trois images montrant un génie sortant d'une lampe au milieu d'un musé.

Qui sont les « I.Artists » , ces bidouilleurs d'intelligences artificielles qui révolutionnent l’art

© oeuvre originale créée parTakyon236-Thibaud pour L'ADN

Depuis 2021, un nouveau mouvement artistique inonde les réseaux d’œuvres numériques étonnantes générées par IA. À mi-chemin entre code et incantation magique, ces I.Artistes transforment leur pensée en visuels.

Cet article est illustré par une œuvre originale réalisée pour l'ADN par les français Takyon236 et Thibaud Zamora autour de la thématique du musée d'art et du génie sortant de la lampe.

« Est-ce que je suis un artiste ? Il y a beaucoup de gens qui considèrent que ce n’est pas le cas. Je ne suis pas d’accord avec eux » . À 36 ans, Roman Guillermo vient de lancer sur Twitter une collection d’art numérique intitulée AIDARK. Ses peintures baroques et surréalistes représentent d'inquiétantes silhouettes évoluant dans des décors tortueux hantés par des créatures célestes. Inspiré par les gravures de Gustave Doré ou les peintures fantastiques de l'artiste polonais Zdzislaw Beksinski, on pourrait prêter à Roman Guillermo un sacré coup de pinceau. On aurait tort.

Roman ne maîtrise ni le dessin, ni aucune technique numérique. Il se définit lui-même comme « un passionné d’art avec deux mains gauches » . Dans une autre vie, il travaillait dans le milieu des assurances – ni artiste, ni spécialement codeur donc. Pour ses créations, Roman utilise des intelligences artificielles qui sont capables de générer des images à partir d'une description qu'il leur soumet, en un langage totalement naturel. Un peu comme le Petit Prince demande à l'aviateur de lui dessiner un mouton, Roman explique à son IA l'image qu'il veut voir apparaître. Les œuvres de Roman sortent donc pour partie de son imagination et pour partie de ce que l'IA compose. Ce drôle de mélange fait de lui un artiste au profil mixte, un I.Artist pourrait-on dire. Et il n'est pas seul à se passionner pour ce nouveau jeu.

#AIArt ou #GenerativeArt : naissance d'une communauté

Sur Twitter, il suffit de taper les hashtags #AIArt ou #GenerativeArt pour tomber sur une multitude de comptes aux noms exotiques comme Somnai, Nekro, Crunchie ou Huemin. Ils forment une communauté peu connue du grand public, mais très productive, qui génère chaque jour des œuvres numériques assistées par IA. Tous revendiquent le statut d’artistes, mais la plupart viennent du monde de l’informatique ou d'univers qui n’ont souvent rien à voir avec la création visuelle. Quand ils n’exposent pas leur travail sur Twitter, on les trouve sur la messagerie Discord, où ils partagent entre eux des conseils, se montrent leurs réussites, rigolent sur leurs échecs et surtout surveillent du coin de l’œil ce que produisent les autres.

Ce mouvement artistique tout nouveau est apparu dans le sillage d’un nouveau modèle d’intelligence artificielle qui a révolutionné l'histoire de l’art génératif (histoire que vous pouvez lire en suivant ce lien). En 2021, grâce à DALL·E, un outil créé par la firme OpenAI, il est possible de créer une image à partir d'un simple texte : ce que les aficionados appellent un prompt. Concrètement, il suffit de taper « une image photoréaliste d’une girafe avec des ailes de chauve-souris » ou bien « Une image d’un radis en tutu promenant un chien en laisse » pour que DALL·E génère des dizaines de variations autour de votre description. Avec DALL·E (on goûtera le jeu de mots avec Dalí, l'artiste catalan à moustache), OpenAI a littéralement inventé le génie de la lampe à qui il suffit de formuler un vœu pour le voir prendre forme. On comprend, évidemment, qu'un tel jouet puisse soulever l'enthousiasme.

