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Founders School : l’école qui veut former des lycéens à faire des millions

© : Warner Bros., Silver Pictures

La promesse tient en quelques mots : à la fin du cycle, chaque lycéen doit avoir créé un business qui dégage du cash.

« Diplômé avec un million de dollars » promet la page d'accueil de Founders School, le nouveau lycée qui ouvre ses portes à Manhattan. Les quatre ans de scolarité coûteront 600 000 dollars mais l'établissement s’engage : « No Million Dollars ? Full Refund. » En gros, si l’étudiant ne parvient pas à créer un business capable de dégager une marge d’un million, l'école rembourse les frais de scolarité. Car rejoindre l’école des fondateurs, c’est faire « un pari sur vous-même ».

Produire de jeunes entrepreneurs à la chaine

À la tête de Founders School, Nat Eliason. Ce titulaire d'une licence de philosophie incarne à lui seul le projet de l'école. Depuis la fin des années 2010, Nat empile les business à succès autour de son activité de créateur de contenu : une application pour entraîner le plancher pelviens des hommes, une agence de référencement revendue en 2025, comme de simples liens d'affiliation sur tous les produits qu'il utilise... Tout le programme de Founders School reprend cette idée qu'un entrepreneur doit se nourrir de lectures éclairantes et pragmatiques. Dès la première année, les élèves sont censés lire des ouvrages tels que The Goal, un roman qui explique comment rendre une entreprise rentable grâce à la Théorie des Contraintes. Mais la lecture n’est que le premier objectif. et Nat Eliason résume le deuxième en deux mots, « sell first », vendre avant tout. Au premier semestre, chaque élève reçoit un budget fixe et un panier de produits à revendre, y compris à des inconnus dans la rue. Il doit ensuite tenir, chaque semaine, un compte de résultat, calculer ses marges et comparer ses performances à celles du reste de la classe. L'année se déroule en cinq sessions : vendre, construire, valider, croître, passer à l'échelle. La première promotion de cette rentrée 2026 compte 20 élèves, mais l'ambition pour la décennie à venir serait d'atteindre 10 000 élèves répartis sur 10 campus. Les professeurs sont moins des enseignants que des mentors: souvent issus du monde des affaires, et le temps gagné sur les enseignements jugés superflus est entièrement alloué aux projets business.

Une école pour les Alphas de la génération Alpha

Founders School n'est que la branche entrepreneuriale réservé aux lycéens d'un projet plus vaste qui va du jardin d'enfants à la terminale. Alpha School a été fondée en 2014 à l'initiative de MacKenzie Price, une psychologue diplômée de Stanford, exaspérée de constater combien sa fille s’ennuyait à l’école. Mais c'est un parent d'élève qui va faire passer son projet au rang de business éducatif duplicable. Pour Alpha School, Joe Liemandt, entrepreneur milliardaire, a développé Timeback, un outil propriétaire qui diagnostique en continu les lacunes de chaque élève afin de lui servir les contenus nécessaires pour les combler. L'enfant n'avance plus au rythme collectif d'une classe, mais à celui de ses propres besoins. Rebaptisée EducationOS, la plateforme a étendu l'intelligence artificielle à de nouvelles fonctions, notamment un modèle de vision qui filme pour évaluer la concentration, en permanence. Chaque minute jugée productive rapporte à l'élève un point d'expérience. Selon Joe Liemandt, ce système d'incitations et de gamification accélèrerait les apprentissages et permettrait de compresser encore la part des cours plus théoriques.

Vous reprendrez bien quelques tokens ?

L'Alpha School a ses fans. Elon Musk relaie régulièrement sur X des articles élogieux sur ses méthodes, et se réjouit que la moitié des effectifs de l’un des campus, celui de Brownsville, soit composée d'enfants de salariés SpaceX. Melania Trump, elle, a convié un élève d'Alpha à s'exprimer lors d'un événement virtuel consacré à l'usage responsable de l'intelligence artificielle. Quant au ministère de l'Éducation, il semble apprécier. Un de ses porte-parole officiel déclarait récemment : « Alpha School réinvente l'enseignement primaire et secondaire en dotant les élèves de compétences pratiques en IA et en les préparant à un marché du travail en pleine mutation, porté par la technologie. »

Alpha School correspond aux positions du gouvernement Trump 2 qui mène une guerre ouverte contre les institutions de l'éducation, dont les plus prestigieuses. Il a gelé 2,2 milliards de dollars de subventions à Harvard et coupé près de 11 milliards de dollars de financement universitaire à travers le pays sur les cinq premiers mois de son second mandat. Dans le primaire et le secondaire, même logique, son budget 2026 prévoit de fusionner dix-huit programmes de financement scolaire en une seule enveloppe amputée de 70 pour cent.

Ces orientations budgétaires vont dans le sens d'un discours qui discrédite sans cesse la pertinence même des formations classiques, logique que l'homme d'affaire Peter Thiel soutient depuis 2011 en offrant aux étudiants 100 000 dollars (250 000 dollars en 2026) pour fuir les campus et lancer leur propre business. Mais derrière l’idéologie, d’autres intérêts sont à l’œuvre, tout à fait économiques ceux là. Des écoles avec moins de professeurs (Alpha recrute des coachs qui interviennent à distance depuis les Philippines ou la Colombie), et plus de logiciels, c'est moins de charges, et des revenus qui reviennent à l'industrie de la tech plutôt qu'au corps enseignant. Mais Trump aura du mal à convaincre que les écoles de ce nouveau type allègeront la facture des parents. Avec ses 150 000 dollars de frais scolaires annuels, Founders School coûte près du double qu’Harvard.

La fin des pyjamas parties ?

Quelques voix s'élèvent pour critiquer ce type d'enseignement. Victor Lee, professeur associé à la Graduate School of Education de Stanford, reproche à Alpha School de refuser toute évaluation indépendante de ses résultats. Une maman, Jessica Lopez, raconte avoir vu l'école présenter la détresse de ses propres enfants comme la preuve que la méthode fonctionnait. Rob Reich, professeur d'éthique sociale des sciences et des technologies à Stanford, pose une question plus vaste : quel genre de société produira une génération éduquée à optimiser sa propre réussite plutôt qu'à construire, ensemble, une communauté ? À Brownsville, une demi-douzaine de familles ont fait remonter, dès 2023, leur inquiétude face à l'anxiété provoquée par des objectifs fixés par une machine et une scolarité menée comme une compétition de gamers. Enfin, une élève de l'école a un jour été signalée par le logiciel pour comportement anormal un soir où la caméra de son ordinateur l'avait surprise chez elle, en pyjama, en train de chahuter avec sa sœur.

Béatrice Sutter

Directrice de la rédaction de L'ADN

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