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Renaissance psychédélique : votre médecin va-t-il bientôt vous prescrire du LSD ?

© Pavel Danilyuk modifié avec IA

Les psychédéliques sont passés du statut de « drogues dangereuses et sans intérêt thérapeutique » à celui de molécules miracles pour la recherche médicale. Comment s’est opéré cette révolution dans le monde de la recherche ?

Depuis une quinzaine d'années, des substances comme le LSD, la MDMA, la DMT ou la psilocybine sont passées du statut de stupéfiants dangereux à celui d'objets de recherche médicale sérieux. Des essais cliniques se multiplient pour traiter la dépression résistante, le stress post-traumatique ou les addictions et les résultats sont souvent spectaculaires. Mais ce retour en grâce est plus complexe qu'il n'y paraît. La France, notamment, cumule un retard important par rapport à d'autres pays. Il y a aussi tout un écosystème parallèle : un marché gris de nouvelles molécules qui jouent au chat et à la souris avec la loi, des milliardaires de la tech qui investissent massivement dans des startups psychédéliques et des substances qui restent, malgré tout, profondément ancrées dans une culture underground.

Zoë Dubus, historienne de la médecine, chercheuse au CNRS et à l'INSERM, cofondatrice de la Société psychédélique française et co-autrice du Grand Livre de la Renaissance psychédélique, à paraître en novembre chez Dunod, revient sur ce bouleversement scientifique, politique et bientôt industriel.

Retrouvez l'intégralité de cette interview dans la vidéo ci dessous :

Quelles sont les principales substances qui intéressent les chercheurs et quel est leur potentiel médical ?

Zoë Dubus : Les substances les plus étudiées aujourd'hui et qui sont aussi les plus prometteuses sont la psilocybine et la MDMA. La psilocybine est privilégiée parce que le nom provoque moins de rejet que le LSD qui est resté très mal vu, ce qui facilite le travail des chercheurs. Par ailleurs c'est aussi une substance plus pratique qui produit un trip de 4 à 6 heures, contre une dizaine d'heures pour le LSD. Ça coûte moins cher et c'est moins éprouvant pour les patients comme pour le corps médical. La MDMA, elle, est plutôt étudiée dans le traitement du stress post-traumatique, quand la psilocybine est davantage dans le champ de la dépression. Les trois indications principales restent : la dépression, le stress post-traumatique et les addictions. Mais la recherche couvre aussi la réduction de l'anxiété en fin de vie, l'anorexie, les TOC, la maladie de Parkinson, les algies vasculaires de la face… C'est un panel très large.

Comment se déroule une séance de thérapie psychédélique ?

Z. D. : Une thérapie assistée par psychédéliques se décompose en plusieurs étapes. On a d'abord des séances de préparation où l'on rencontre la personne, on répond à ses questions et on déconstruit ses représentations sur les effets des psychédéliques. Ensuite, on fait une à trois séances avec la substance. La personne est accueillie le matin, installée dans une pièce décorée, dans un lit, avec un masque sur les yeux et un casque qui diffuse une musique spécialement sélectionnée. Ce format favorise l'introspection. Elle peut bouger, mais la majorité de la séance se passe ainsi.

Enfin, des séances d'intégration dans les jours suivants se font avec le psychiatre. On rediscute de tout ce qui a émergé pendant l'expérience, pour que la personne comprenne et puisse s'en saisir pour avancer. Il y a aussi des effets thérapeutiques immédiats comme la réduction de l'anxiété et des facteurs dépressifs observables chez certains patients, juste après la prise, même sans séances d'intégration. Ces séances se font toujours avec des doses fortes de 25 mg de psilocybine ou de 100 microgrammes de LSD. Les microdoses sont trop faibles pour avoir des effets psychiques et n'ont jamais fait la preuve de leur efficacité.

Au début des années 1970, ces substances ont été qualifiées de « drogues dangereuses et sans intérêt thérapeutique » après leur classement dans la liste des stupéfiants de l'ONU. Comment s'est passé leur retour dans le monde de la recherche ?

Z. D. : La renaissance psychédélique arrive au tournant des années 2000 pour trois raisons importantes. La première, c'est l'émergence des neurosciences et notamment l'invention de l'imagerie cérébrale dans les années 90. Comme le LSD n'est pas addictif et a peu d'effets secondaires importants, on peut l'administrer à des sujets sains pour observer ses effets sur le cerveau. Ça a motivé beaucoup de nouvelles recherches.

La deuxième, c'est l'impasse thérapeutique : dans de nombreuses pathologies psychiatriques, un pourcentage élevé de patients ne répond à aucun des traitements disponibles. Ça a incité à explorer à nouveau ces substances qui avaient montré des résultats intéressants dans ces mêmes indications.

La troisième, c'est la manière dont les chercheurs se sont positionnés. Jusqu'au début des années 2020, ils ont fait très attention à ne pas être associés à la contre-culture des années 1960 : vocabulaire strictement neuroscientifique, aucune mention d'expériences mystiques, et même sur leur manière de se présenter. La sociologue Danielle Giffort raconte que lors des premières conférences internationales, on demandait aux participants de ne pas venir en chemise à fleurs, de ne pas porter de dreads, pour avoir une image de légitimité et de respectabilité.

Quels sont les pays qui ont été pionniers dans ce mouvement ?