Si les possibilités offertes par DALL·E ont donné envie à beaucoup de se lancer dans la génération d’image, il existe plusieurs autres outils du même type, des « générateurs d’art IA » au modèle plus ouvert. JAX, MidJourney ou bien encore Disco Diffusion sont les plus connus et permettent à tout un chacun de faire de l’art depuis son navigateur web. Reste à avoir des machines à forte puissance de calcul et un minimum de talent pour décrire avec des mots ce que vous dicte votre imagination. Dit comme ça on peut se demander si les créateurs d’images n’ont pas usurpé cette dénomination « d’artiste ». C’est bien évidemment plus compliqué que ça. 

Les IA sont des boîtes magiques presque insondables

La première chose qu’il faut prendre en compte, c’est que ces générateurs d’images ne sont pas seulement des boîtes magiques, ils sont aussi… des boîtes noires. La grande majorité de leurs utilisateurs ignorent le code qui est à l'intérieur et même si c’est le cas, les résultats obtenus sont, au début en tout cas, imprévisibles. Un peu à la manière d’un chef d'orchestre qui ferait jouer à l'aveugle un orchestre sans savoir de combien d'instruments il est constitué, ni même la nature de ces instruments, les I.Artistes sont obligés de se placer dans une démarche d’exploration constante. Et comme il est relativement simple de générer des images, une forme de compétition s’est mise en place entre I.Artistes. « Étant donné que tout le monde utilise les mêmes outils, on se trouve assez rapidement avec des images qui ont une vibe similaire, explique Takyon236, un jeune français faisant partie du collectif Unknown, un groupe d’artistes codeurs réputés ayant créé Disco Diffusion, l’un des outils les plus populaires. Si l’on ne sait pas comment fonctionnent les différents modèles ou bien si l’on ne met pas d’effort dans ses prompts, on finit par générer des images vues mille fois avec une teinte tirant généralement sur le violet. »

Dans ce contexte de surproduction, celui qui arrive à générer un visuel percutant va connaître une gloire immédiate et pousser les autres artistes dans leurs retranchements.  « Huemin a par exemple été une étape importante dans le milieu, poursuit Takyon236 en faisant référence à un artiste spécialisé dans de superbes fresques verticales mélangeant nature et architecture et dont le style évoque des estampes japonaises modernes. Avant lui, on faisait tous des personnages ou des paysages, en tout cas des trucs plutôt figuratifs et on avait tous peur de s'approcher de choses vraiment abstraites. Quand il est arrivé, il a montré une identité visuelle tellement forte qu’on a commencé à s’en inspirer. On a même appelé ça le hueminisme. Ça a planté une graine au fond de nous, pour nous motiver à aller plus loin. »  

Designer des incantations magiques

Pour aller plus loin justement, tout se joue sur le prompt, ce fameux texte qui est censé dicter à l'intelligence artificielle ce qu’elle doit créer. Le prompt est au centre de toutes les attentions, mais reste aussi l’ingrédient mystère des artistes. Pour Takyon236, les prompts sont comme des secrets industriels. « Je note toutes mes idées de texte dans un carnet et je ne rends publiques que celles que je n’utilise pas, explique-t-il avant de toutefois dévoiler une partie de sa stratégie de conception. La manière dont vous placez vos mots dans le prompt a une grande importance, poursuit-il. Même la ponctuation est prise en compte. Moi j’écris carrément des poèmes ou bien je m'amuse à n'écrire que des ponctuations comme des points ou des virgules. » De son côté, Roman Guillermo partage volontiers ses prompts, mais préfère garder certains éléments secrets et notamment les modifiers. Il s’agit en fait de mots ou d’expressions que l’on ajoute après son texte et qui permettent, selon lui, d'affiner la création d’images. « J’écris généralement un premier texte assez court qui fait entre 90 et 120 mots et, à côté, 50 ou 60 mots qui vont donner plein d’indications comme par exemple “epic view”, “renaissance art style”, un nom d’artiste comme Dalí, ou bien encore l’expression “trending on artstation” car les générateurs prennent en compte ce site où de nombreux artistes postent des images en haute définition. »

