
Du beurre croqué comme une barre de céréales au abats crus, des Américains veulent se libérer de l’agro-industrie à coups de régimes extrêmes.
« Ils ont des testicules ! » Kelly, 30 ans, ingénieure électricienne de Philadelphie, se rend plusieurs fois par mois dans une ferme amish. Elle achète ici sa viande et ses produits laitiers certifiés sans hormones, sans vaccins, sans maïs et sans soja. Sur le parking, elle ne peut pas s’en empêcher. Elle s’offre une petite gâterie : croquer dans la cervelle crue d’un bison. En Amérique, la lutte contre la malbouffe prend toutes les routes de traverse. Y a-t-il encore un médecin dans la salle à manger ?
Nutrition sombre et viande rouge
Cerveau de bison dévoré cru et colostrum à savourer à la petite cuillère… le panier de Kelly peut soulever le cœur. Elle suit le Raw Primal Diet, le régime mis au point par Aajonus Vonderplanitz, mort prématurément à 66 ans après une chute de balcon, avant d’avoir prouvé les effets de sa méthode sur sa propre longévité. Il prônait une alimentation crue composée essentiellement de viande rouge, d’œufs et de lait non pasteurisé.
Dans une enquête parue le 21 octobre dans le New York Times Magazine, la journaliste Sophie Haigney est allée à la recontre de ces Américains qui consomment aux marges de l’industrie agroalimentaire. Elle évoque Mikhaila Peterson, adepte du Lion Diet, qui ne s’alimente que de viande de ruminants, de sel, d’eau. L’ « animal-based » de Paul Saladino introduit une variante en ajoutant quelques fruits et du miel. Kevin Corl, 61 ans, suit le régime keto, dans son frigo, uniquement du beurre, de la crème et de la viande rouge. Le courant « pro-métabolique », inspiré du biologiste Ray Peat, défend aussi le jus d’orange et parfois un peu de sucre, certains de ses fidèles vantent même le Coca. Sur un forum baptisé Low-Toxin Bioenergetic, un adepte exclut la vitamine A et le nickel.
En ligne, les conversations sur le « sans huiles de graines » ont bondi de 1 600 % en un an, selon le cabinet Brightfield. Le Meatstock, « la convention communautaire la plus carnée du monde », réunit dans le Tennessee carnivores, biohackers et pro-Primal. Les participants y portent des tee-shirts à message ( « Je ne crois pas aux légumes », « Non vacciné » ) et en table ronde, dissertent sur la conjuration des plantes qui essaieraient de nous tuer.
Sophie Haigney donne à cette famille composite le nom qu’une amie lui a soufflé : la « nutrition sombre ». L’expression rassemble ces régimes différents dont les uns dénoncent la toxicité du brocoli, les autres celle des céréales, mais tombent d’accord sur les vertus des protéines animales.
Alimentée par les réseaux sociaux (#CarnivoreDiet, #LionDiet, #RawMeat, #SeedOils, #ProMetabolic), les podcasts et les forums, la tendance a ses influenceurs. Liver King, le mangeur d’abats crus qui a fini par avouer avoir pris des stéroïdes, compte 6,1 millions d’abonnés sur TikTok. Bella Ma, la « Steak and Butter Gal », dépasse les 620 000 sur Instagram.
La nutrition sombre fédère surtout des gens persuadés que médecins, autorités de santé, industriels de l’alimentation et laboratoires ne méritent plus aucune confiance. « Les gens pensent que mon régime est extrême, mais ils mangent des aliments transformés, boivent de l’alcool et s’empoisonnent en gros. Moi, je dirais que c’est ça, qui est extrême », tranche Kelly.
Y a-t-il un médecin dans la salle à manger ?
Personne ne semble avoir choisi ces régimes par simple goût. Kelly a commencé à cause de migraines chroniques et de crises convulsives que les médicaments ne semblaient pas soulager. Max Kane a appris à 12 ans qu’il avait la maladie de Crohn, puis a passé des années sous traitement lourd, sans voir son état s’améliorer. Kevin Corl raconte des années de douleurs chroniques et de médicaments. Tous prétendent que leurs nouvelles habitudes alimentaires les ont soulagés ou guéris. Et tous accusent. D’abord l’industrie agroalimentaire et sa chimie, les pesticides, les conservateurs, les colorants, ensuite les médecins qui n’ont pas su leur proposer des soins efficaces.
Pourtant, leurs choix ne sont pas sans risque. Les autorités américaines mettent en garde contre le poulet cru, et la FDA encadre strictement les cerveaux de bovins à cause des maladies à prions. Cet été, une épidémie d’E. coli en Californie a été reliée à une ferme de fromage au lait cru. Même certains prêcheurs reculent : Paul Saladino a quitté le carnivore strict en invoquant de sérieux effets secondaires.
Ils le savent. Mais ils s’en foutent. « Parfois, les gens se font vraiment du mal », admet Rob Richards, un adepte, qui parle de gens « prêts à sacrifier un peu de leur sécurité » pour trouver des réponses. Ils assument même leurs contradictions : accuser une industrie mal surveillée et réclamer moins de surveillance sur les produits qu'ils affectionnent.
Quoiqu'il en soit, la défiance contre l’ultra-transformé que révèlent ces pratiques gagne du terrain. Plus de 60 % des Américains jugent ces produits addictifs et largement responsables de l’obésité, du diabète et des maladies cardiaques, et 77 % réclament des avertissements clairs sur les emballages. Contre l’ultra-transformé, le mouvement MAHA avait beaucoup promis, mais a peu agi : les États-Unis attendent toujours une définition officielle de ces produits. Dans une enquête, 53 % des sondés se font confiance à eux-mêmes en matière d’alimentation, contre 42 % aux médecins. En France, Yuka revendique 22 millions d’utilisateurs, et 78 % des professionnels interrogés par l’Ifop disent que sa note influence la formulation de leurs produits. Quand ni l’étiquette ni l’ordonnance ne rassurent plus, ce sont les prophètes qui prospèrent… et vous feront manger du foie cru.



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