Z. D. : C'est vraiment la Suisse qui va être pionnière dans cette renaissance psychédélique à la fin des années 1980. Cette première étude s'arrête en 1993, puis en 2014, le Dr Peter Gasser refait une demande. À la suite de la publication de leurs résultats, la Suisse légalise partiellement les psychédéliques : depuis 2014, des thérapeutes agréés peuvent administrer du LSD, de la MDMA, et depuis 2018 de la psilocybine. Une fois que la Suisse est passée par là, les États-Unis ont pris le relais. Les premières recherches ont été portées par l'association MAPS (Multidisciplinary Association for Psychedelic Studies), fondée lors de l'interdiction de la MDMA en 1985, qui a financé et milité pour relancer les études.

Pendant leur prohibition, les substances psychédéliques appartenaient à l'underground. Quel rôle a joué ce milieu dans la relance des recherches scientifiques ?

Z. D. : Le milieu thérapeutique underground, qui regroupe des thérapeutes et des organisations privées qui ont continué à pratiquer des thérapies assistées par psychédéliques, a vraiment joué un rôle de protecteur pendant la prohibition. Des médecins, des psychologues et des gens extérieurs au corps médical ont, au péril de leur liberté, conservé ces savoirs, les ont développés, et les ont transmis aux générations suivantes de thérapeutes. Sans eux, les chercheurs auraient dû repartir de zéro à partir d'articles des années 1950 où les méthodes étaient à peine décrites. Il faut aussi prendre en compte les forums de psychonautes (NDLR : des usagers expérimentés qui racontent leur trip en ligne) comme Erowid, créé en 1995, qui ont permis à des millions d'usagers de s'informer et de faire de la réduction des risques. Erowid a aussi fait un travail d'archives considérable en numérisant et en conservant des milliers de documents sur la culture psychédélique au sens large. Les forums de trip reports — où les gens décrivent leurs expériences en détail — sont extrêmement riches, à la fois pour les autres psychonautes et pour les scientifiques. Les psychonautes inventent de nouveaux termes, de nouveaux concepts pour décrire les expériences, et ces concepts sont parfois repris par les neuroscientifiques.

La France semble en retard sur ce mouvement. Comment l'expliquez-vous ?

Z. D. : On a une histoire très particulière avec les psychédéliques. Pendant longtemps ils ont été peu étudiés et peu connus du grand public, à l'exception de quelques médecins et artistes. Le LSD a été brièvement étudié dans le cadre de thérapies « de choc » dans les années 50 à l'hôpital Sainte-Anne avec des résultats très mauvais. En 1966, une série d'articles catastrophiques publiée dans Le Monde a provoqué une panique morale qui a mené à l'interdiction du LSD, deux ans avant les États-Unis. Pendant des décennies la communauté scientifique a vécu dans une sorte d'isolationnisme alors même que les psychédéliques reprenaient le statut de thérapie innovante aux États-Unis. Je me souviens d'une conférence de spécialistes du stress post-traumatique en 2016 après les attentats de Nice. Ils avaient passé la conférence à expliquer qu'ils n'avaient pas de nouveaux traitements. J'ai levé la main pour signaler que l'année précédente, la MDMA avait reçu le statut de breakthrough therapy de la FDA américaine pour le stress post-traumatique. Silence total dans la salle. Ce retard se rattrape maintenant.

En 2017, on a créé l'association de la Société psychédélique française, avec les historiens Élise Grandgeorges et Vincent Verroust. On avait avec nous des biologistes, d'autres universitaires, mais aussi des psychonautes pour organiser des journées d'études, présenter les recherches en cours et permettre aux rares psychiatres français qui commençaient à s'y intéresser d'en parler. Depuis, on est partenaires de nombreux congrès médicaux, on organise des événements pour le grand public comme pour les scientifiques et les choses ont commencé à bouger. En janvier 2024, Amandine Luquiens, à Nîmes, a été la première à reprendre les études sur le traitement de l'alcoolisme associé à une dépression. Elle vient d'obtenir l'autorisation de lancer un essai de phase 3 sur 172 patients, plusieurs sites en France dans le cadre d'une étude de faisabilité. C'est positif, ça montre que le milieu médical est prêt à faire de plus gros essais cliniques. Il y a aussi des études en cours sur la dépression et l'anxiété à Paris et dans d'autres villes, avec du LSD cette fois.

Le monde de la tech américaine s'intéresse depuis longtemps aux psychédéliques et semble vouloir en faire un business. Peter Thiel ou l'ex-ingénieur Google Eugene Jhong ont déjà investi plusieurs millions de dollars dans des laboratoires spécialisés sur le sujet. Qu'en pensez-vous ?

Z. D. : Je dois dire que j'ai du mal à distinguer ce qui relève d'un vrai mouvement de fond et ce qui relève d'un emballement médiatique porté par des industriels aux enjeux économiques énormes. L'idée de vendre des microdoses pour rendre les gens plus performants au travail, avec tout cet enrobage capitaliste très fort aux États-Unis est une chose que j'observe de très loin, en tant qu'historienne. Il y a aussi un versant franchement inquiétant : des influenceurs et des politiciens d'extrême droite qui se saisissent de ces substances, non pour leur potentiel transformateur, mais pour les opportunités commerciales qu'elles représentent. Cela dit, le milieu psychédélique dans son ensemble lutte contre cette idéologie. Je ne connais personne qui pense que c'est une bonne chose. Des transhumanistes avec qui j'ai discuté récemment étaient eux aussi critiques. Ces groupements existent, il faut les surveiller, mais globalement le milieu résiste à l'idée de faire des psychédéliques de simples boosters de performance capitaliste.

David-Julien Rahmil

David-Julien Rahmil

Squatteur de la rubrique Médias Mutants et Monde Créatif, j'explore les tréfonds du web et vous explique comment Internet nous rend toujours plus zinzin. Promis, demain, j'arrête Twitter.

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