joe rogan en elfe mécanique

DMT : la molécule qui envoie les tech bros au royaume des elfes mécaniques

Longtemps, la N,N-diméthyltryptamine, ou DMT, était connue des seuls aficionados de psychédéliques. Mais cette molécule est de plus en plus visible sur les réseaux des influenceurs libertariens et des entrepreneurs de la tech.

« Les elfes mécaniques m’ont banni à vie du royaume de la DMT ! » Depuis ses comptes Instagram et TikTok, l’humoriste et imitateur Damien Slas incarne un psychonaute (c’est-à-dire un « amateur éclairé » de substances psychédéliques) qui raconte un drame : « Je ne sais pas ce que j’ai fait de mal, je jouais juste avec des objets faits d’énergie psychique, j’interagissais avec l’homme-insecte et, à partir d’un moment, j’ai dû faire un truc de travers, mais "l’intelligence qui voit tout" m’a soulevé et banni… Depuis, j’ai réessayé plusieurs fois d’y retourner, mais les elfes mécaniques ne veulent plus de moi. »

« J’ai dû faire un truc de travers »

Cette drôle d’histoire, qui est un sketch rappelons-le, a été vue plus de 2,8 millions de fois en cumulé, et a provoqué de nombreuses reprises et réponses dans plusieurs sphères numériques. Depuis les vidéastes psychonautes aux « podcast bros » libertariens qui parlent de leur dernier trip à l’ayahuasca comme de leur dernière visite chez le dentiste, beaucoup se sont emparés de ce sujet au premier degré et ont véritablement posé la question d’un bannissement des royaumes psychédéliques. Pour leur défense, il faut dire que la parodie de Damien Slas pastiche un lore très populaire sur les réseaux : celui de la DMT.

La « drogue du businessman »

DMT : derrière cet acronyme, on trouve la N,N-diméthyltryptamine, un alcaloïde tryptaminergique présent dans des centaines de plantes, dans le venin de certains crapauds, et, d’après des recherches récentes, dans le cerveau humain lui-même. Utilisée depuis des milliers d’années dans des rituels chamaniques par les populations d’Amérique du Sud, la molécule a la particularité de propulser le consommateur dans un trip intense mais relativement court, d’une quinzaine de minutes. « On l’a souvent appelée la "drogue du businessman", explique David Reydellet, chercheur en neurosciences et coordinateur du premier essai clinique psychédélique à l’AP-HM. L’idée, c’est que l’expérience est courte, qu’on peut presque la faire sur une pause déjeuner. Et, contrairement à d’autres psychédéliques comme le LSD, la DMT ne provoque pas de "pseudo-hallucinations" qui altèrent le réel, mais donne plutôt l’impression d’être projeté dans un autre monde, voire une autre dimension, avec un très fort sentiment d’immersion. »

Bien moins populaire que le LSD ou la MDMA, la DMT est longtemps restée une molécule de « connaisseurs ». C’est l’écrivain et philosophe américain Terence McKenna qui évoque le premier la molécule dans les années 70. Il raconte ses trips lors des conférences qui circuleront en format cassettes, CD puis sur YouTube. Il est le premier à poser des mots sur les images provoquées par la substance et à décrire les fameux elfes mécaniques, qui sont censés être des entités conscientes pouvant dialoguer avec le psychonaute. Dans les années 90, Rick Strassman, psychiatre à l’Université du Nouveau-Mexique, va mener les premières études cliniques. Ses résultats, compilés dans son livre DMT: The Spirit Molecule, sorti en 2001, donnent à la molécule une forme de légitimité scientifique mais aussi un cadre narratif puissant : celui d’une « molécule de l’esprit » qui s’activerait pendant les rêves, les états de transe ou les expériences de mort imminente. En France, le réalisateur Jan Kounen va faire découvrir la molécule à travers son documentaire de 2004 D’autres mondes, qui tente de reproduire, via des effets spéciaux, les effets visuels du psychédélique. Le film va lui aussi régulièrement circuler sur YouTube.

