trouvent une prise.
Pour moi, l’enjeu est là : remettre de la parole, de l’expression, de l’intime. Sortir d’une logique de performance masculine, très dure, très hiérarchique, qui empêche les hommes de se rencontrer eux-mêmes.
Parce qu’au fond, on a le nez collé à notre propre masculinité. Et tant qu’on ne prendra pas de recul, on ne comprendra ni les mécanismes de violence, notamment envers les femmes et les enfants, ni le fait que cette masculinité est aussi, en partie, une aliénation pour les hommes eux-mêmes.






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