Quatre enfants en uniformes scolaires rouges

Enfants HPI, un diagnostic qui fait (toujours) débat

© Les Désastreuses Aventures des orphelins Baudelaire via Netflix

Le diagnostic HPI est-il un marqueur de classe sociale ? La réflexion de Wilfried Lignier a provoqué un débat houleux. Il revient pour nous sur quelques points.

Dans notre interview titrée Non, votre enfant n'est pas HPI, vous êtes juste riche, Wilfried Lignier, sociologue au CNRS et auteur de La petite noblesse de l'intelligence (La Découverte), proposait une réflexion autour des enfants diagnostiqués Haut potentiel intellectuel (HPI). Selon lui, faire reconnaître son enfant HPI s'inscrirait dans une stratégie éducative pratiquée par les classes supérieures pour bénéficier de certains avantages. Cette analyse a généré de nombreux commentaires agacés ; nous avons donc demandé à Wilfried Lignier de répondre à certains d’entre eux.

1. « Vous ne prenez pas en compte la souffrance des enfants HPI et de leurs parents, parfois très démunis »

Wilfried Lignier : Poser la question des intérêts sociaux associés à une identification médicale ou psychologique ne revient pas en principe à nier la souffrance des gens. Il s'agit plutôt de se demander si, à souffrance comparable, l’identification concernée peut fonctionner comme une ressource, un avantage – et si oui, pour qui, pour quoi. De nombreux enfants et parents souffrent à cause de leur expérience scolaire : pourtant, seule une infime partie d'entre eux jouissent de la légitimité qu'induit leur QI et leur psychologie. C’est précisément à ce niveau que la sociologie arme le regard, repolitise un peu le médical et le psychologique. Ça marche aussi pour des affaires bien plus graves que les HPI ! Par ailleurs, il faut sans doute assumer de dire des choses un peu désagréables... Il est certes difficile de mesurer la souffrance ; c’est en plus moralement délicat. Néanmoins, dans la plupart des cas, les parents d’enfants HPI ne font pas ou peu exister le haut potentiel dans la vie quotidienne : à la maison, ils en parlent très ponctuellement, et dans la relation à l’école, un certain nombre d’enfants ne sont même pas au courant… Tout cela suggère qu’on est assez loin du handicap substantiel. Du reste, lorsqu’on oriente ces parents vers le handicap, vers la pathologie, ils rechignent clairement : le plus souvent, ils refusent toute thérapie et sections scolaires spécialisées.

2. « Les enfants sont majoritairement diagnostiqués à la demande des instituteurs et des psychologues scolaires »

W. L : Je serais curieux de savoir quelle enquête a montré cela… Il est en réalité très compliqué de savoir qui est à l’initiative de la demande de diagnostic, car tout le monde a intérêt à dire que cela ne vient pas de lui : cela participe à la naturalisation du haut potentiel. Il est vrai que les enseignants peuvent parfois initier les choses, mais mon enquête a montré que c'était l’exception plutôt que la règle. Dans ces cas, il semble qu’il s’agisse d’enseignants particuliers, eux-mêmes très nourris de psychologie et peu emballés par le fonctionnement et les logiques habituelles de l’école, même s’ils y travaillent… Considérer que la base du phénomène HPI serait l’école et les psychologues scolaires, c’est vraiment s’aventurer. Les psychologues scolaires – qui ont comme d’autres, fait les frais des politiques éducatives restrictives de ces dernières années – sont débordés, interviennent dans de nombreux établissements, principalement auprès des populations d’élèves en grande difficulté scolaire d’origine populaire. Elles – ce sont essentiellement des femmes – n’ont tout simplement pas de temps à consacrer à des profils d’élèves qui en général vont bien et ont des ressources familiales qui leur permettent de bénéficier d’un suivi extérieur à l’école...

3. « L'école doit s'adapter aux besoins particuliers pour être pour être plus inclusive, et ne pas "niveler par le bas" »

W. L : La rhétorique des « besoins particuliers » ou de l’ « école de chacun qui est aussi l’école de tous » a historiquement accompagné un mouvement de libéralisation du système scolaire, défavorable à l’égalité, qui a commencé à la fin des années 1980... Quant au « nivellement par le bas », c’est en substance le slogan qui a été mis en avant par les mouvements de parents qui, à partir des années 1970, ont promu la notion de « surdoué » (puis de précocité, puis de haut potentiel). Ils n’étaient pas exactement des amis de l’égalité, puisqu’ils réagissaient explicitement à la démocratisation de l’École, à la participation scolaire toujours plus massive des classes populaires. J’évoque cette histoire pour donner un peu de substance au sentiment que me laissent ces formules paradoxales et un peu creuses qu’on entend trop souvent à mon sens : on se paye de mots si l'on croit faire de l’égalité avec la différenciation toujours plus forte des parcours, des options, des identifications – psychologiques ou non. La réalité est que les différences soutiennent toujours des hiérarchies, des inégalités.