Les trips de Joe Rogan

L’histoire aurait pu en rester là, une substance à l’aura mystique circulant aux franges de la contre-culture. C’était sans compter sur l’intérêt croissant des influenceurs de la Silicon Valley et le renouveau de la recherche psychédélique. Dans le courant des années 2010, le podcasteur le plus écouté d’Amérique, Joe Rogan, va régulièrement consacrer des émissions à la DMT en recevant dans son studio l’acteur, comédien et psychonaute Duncan Trussell, ou en évoquant ses propres trips. Cette culture obscure, faite de voyages extradimensionnels et de rencontres avec des entités étranges et conscientes, va toucher des millions de personnes, notamment pendant la pandémie et le confinement.

En 2022, Rogan reçoit Rick Strassman dans son émission et va créer un épisode considéré comme « l’introduction obligatoire à la DMT », largement relayé sur les réseaux et notamment sur Reddit. En parallèle, la molécule continue son chemin dans d’autres podcasts populaires, comme ceux de Lex Fridman ou Theo Von, mais aussi dans des séries d’animation diffusées sur YouTube, comme Tales From the Trip.

Une substance qui circule... facilement

Pour Alexis Aragon, thérapeute, membre du comité d’administration de la Société psychédélique française et de l’initiative européenne PsychedeliCare, cette popularité accompagne aussi une démocratisation des usages, souvent liée à un assouplissement de la législation. « Je pense aussi qu’il y a une tendance chez les psychonautes à rechercher des expériences de plus en plus intenses. L’ayahuasca est presque devenue "banale", le LSD est moins médiatisé, indique-t-il. Il y a une forme de banalisation générale, qui pousse vers des substances plus brutes, plus dynamiques, avec des effets courts mais puissants. »

Par ailleurs, ce sont des substances qui étaient moins connues, mais qui ont été intégrées à certaines vagues de légalisation aux États-Unis, dans certains États comme le Colorado. Là-bas, par exemple, il est aujourd’hui très facile de trouver de la DMT, parfois même en vente libre. » Il n’y a d’ailleurs pas qu’aux États-Unis que la vente de DMT est facilitée. Sur le Web, un marché gris va se développer à partir de 2008 avec le développement des research chemical shops (ou RC shops), qui commercialisent des substances analogues comme la 5-MeO-DMT, présentées comme « not for human consumption » ou « research purposes only » afin d’échapper à certaines législations. On trouve aussi des rabatteurs qui scrutent de manière régulière les vidéos TikTok consacrées aux psychédéliques et qui envoient des messages privés aux internautes qui laissent des commentaires afin de leur proposer de chatter sur Telegram et d’acheter discrètement des substances, partout dans le monde.

Tout le monde veut rencontrer les elfes mécaniques

Mais au-delà de son accessibilité ou de l’intensité de son trip, la DMT doit aussi sa popularité au mythe cohérent que ses trips ont construit. Beaucoup d’utilisateurs évoquent des expériences communes comme la visite de certains lieux. D’abord un chrysanthème, un portail fractal qui signale l’entrée vers un autre espace. Puis la salle d’attente, espace de transition aux parois géométriques animées. Puis, si la dose est suffisante, le breakthrough : l’effondrement du référentiel ordinaire, l’accès à ce que les psychonautes appellent l’hyperespace, une dimension peuplée d’architectures impossibles et, surtout, d’entités.

L’étude de Johns Hopkins (Davis et al., 2020), menée sur 2 561 utilisateurs, le documente : 94 % des breakthroughs impliquent des êtres perçus comme conscients et bienveillants, qui délivrent un message. 80 % des participants déclarent que l’expérience a fondamentalement altéré leur conception de la réalité. Beaucoup sont persuadés que la molécule leur montre l’envers du décor, une sorte de dimension parallèle au-delà de l’espace et du temps, des conceptions qui entrent fortement en résonance avec la théorie de la simulation, qui connaît elle aussi son heure de gloire au sein de la Silicon Valley.

Cette idée selon laquelle la DMT montre les limites de la matrice va être renforcée en 2022 avec l’expérience menée par Danny Goler, acteur et entrepreneur russo-américain autoproclamé « explorateur de la conscience », qui affirme avoir consommé la DMT plus de 7 000 fois. Son protocole est simple : une fois sous l’influence de la substance, les usagers doivent observer un laser rouge diffracté sur une surface. Résultat, rapporté par plus de 1 000 participants : l’apparition systématique de caractères tridimensionnels ressemblant à des kanas japonais, visuellement identiques aux caractères verts qui défilent dans Matrix. Goler y voit une preuve empirique que la réalité est computationnelle.