À la recherche du prompt parfait

Si un grand nombre de ces explorations sont faites de manière individuelle et secrète, une partie de la communauté a décidé de travailler en collectif. Surea.i, une artiste canadienne de 29 ans, fait partie d’une équipe spécialisée dans l’étude et l'exploration des générateurs d’images MidJourney et Disco Diffusion. Avec d’autres internautes, elle a mis en place une procédure méthodique pour comprendre comment fonctionnent les prompts. Pour cela, elle écrit toujours les mêmes phrases comme « une belle peinture d’un bâtiment dans un paysage serein » , puis elle ajoute à chaque itération un modifier différent. Il peut s’agir du nom d'un artiste, d’une texture, d’une tendance esthétique ou bien d’une couleur. Les résultats sont alors compilés dans un gigantesque fichier Excel, ce qui permet aux artistes de prévisualiser la manière dont les prompts influencent le résultat final.

« J’ai l’impression que même les créateurs des modèles que nous utilisons n’ont pas une connaissance de tous les outils existants, explique-t-elle. Les modèles basés sur CLIP qui sont distribués par OpenAI ont été entraînés sur plus de 400 millions d’images et de textes. C'est humainement impossible d’avoir une vue d’ensemble sur cet entraînement, d’autant plus que les bases de données visuelles ne sont pas publiques. Je suis certaine qu’il n’y a personne chez OpenAI qui puisse me dire combien de couleurs, d’artistes, de films ou de séries télé CLIP connaît. Nous avons entré plus de 600 artistes avec des styles très distincts dans nos études et nous continuons d’en trouver d’autres. C’est véritablement incroyable. Et ce n’est pas tout. Il y a des bases de textes/images comme LAION-5B qui comportent 5 milliards d'éléments et il est probable que nous ne découvrirons jamais toutes les possibilités offertes par cette technologie. »  

Bientôt, des poèmes sous forme de trip psychédélique

Le petit monde de l’art assisté par IA évolue à toute vitesse. Pendant que des artistes amateurs farfouillent les prompts, d’autres vont créer des assemblages de différentes images générées ou bien utilisent des logiciels de retouches numériques pour obtenir des résultats toujours plus précis. Des groupes de codeurs comme le collectif Unknown modifient carrément les outils pour générer des animations en trois dimensions. Depuis le début de l’année 2022, il est désormais possible de créer non plus de simples images, mais carrément des vidéos. Semblables à des zooms perpétuels qui font varier des paysages en architectures, des végétaux en animaux... Le résultat est hypnotique. L’artiste Thibaud Zamora qui a co-créé l'illustration de cet article a ainsi mis en image le poème de Victor Hugo, Demain dès l'aube.... Au fur et à mesure que les vers sont récités, les paysages changent, se fondent et se mélangent, donnant l’impression au spectateur d’assister à un étrange mélange entre un rêve et un trip psychédélique.

Il semble déjà loin le temps où le collectif français Obvious générait leur première œuvre numérique. On était en 2018, l'opération avait pris plusieurs mois durant lesquels ils avaient dû nourrir un algorithme maison avec des milliers d’images de portraits sélectionnés par leurs soins. L'œuvre baptisée Edmond de Belamy avait été vendue alors 432 500 dollars par la maison de vente Christie’s à New York. Ces vétérans de l’art assisté par IA utilisent désormais des outils basés sur CLIP et imaginent un avenir toujours plus hybride. « C’est difficile de prédire ce qui va arriver, mais on imagine que ça va permettre à des gens qui savent écrire, mais pas forcément dessiner, d’illustrer leurs mots, confie Pierre Fautrel du collectif Obvious. Certains auteurs vont se mettre a réaliser des films, d’autres vont imaginer des expériences visuelles voire auditives pour plonger les gens dans une atmosphère. » Pour eux, il est clair que les outils créés dans le sillage de DALL·E sont à l'avant-garde d'une grande bascule. Celle qui permet à tous de pratiquer un art génératif. Mais au-delà de ça, de renouveler le paysage de la création. « On est en train d’assister à la naissance d’une toute nouvelle grammaire artistique. »  

commentaires

Participer à la conversation

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.