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Aux États-Unis, les parents et les enseignants s’inquiètent de l'omnipresence de l’IA à l'école

Des Chromebook aux tuteurs IA, les écoles américaines ont massivement adopté les technologies éducatives après la pandémie. Pourtant, les résultats scolaires continuent de se dégrader, alimentant une remise en question sans précédent de l'edtech.

« Parfois, ces gamins, je ne comprends pas comment ils en sont arrivés là. J’enseigne l’histoire en 4e, j’ai environ 110 élèves. Deux d’entre eux lisent au niveau de leur classe en ce moment. Dix-huit d’entre eux sont au niveau du CP. Cinquante-cinq de ces élèves sont entre le CE1 et le CM1. C’est beaucoup. Et c’est représentatif de ce que j’observe ces derniers temps chez les élèves. Mais ce n’est pas juste la lecture, ce n’est pas juste un manque de connaissances, ce ne sont pas juste les capacités de pensée critique. Ce sont les capacités de pensée de base. Mes élèves sont quasiment incapables de déchiffrer quoi que ce soit. »

Sur son compte TikTok, malicieusement intitulé Heymisscanigetapencil ( « Hey madame, est-ce que vous pouvez me donner un stylo ? » ), cette professeure d’histoire raconte les difficultés de ses élèves, arguant qu’une grande partie d’entre eux ne sont pas capables de comprendre une simple consigne ou de répéter une information qu’ils viennent juste de noter dans leur cahier et qui est encore visible au tableau.

Pourquoi les enfants ne savent plus lire

Évacuons déjà un poncif. Oui, les enseignants adorent critiquer leurs élèves et ils sont nombreux à se plaindre régulièrement du niveau qui baisserait de génération en génération. Sur les sous-forums Reddit, r/Teachers, r/AskTeachers et r/Professors, on trouve ainsi de nombreux témoignages négatifs faisant état d’une faillite éducative : étudiants universitaires ne sachant lire que des textes courts comme des SMS, professeurs depuis près de 40 ans qui constatent une baisse drastique de la curiosité depuis une dizaine d’années chez les élèves de 12 ans, ou encore un déclin brutal des compétences en écriture et en compréhension. Ce n’est toutefois pas qu’un simple constat amer. En janvier 2025, le NAEP, le « bulletin national » américain qui mesure les niveaux scolaires depuis 1971, publiait ses pires résultats en lecture depuis vingt ans : 40 % des élèves de CM1 américains n’atteignent pas le niveau « basique » en lecture et aucun État n’a progressé.

Pour beaucoup d'enseignants, le coupable est évident : il s'agit de la surconsommation d’écrans. Qu’il s’agisse des longues sessions TikTok ou de l’usage de l’IA pour faire des rédactions, le cliché veut que les enfants aient vu leurs capacités cognitives largement diminuer à cause d’une surconsommation d’écrans et d’applications qui captent leur attention ou font leurs devoirs à leur place. Mais depuis plusieurs mois, un autre suspect, plus subtil, a fait son apparition : les écrans et les applications spécifiquement utilisés dans les salles de classe à des fins d'éducation.

Cette angoisse a parfaitement été résumée par le neuroscientifique australien Jared Cooney Horvath (PhD, MEd), cofondateur de Learning Made Easy. Ce dernier a témoigné le 15 janvier dernier, devant le Senate Commerce Committee lors d’une audition sur l’impact des technologies sur les enfants. Il avançait que la génération Z est la première génération de l’histoire moderne à obtenir de moins bons résultats aux tests standardisés que la génération précédente, une baisse qu’il attribue notamment à l’arrivée des écrans dans les salles de classe aux alentours de 2010 et au temps passé devant eux.

Dans les faits, les choses sont plus complexes que cela. Si l’on regarde les chiffres du NAEP, on se rend compte que c’est surtout la pandémie qui a provoqué une chute de cinq points en lecture chez les enfants de 9 ans entre 2020 et 2022. Ce déclin semble d’ailleurs persistant et sans récupération visible depuis 2022. Pour y remédier, le Congrès américain a déversé 190 milliards de dollars de fonds d’urgence dans les districts scolaires. Or, une part significative de cette manne a été utilisée pour acheter des appareils numériques et des licences logicielles, dans l’espoir de rattraper les apprentissages perdus. C’est dans ce contexte d’urgence que le secteur de l’edtech a connu son explosion. En 2025, il représente un marché mondial de 164 milliards de dollars et 30 milliards de dollars pour les seules écoles américaines, soit dix fois le budget consacré aux manuels scolaires. Depuis cette déclaration, le secteur est entré dans le viseur législatif de seize États américains qui ont déposé des projets de loi visant à limiter l’utilisation des technologies éducatives dans les écoles publiques.

Des écrans distrayant en classe

Il faut tout d’abord se figurer à quoi ressemble cet écosystème qui, pour un élève français ou européen, relève de la science-fiction. Aux États-Unis, 99 % des enseignants travaillent aujourd’hui dans un établissement qui fournit un ordinateur ou une tablette à chaque élève, de la maternelle au lycée. C’est ce qu’on appelle les programmes « 1-to-1 », soit un appareil pour un enfant, qui ont été lancés à partir de 2013. En 2025, un élève américain navigue en moyenne sur 48 outils numériques distincts dans l’année scolaire et passe 98 minutes par jour sur un écran en classe, hors smartphones.