Pour David Reydellet, les effets de la DMT ouvrent effectivement des questions sur la nature de la réalité, mais il prévient aussi que la molécule et l’usage collectif tendent à influencer la nature des trips. « L’immersion extrême qu’offre la DMT est l’un des points centraux de la recherche, explique-t-il. Elle est telle qu’elle peut altérer la capacité à prendre du recul sur l’expérience en cours. » Il ajoute aussi un élément important : la similitude entre les trips semble être influencée par la popularisation même des récits, une sorte de standardisation de l’expérience. « On observe un phénomène important : l’influence des attentes, ce qu’on appelle parfois "l'amorçage". C’est un sujet majeur aujourd’hui. Les personnes se renseignent beaucoup avant de consommer, surtout avec une substance aussi puissante ce qui provoque une forme de conditionnement : les gens s’attendent à vivre certaines choses, comme les "elfes mécaniques" pouvant ainsi influencer l’expérience. »

Dans le viseur des milliardaires de la tech

Résumons : autrefois cantonnée à des microcultures très spécialisées dans les psychédéliques, la DMT est devenue, entre 2010 et 2020, la molécule qui permet non seulement à de nombreux influenceurs de la Silicon Valley de se revendiquer de la contre-culture, tout en propulsant une mythologie spirituelle new age qui s’accorde parfaitement aux bouleversements de notre époque. David Reydellet estime que, face à la perte de sens ressentie au moment du Covid ou avec l’émergence de l’IA, la DMT vient combler un vide et offre un semblant de réponse : « Elle offre un accès direct à des expériences très intenses, parfois perçues comme spirituelles, sans passer par des cadres traditionnels comme le chamanisme amazonien, qui restent peu accessibles pour la plupart des Occidentaux, explique-t-il. La DMT peut répondre à un besoin contemporain : celui de redonner du sens ou d’explorer des dimensions non matérielles, dans des sociétés qui restent globalement très matérialistes. »

S’ajoute à cela un véritable intérêt scientifique et pharmaceutique pour les possibilités thérapeutiques de la molécule. Cette dernière pourrait bien traiter les dépressions dites pharmacorésistantes, mais aussi aider les patients en rémission après des accidents graves, comme des arrêts cardiaques ou des AVC, grâce à sa capacité supposée à induire de la neurogenèse. Il n’est dès lors pas étonnant que les apôtres du rajeunissement comme Bryan Johnson sautent le pas et testent à leur tour des analogues de la « molécule de l’esprit » (du 5-MeO-DMT, pour être plus précis).

Il n'est pas le seul : Peter Thiel a investi près de 12 millions de dollars dans atai Life Sciences, la holding pharmaceutique qui développe aujourd'hui le principal candidat médicament à base de 5-MeO-DMT ; Sam Altman a publiquement évoqué ses expériences avec la DMT en 2024 ; et l'ex-ingénieur Google Eugene Jhong a financé 1,5 million de dollars de recherche sur la molécule à UC San Diego.

Après avoir livestreamé sa prise le 22 mars dernier depuis un centre de retraite de l’île Bowen, au Canada, devant 200 000 spectateurs, Bryan Johnson a expliqué avoir vécu « un rajeunissement psychologique de 40 ans » et a affirmé qu’il était d’autant plus motivé à poursuivre son projet d’immortalité. Introduite au monde comme une substance hautement spirituelle pouvant chambouler la vie et les certitudes vis-à-vis de la réalité, la DMT semble destinée à un destin plus triste : celui de se transformer en outil d’optimisation biologique et psychologique.

David-Julien Rahmil

David-Julien Rahmil

Squatteur de la rubrique Médias Mutants et Monde Créatif, j'explore les tréfonds du web et vous explique comment Internet nous rend toujours plus zinzin. Promis, demain, j'arrête Twitter.

Discutez en temps réel, anonymement et en privé, avec une autre personne inspirée par cet article.

Viens on en parle !
commentaires

Participer à la conversation

Laisser un commentaire