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Alfonso Cuarón : « Nous vivons des temps difficiles, mais je suis persuadé que les gens ont envie de faire le bien »
© Roma - Alfonso Cuarón

Roma, d'Alfonso Cuarón : comment un film Netflix a pu changer la vie de millions d'employées domestiques

Le 25 juin 2019

Sur la scène des Cannes Lions 2019, le réalisateur mexicain nous parle de « l’effet Roma », ou comment son dernier film, sorti en exclusivité sur Netflix, a permis de donner des droits à des millions de travailleuses domestiques.

Roma, dernier long métrage d’Alfonso Cuarón (le réalisateur de Gravity) n’aura pas seulement remporté 3 Oscars cette année. Sur la scène des Cannes Lions 2019, le cinéaste mexicain explique comment son film autobiographie a servi de levier politique à des millions de travailleuses domestiques privées de droits aux États-Unis et au Mexique. Roma raconte la vie tumultueuse de Cleo, une « femme à tout faire » employée dans une famille des années 70 à Mexico. Précaire et violent, son quotidien dépeint celui de femmes du monde entier - et celui de Liboria Rodríguez alias « Libo », qui a élevé le réalisateur lorsqu’il était enfant.

« Ce film parle du fait de vieillir, de comprendre qui je suis, d’où je viens et quelles relations ont fait de moi ce que je suis », explique le cinéaste, acclamé par le public lors de son arrivée sur scène. À ses côtés, la très discrète Ai-jen Poo, directrice de l'ONG National Domestic Workers Alliance (NDWA) raconte son combat pour les droits des employées domestiques. David Linde, CEO de Participant Media, une société de production engagée à laquelle on doit notamment les films Greenbook, SpotlightAn Inconvenient Truth et bien sûr, Roma, est aussi présent.

« L'un des piliers de ma vie a été la relation que j’ai entretenue avec ma mère, ma deuxième mère, qui était une travailleuse domestique. C’est un film sur elle en fait. C’est elle qui a fait germer la graine de ce projet. », poursuit Alfonso Cuarón. Plus qu’un film salué par la critique, Roma fait acte de sensibilisation. Luttant pour leurs droits depuis des années, le long métrage a offert à ces femmes de l'ombre une incroyable caisse de résonance à leur cause et le moyen de faire bouger les lois. 

« Ces sont les travailleuses domestiques qui rendent nos vies possibles »

Avec 2,5 millions d'employées domestiques aux États-Unis, 2,4 millions au Mexique et près de 67 millions dans le monde, on peine pourtant à savoir qui sont ces femmes. En Amérique du Nord, elles sont le plus souvent immigrées – isolées, vulnérables et sous-payées. « Nous parlons ici de tâches qui ne peuvent ni être automatisées, ni externalisées, rappelle Ai-jen Poo. Ce sont les travailleuses domestiques qui rendent nos vies possibles. Elles travaillent dur et y mettent toute leur âme : nous savons que ce que nous avons de plus précieux est entre de bonnes mains grâce à elles. » C’est d’ailleurs ainsi qu’Alfonso Cuarón dépeint ces femmes dans Roma. Une scène en particulier montre la dévotion de Cleo pour la famille dont elle s’occupe. Ne sachant pas nager, elle se jette pourtant à l'eau pour sauver deux des enfants de la noyade. 

Selon la NDWA, 1 travailleuse domestique sur 4 vit dans des conditions de pauvreté et 65% n’ont pas d’assurance maladie. Privées de sécurité sociale, elles ne bénéficient pas non plus du cadre législatif lié au salaire minimum et aux heures supplémentaires. « Il existe des protections du travail pour les ouvriers d’usine, les chauffeurs de camion et les enseignants. Mais il n'en existe pas pour les emplois domestiques », rapporte The New York Times. Une absence de statut qui les empêche de signaler certains abus – violences physiques et/ou sexuelles – par peur des représailles, poursuit l’ONG. 

« Le film n’était qu’un début : nous avons seulement lancé la conversation »

Depuis 2010, la construction d’un projet de loi tente de mettre fin à l'exclusion de ces femmes aux États-Unis. « Nous avons déjà gagné la reconnaissance et des droits sur notre lieu de travail dans huit États et une ville (Oregon, Nevada, Illinois, Massachussetts, État de New York, Connecticut, Hawaï, Californie et la ville de Seattle, ndlr), rapporte une lettre ouverte de la NDWA. Deux millions de travailleurs domestiques sont désormais protégés grâce à un changement de loi fédérale. »

En 2013, l’Organisation internationale du travail des Nations Unies (OIT) faisait entrer en vigueur une convention internationale leur accordant plus de protection. Elle a été ratifiée par 27 pays dont 14 en Amérique latine, mais pas par le Mexique. Depuis le lancement du film sur Netflix en décembre 2018, la Cour suprême du pays annonçait toutefois sa volonté d’attribuer des prestations de sécurité sociale aux employés domestiques. Le mois dernier, une loi exigeant des contrats écrits, des vacances payées et des primes annuelles pour les employés domestiques a finalement été adoptée. 

En plus d’organiser des projections pour sensibiliser les employés à ces avancées législatives, ONG et équipes du film ont co-dirigé sa promotion. « Le film n’était qu’un début : nous avons seulement lancé la conversation », poursuit Alfonso Cuarón. Sa volonté de départ ? Éviter l’effet « charité » et donner la parole aux femmes trop longtemps restées dans le silence. « Vous savez que vous êtes sur le bon chemin quand vous n’êtes qu’un medium, que vous aidez les personnes à délivrer leur message sans leur dire quoi et comment le faire ». Ancienne employée de maison et ambassadrice du film, Marcelina Bautista a lancé le premier syndicat mexicain des employés domestiques dans les années 2000. Qui de mieux placé qu'elle pour présenter le film dès sa sortie ? C’est aussi elle qui accompagnera le réalisateur à chacune de ses projections dans le monde.

« Roma a fondamentalement fait avancer les choses, ajoute Ai-jen Poo, mais ce n’est pas encore suffisant. » La prochaine étape ? Sensibiliser les populations sur le terrain et les inciter à souscrire à ces nouvelles aides sociales, en particulier aux Mexique. Pour Alfonso Cuarón, Roma n'est pas une fin en soi. Afin de faire passer le message et soutenir le mouvement, le réalisateur compte sur notre temps de cerveau d’empathie disponible : « nous vivons des temps difficiles, mais je suis persuadé que les gens ont envie de faire le bien ».

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