Cette omniprésence du numérique dans l’éducation est aujourd’hui largement remise en question par les enseignants ainsi que les parents qui voient d'un mauvais œil l'entrée d'intérêt privés dans les écoles et documentent les dérives qui y sont associées. Dans un article récent du Wall Street Journal, plusieurs parents témoignent de la manière dont les ordinateurs fournis par l’école aux jeunes élèves servent principalement à regarder YouTube plutôt qu’à étudier. En ouverture du reportage, Amy Warren, une mère de famille, découvre que son fils Ben avait consulté plus de 13 000 vidéos YouTube pendant les heures de classe, de décembre 2024 à février 2025, à partir de son compte Google Scholar. D’autres parents évoquent les trouvailles faites dans l’historique de leurs enfants : un élève de CE1 à New York a visionné plus de 700 vidéos en deux mois pendant les heures de classe, dont une de pole dance. Un élève de seconde en Oregon en a visionné plus de 200 en l'espace de 2h40.

L’accusé principal : le Chromebook. Ces ordinateurs optimisés pour les logiciels Google et YouTube détiennent environ 60 % du marché des appareils mobiles pour l’enseignement primaire et secondaire, selon Futuresource Consulting. D’après plusieurs témoignages, les tentatives de blocage total ou partiel de YouTube sur ces appareils sont inefficaces ou constamment contournées par les élèves. En mai 2024, un rapport de l’OCDE intitulé « Students, Digital Devices and Success » montrait déjà que 65 % des élèves étaient distraits par leur propre usage des appareils numériques en cours. La lecture numérique fréquente est négativement associée aux performances en lecture dans 55 pays sur 55, tandis que lire des textes longs sur papier est associé à 31 points PISA de plus en lecture.

Des IA inefficaces ou contournées par les élèves

D’autres acteurs sont aussi pointés du doigt, comme i-Ready de Curriculum Associates, un logiciel d’aide à l’apprentissage personnalisé utilisé par 14 millions d’élèves américains. Ce dernier a été adopté en urgence comme une solution pour rattraper le retard éducatif pris pendant les deux années de confinement dues au Covid. Curriculum Associates génère désormais 800 millions de dollars de revenus annuels. Ce qui trouble les enseignants de terrain, c’est le fossé entre les promesses commerciales et les effets mesurables. Sur Reddit, les témoignages convergent : perte de temps en mathématiques, professeurs heureux de voir le logiciel abandonné, ou encore constat que les élèves répondent délibérément mal aux premières questions posées par l’IA afin d’obtenir ensuite du contenu plus facile ; un procédé qui rend les données d’évaluation collectées par l’outil structurellement peu fiables.

Enfin, l’entrée de plus en plus pressante de l’intelligence artificielle dans les salles de classe du primaire, voire de maternelle, commence elle aussi à provoquer des levées de boucliers. Dans un article du New York Magazine, on apprend comment 150 écoles publiques new-yorkaises ont déployé Amira, une application de lecture sur iPad qui écoute les enfants de 5 ans lire à voix haute, corrige leur prononciation en temps réel et collecte leurs données vocales afin d’entraîner son propre modèle d’IA. À côté d’elle, ST Math fait apprendre les mathématiques à des élèves de maternelle en leur faisant suivre JiJi, un pingouin au sac à dos vert, à travers une série de jeux interactifs. La société mère, MIND Education, reconnaît qu’elle mobilise « d’énormes quantités » de données issues des interactions des enfants.

Laissez les enfants redoubler

Reste qu’au-delà de l’usage abusif des technologies éducatives, ces dernières ont surtout servi de cache-misère à un problème bien plus important : aux États-Unis, redoubler est devenu une quasi-exception, un phénomène appelé « promotion sociale automatique ». Dans les faits, la plupart des États font avancer les élèves d’une classe à l’autre quels que soient leurs résultats. Résultat : les 40 % d’élèves de CM1 qui n’atteignent pas le niveau basique de lecture au NAEP sont massivement promus dans la classe supérieure malgré tout. Le problème se répercute ensuite dans les niveaux supérieurs : les élèves arrivent au collège sans savoir lire de manière autonome, puis obtiennent un diplôme grâce à un taux de réussite de 88 %, alors même que les scores de lecture s’effondrent. Ce paradoxe a un nom dans la littérature académique : le « diploma inflation », ou la dévaluation silencieuse du diplôme.

Le seul État à avoir renversé la tendance est aussi celui qui a privilégié le travail des enseignants à l’investissement dans la technologie. Il s’agit du Mississippi, qui a adopté en 2013 une loi exigeant la maîtrise de la lecture avant le passage en quatrième année, au risque de faire redoubler certains enfants. En dix ans, l’État est passé du 49e au 9e rang national, sans IA et sans Chromebook.

David-Julien Rahmil

David-Julien Rahmil

Squatteur de la rubrique Médias Mutants et Monde Créatif, j'explore les tréfonds du web et vous explique comment Internet nous rend toujours plus zinzin. Promis, demain, j'arrête Twitter.

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