4. « On ne parle pas d'un "diagnostic" pour un test de QI mais d'un résultat, un score, avec un compte-rendu. »

W. L : Les termes utilisés pour désigner les tests et les résultats ne sont en réalité pas neutres et dépendent de ceux qui les mobilisent, de ce sur quoi ils veulent insister. Il faut les analyser en tant que tels, plutôt que prescrire un supposé bon usage… Les psychologues minimisent, euphémisent : ils parlent souvent pudiquement de « bilan », car ils savent bien que la psychométrie et la notion de QI ne sont pas très sérieux scientifiquement. Mais je peux vous dire que les parents parlent volontiers de « diagnostic », en particulier face aux enseignants, car utiliser un terme plus médical renforce la légitimité du test. Et le fait que cette dénomination ne soit pas reconnue par les psys eux-mêmes importe peu (ils ne sont pas là pour contredire les parents).

5. « Cette analyse ne comporte aucun développement sur la question médicale d'un diagnostic HPI »

W. L : Comme pour la souffrance, la réalité de l’intelligence et des performances culturelles parfois très étonnantes des enfants concernés, n’a pas à être niée dans mon analyse. La question porte plutôt sur le fait, là encore, que ces performances se voient attestées psychologiquement, ce qui n’a de sens qu’en relation avec un usage concret. (Sinon, on se contenterait aussi bien d’être très intelligent, sans le faire reconnaître par un spécialiste). Lorsqu’il y a de fortes performances, ce qui est fréquent (dans mon enquête, de nombreux enfants m’ont étonné ! ), il est naturel qu’elles aient une base neurale. Il n’y a aucune raison d’en conclure que c’est le cerveau qui détermine les performances en question. J’ajouterai, en lien avec d’autres commentaires, qu’il est significatif de voir l’oscillation fréquente des manières de défendre la notion d’HPI. Tantôt on insiste sur la souffrance, donc la faiblesse, tantôt sur les performances, donc la force des enfants. C’est cette tension qui fait du haut potentiel une notion qui flirte avec le pathologique sans jamais l’accepter. Car alors il y aurait des conséquences plus lourdes : médicalisation, traitement, etc. Et les parents ne veulent pas cela. Ils veulent changer le contexte dans lequel l’enfant vit, en particulier l’école ; ils ne veulent pas changer l’enfant lui-même.

6. « En faisant autorité aux yeux du monde, les tests permettent aux HPI de se sentir légitimes dans leur différence, de la comprendre et d'être plus en accord avec eux-mêmes. »

W. L : Oui, c’est bien de légitimité dont il est question, à la fois vis-à-vis d’autrui, et vis-à-vis de soi-même. Il ne faut cependant pas oublier que la légitimité des uns est l’illégitimité des autres. Et que ce qu’on accordera aux HPI, c’est ce que l’on n’accordera pas à d’autres enfants qui pourraient avoir des difficultés à l’école, parfois bien plus substantielles. Je ne parle pas seulement d’un crédit abstrait, mais aussi d’attention, de ressources, etc., au sein de l’école.

7. « À l'heure où les stéréotypes sur les HPI ont la vie dure, dommage que votre analyse ne soit pas plus nuancée quant aux conclusions et à l'essentialisation des HPI à partir de la strate visible et réduite des HPI de classes privilégiées »

W. L : Le problème est que la nuance, la présentation équilibrée des « avantages et inconvénients », est au cœur de l’histoire et de l’efficacité sociale de la notion de haut potentiel. Il faut, pour ainsi dire, que ce soit une supériorité (intellectuelle) n’allant pas sans contreparties, sans faiblesses, propres aux esprits hors du commun (incompris, désajustés face aux institutions ordinaires, etc.), ce qui justifie la reconnaissance publique, et ce qui va avec... Dans ces conditions, désessentialiser implique d’assumer une vue un peu plus tranchée. Toutes les enquêtes disponibles convergent pour dire qu’on a surtout affaire à des garçons issus des classes moyennes et supérieures – même si, au-delà, les explications de ce constat peuvent varier (certains diront que c’est un simple problème d’accès, de repérage, moi je pense que c’est plus structurel). Cela ne veut pas dire qu’il n’existe aucune appropriation différente, aucune fille des classes populaires testée HPI. C’est juste bien plus rare. Après, personnellement, je dois admettre qu’à force de constater l’éternel retour d’une représentation statiquement fausse et très dépolitisée de cette question du haut potentiel, j’en suis venu à me dire qu’on gagne à tordre un peu le bâton dans l’autre sens, pour provoquer davantage de débats. Parfois, il faut savoir avancer des idées un peu dures, insister sur des réalités a priori difficiles à accepter par les premiers concernés, pour ouvrir une discussion véritable. Je crois que l’exemple de cette interview pour L’ADN montre que c’est une bonne manière de faire réagir, et réfléchir, précisément au-delà des clichés.

