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des affiches de sensibilisation contre la fast fashion
© Hugo Gamblin pour l'École de Condé

Comment la nouvelle génération de créatifs se forme aux enjeux du climat ?

Le 13 déc. 2019

Fast fashion, dessous sales des cosmétiques, gestion des déchets… c’est avec une lucidité éclairée et en composant avec les enjeux climatiques que futurs créatifs et designers apprennent leur métier. Rencontre avec des étudiants de l’école de Condé.

Les jeunes veulent changer le monde. On le lit, on l'entend, on le voit partout. Dans les médias ou dans les manifs, on les voit scander des slogans en faveur du climat, militer pour l'égalité, consommer de façon éclairée. Et quand l'école de Condé nous a contactés, elle nous a affirmé que le combat se passait aussi sur les bancs de l'école. Bonne nouvelle : la créativité a de beaux jours devant elle. On a décidé d'en avoir le coeur net.

La fibre militante

Il règne une ambiance bon enfant dans les locaux de l’école de Condé, à Paris. Ateliers d’archi, de stylisme, de photographie, espaces de prototypage et salles de classe en fouillis… la visite nous donnerait presque envie de retourner étudier. Nous avons rendez-vous avec une poignée d’élèves : futurs graphistes, futurs designers et concepteurs de produits ; ou plutôt futurs graphistes militants et futurs designers zéro déchet.

C'est indéniable, le métier a changé. Aujourd'hui, de nouvelles contraintes balisent la créativité. On parle du changement climatique bien sûr, mais aussi de tenir l'objectif de la décroissance. Au programme : l’apprentissage d’un design moins racoleur et plus éthique. Les étudiants, eux, semblent vivre quotidiennement avec ces enjeux. Loin d’en détourner le regard, ils les prennent à bras-le-corps et tentent d’y répondre au mieux.

Not Another F* Victim, Hugo Gamblin, Elinor Ramstrom, Anthony Bataille-Grimaud - École de Condé

« Je trouve intéressant, en tant que graphiste, que mon métier puisse avoir un impact direct sur ces enjeux », nous rapporte Hugo Gamblin, 23 ans, fraîchement diplômé après un BTS en design graphique et un master en direction artistique. Avant de quitter l'école, il répond avec brio au brief suivant : « la guérilla climatique : un collectif, une image, une action ». Il part alors en croisade, avec deux acolytes, contre les dérives de la fast fashion. Ensemble, ils lancent la campagne d’affichage sauvage Not Another F* Victim, dont les formules chocs n'ont rien à envier à celles de concepteurs-rédacteurs aguerris.

« C’est la deuxième industrie la plus polluante au monde après le pétrole, rappelle Hugo. En tant que jeunes, on a vu la mode évoluer. Surtout, on est confrontés à ces grandes chaînes de distribution, de véritables supermarchés qui produisent des vêtements à moindre coût et se servent d’une forte incitation à l’achat pour nous donner envie d’en consommer toujours plus. Avec ce projet, on vient parler directement aux marques et aux citoyens pour les sensibiliser. »

Not Another F* Victim, Hugo Gamblin, Elinor Ramstrom, Anthony Bataille-Grimaud - École de Condé

En matière de militantisme, Hugo a les références de son époque, à commencer par Extinction Rebellion, ce mouvement écologiste non violent qui cultive la désobéissance civile. « Il ont un sigle fort, j’aime la manière dont ils portent leurs messages dans la rue. Vincent Perrottet (designer connu pour ses graphismes coup-de-poing, ndlr) disait que les signes militants sont assez faibles dans l’espace public. Pourtant, il est important que les graphistes s’en emparent. »

Il cite notamment le projet #ProtestByDesign lancé cette année par la plateforme de réseautage pour créatifs Glugevents. « Ils ont lancé une base de données sur Google Drive qui rassemble des posters faits par des créatifs à travers le monde sur le changement climatique. C’est une initiative géniale, tout le monde y a accès et peut réutiliser ces visuels lors de manifestations. C’est un très bon exemple de créativité engagée au service d’une cause. »

un poster pour sensibiliser au climat

Un poster Extinction Rebellion issu de la base de données de Glugevents.

Embarquer les marques avec des solutions concrètes

Autre challenge proposé aux élèves, le concours Design Zéro Déchet qui a pour particularité de créer des synergies entre marques et projets étudiants. Reparties avec le troisième prix du concours en 2019, Aude Sourdes et Loïs Montigny, deux élèves formées au design de recherche et d’innovation, ont pu collaborer avec Decathlon en créant une gamme d’articles sportifs fabriqués à partir de chambres à air de vélo usagées.

une gamme de produits sportifsCamille Gauin, Loïs Montigny & Aude Sourdes - École de Condé

« Un magasin Decathlon récolte environ une poche de chambre à air par jour, expliquent les deux jeunes filles, c’est l’un des déchets les plus produits par les sportifs amateurs. Or, le caoutchouc est un matériau avec des caractéristiques intéressantes comme l’élasticité, l’étanchéité et la résistance. » De ce constat naît la gamme Olli, des sangles entièrement recyclées permettant aux sportifs d’attacher leurs accessoires ou d’éviter les accrocs. À la clé ? Un système d’économie circulaire géré en magasin et une nouvelle source de profit pour la marque. « Maintenant on discute de la faisabilité du projet et de la façon dont on peut le commercialiser », concluent les deux étudiantes.

Designer un futur plus souhaitable

Afin de former au mieux les élèves, cet engagement militant a notamment donné lieu à une collaboration entre l’Institut des futurs souhaitables et les différents campus de l'école. « Notre métier est d’anticiper et d’accompagner les évolutions sociétales, explique la directrice Dominique Beccaria. Nous voulions éviter des écueils comme partir de mauvaises analyses ou faire de la science-fiction de bas étage. »

De Paris à Bordeaux, en passant par Lyon, Nancy, Nice et Marseille, chaque campus s’est engagé à limiter l’usage de composants polluants pour les maquettes. Certains professeurs ne travaillent d’ailleurs qu’avec des matériaux de réemploi et demandent à leurs élèves de ne rien acheter. Enfin, l’organisation de conférences confronte les élèves à d’autres perspectives, celles du biomimétisme avec le spécialiste Tarik ChekChak ou d’autres futurs possibles avec le prospectiviste Mathieu Baudin.

« On est tous dans le même bateau, les solutions viendront de nous tous, commente Dominique Beccaria. On se partage les niveaux d’informations. Il n'y a aucune certitude, juste beaucoup d’inquiétudes et d’analyse convergentes. On a tous accès à ces analyses, à nous d’en faire quelque chose. »

Margaux Dussert - Le 13 déc. 2019
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