Conseil d'écoute : l'épisode Le haut potentiel intellectuel du podcast de Caroline Goldman, docteur en psychologie de l'enfant.

commentaires

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  1. Michel Colonna dit :

    Je suis honnêtement catastrophé et attristé de lire les commentaires de ce monsieur qui est plus dans un combat idéologique que dans une tentative de compréhension de quoi que ce soit.
    J'étais diagnostiqué HPI et asperger a plus de 50 ans et après des années de bataille personnelle pour essayer de comprendre d'où venait ces problématiques, ces souffrances et ces décalages perpétuels qui étaient les miens.
    Il n'y a jamais eu personne pour me donner un passe-droit.
    Ce fut et c'est toujours en fait exactement l'inverse depuis plus de 50 ans.
    Il n'y a jamais eu personne pour faire autre chose que de tenter de profiter de ce qui était perçu comme mes faiblesses.
    Parce que je n'aimais pas le bruit, ni l'alcool, ni passer mon temps à courir après les filles, parce que je ne m'enthousiasmai pas pour un sport collectif quelconque, parce que je restais toujours d'humeur modéré et je ne m'embalai pas pour telle ou telle personne, star ou sujet, parce que je ne me permettai pas de déblatérer lorsque je ne maîtrisais pas le sujet dont je parlais...
    Le monde est rempli de tous ces théoriciens de la vie qui vous explique comment cela doit se passer alors que eux-mêmes ne mettent jamais les mains dans le cambouis, comprenez par cela qu'ils ne sont jamais dans les situations qu'il prétendent d'écrire et maîtriser ou vous apprendre à gérer mieux que vous qui le vivez tous les jours.
    Prétendre que cela est un point de vue sociologique est un biais sophiste.
    La sociologie n'est pas là pour démontrer que continuellement tous les actes des humains sont galvaudés.
    Je suis né en moins d'accord que malheureusement il peut exister une toute petite minorité de personnes ne comprenant pas ce dont il s'agit et qui essaient d'utiliser le label HPI pour se prévaloir de quelque passe droit alors qu'ils ne vivent pas les difficultés de cet état au jour le jour.
    Cela n'en reste néanmoins pas plus qu'une toute petite minorité et ne peut en aucun cas justifier les propos de cette interview ni de cet ouvrage.

  2. Maxime D. dit :

    J'ai été navré de constater, dans les commentaires, à quel point les lecteurs de l'article précédent sont passés à coté de l'enquête de Wilfried Lignier.

    Selon moi, son titre donné par L'ADN, tout à fait racoleur (si si), en était la principale cause. Le titre de cet article "Non, votre enfant n'est pas HPI, vous êtes juste riche" a d'abord interpellé puis vexé énormément de gens, cela avant même qu'ils n'entament sa lecture, leur faisant perdre toute objectivité, et leur ôtant toutes chances de comprendre l'enquête en question. Le nombre très élevé de commentaires hors sujets et haineux envers la sociologie (qualifiée de "sous science" plusieurs fois), et axés sur des individualités allant à l'encontre de l'observation finale de l'enquête en sont la preuve.
    Je n'en veux pas aux gens qui ne comprennent pas la socio, ou qui ne lui accordent aucun crédit, c'est une science qui est souvent mal interprétée. Ce qui est certain, c'est qu'il est encore plus facile de passer à côté d'une enquête lorsque l'on fait partie du sujet concerné, et encore plus lorsque l'on est sous le coup de l'émotion.
    Il serait donc plus avisé de ne pas chercher à provoquer vos lecteurs avec un titre "tape à l’oeil" lors de vos prochains articles sociologiques (il semblerait que vous vous en soyez rendu compte avec celui-ci). Ce serait faire preuve de plus de respect envers l'auteur ou autrice que vous interviewez, quitte à attirer moins de monde, vous lui éviterez probablement d'être à ce point mal interprété(e), détesté(e), et insulté(e).

    PS: j'ai un immense respect pour wilfried Lignier, pour la qualité de ses enquêtes, et tout particulièrement pour le courage dont il a fait preuve lors de son observation participante de 4 mois dans une classe de 6ème IP (petit clin d'oeil à ceux qui ont écrit qu'il ne savait pas de quoi il parlait). J'espère sincèrement qu'il n'a pas été trop atteint par les commentaires laissés sur ce site, en tout cas moins que moi.

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