Skygge

Skygge, l’artiste qui faisait chanter les machines

© Élodie Daguin

Depuis 2015, l'auteur-compositeur Skygge, alias Benoît Carré, joue et crée avec les outils d’IA du labo de Spotify. Interview.

En 2018, avec son album Hello World, Skygge était l’un des tout premiers à produire un album composé avec l’aide d’outils d’intelligence artificielle. L’artiste s’était associé aux travaux du scientifique français et compositeur François Pachet, des laboratoires d’IA de Sony et de l’Université Pierre et Marie Curie. Le chercheur a, depuis, rejoint Spotify. Ce mercato n'a pas troublé le travail que Skygge avait initié avec le labo, avec lequel il échange très régulièrement « sur Slack » ou de visu. Pour son nouvel album, Melancholia, présenté le 18 février 2022 au CDA d’Enghien, l’artiste prolonge son exploration musicale avec des outils IA. Entretien.

Dès 2015, vous avez travaillé avec l’intelligence artificielle en vous associant aux travaux du labo de recherche en IA de François Pachet. L’approche était audacieuse (et l’est toujours). Pourquoi vous être intéressé à l’intelligence artificielle ?

Skygge : François Pachet avait été interpellé par ma manière de composer. Dans la composition, ce qui m’intéresse, c’est l’accident harmonique, des incidents qui ne sont pas conventionnels. Il m'a invité dans son laboratoire. J’y allais de temps en temps. C’était drôle. Je me souviens notamment d’un outil Continuator sur lequel on jouait sur un clavier et qui poursuivait le morceau initié. À l’époque, c’était très expérimental et peu utilisable pour la composition. Puis l'équipe de recherche Sony CSL a lancé le projet Flow Machines, financé par le ERC (European Research Council) et dont l’objectif était de créer des outils d’IA à destination des musiciens avec pour sujet, la capture de style. J’ai commencé tout doucement à travailler avec les chercheurs du labo. Ils avaient très envie de collaborer avec un musicien.

Avez-vous réussi tout de suite à travailler ensemble ?

Les chercheurs ont dû faire un pas vers moi pour essayer de comprendre mon langage, j’ai dû parcourir le même chemin. Au départ, je faisais des retours, je tâtonnais, j’avais aussi des idées irréalisables. L’inverse valait aussi. On a dû trouver un langage commun. Leur approche consistait à nourrir la machine avec des partitions. Ces partitions étaient ensuite analysées par la machine qui proposait d'autres partitions. Ça m’a tout de suite intéressé. D’un coup, j’avais la possibilité de jouer avec ma propre culture, mes fantasmes et obsessions musicales, et surtout d’en sortir quelque chose de peut-être incongru. On fantasme un résultat. Parfois, c’est déceptif. Au début d'ailleurs, j’ai surtout appris l’irrégularité des résultats de la machine.

Skygge et Losange au Centre des Arts d'Enghien-les-Bains

Qu’est-ce que la machine n’arrive pas exactement à synthétiser ?

C'est étonnant parce que je constate toujours que ce que j’aime précisément dans une musique n'est pas forcément ce que l'IA finira par utiliser. La machine analyse des fragments, puis recompose à partir de motifs. C’est un peu comme si vous donniez à la machine dix chansons – et qu’elle les découpait en pièces de puzzle qui correspondent à des traits, des couleurs, des motifs. Elle mélange tout et compose à partir de cette « nourriture ». Mais il faut aussi comprendre qu’une partie des fragments échappe à notre contrôle. Elle compose à partir de l’analyse, de l’interprétation qu’elle fait de cette nourriture.

Lorsque je compose, pendant des heures, je cherche. Et soudain, quelque chose m’échappe. De l’inattendu se produit. Un accord qui va par exemple donner toute la saveur à une mélodie. La machine peut augmenter les chances que ces incidents se produisent. C’est ce qui m’intéresse. J’ai eu le cas sur mon morceau Ballad of the Shadow. La mélodie générée par l’outil IA avait quelque chose d’anormal mais qui me plaisait énormément : un écart de notes et une suite de notes très accrocheuses. Je ne l’aurais jamais tenté ainsi. J’ai cherché pendant des semaines comment mettre en forme cette trouvaille, lui donner une voix, un tempo, une harmonie, un son.

Est-ce que vous ne seriez pas plus chercheur que compositeur ?

Je me sens plus du côté de l’expérimentation. L’utilisation intensive de ces outils change l’acte créatif. Ce qui en fait la particularité, c’est que l’IA produit de la musique originale. Un sampler transforme un échantillon musical, joue sur le tempo, mais ce n’est pas à proprement parler original. L’IA pose la question du rôle de l’artiste. La curation prend une plus grande place dans son processus créatif. On doit écouter les résultats. Les machines n'ont aucune idée de ce qui est beau ou même correct musicalement. Ça bouscule quelque peu l’ego du musicien qui doit accepter de céder une part de contrôle.

Skygge (Crédits : Puppetmaster)

Vous avez un exemple ?

Dans mon album American Folk Songs, pour la chanson « Amazing Grace », j’avais envie de quelque chose d’assez mystique. Le morceau raconte la révélation d’un vendeur d’esclaves qui a comme un moment de grâce et qui se convertit. J’ai eu l’intuition qu’il fallait une messe. J’ai intégré une messe du XVIe siècle de William Byrd. La machine m’a fait 10 à 15 propositions.

Je me sens assez proche du processus créatif qu’ont adopté Brian Eno et David Bowie lors de la composition de l’album Low. Ils ont littéralement joué aux cartes. (Il s’agissait d’un deck de 113 cartes imaginées par Eno, « les stratégies obliques » qui soulèvent des questions et poussent le musicien à changer d’approche, ndlr). Les outils IA offrent un peu la même chose. C’est un peu un jeu.

Dans une interview donnée à l’Institut français, vous disiez qu’ils vous confèrent comme des super-pouvoirs.

Mais oui, sur l’album American Folk Songs, j'avais des super-pouvoirs. En un clic je voyais ce que pouvait donner une messe ou bien la mêler à une autre. C'est la rapidité des calculs qui nous donne cette sensation d'avoir un pouvoir supplémentaire. Sur un autre morceau, j'avais le fantasme d'un outil qui générerait une espèce de performance pianistique à la Chick Corea (compositeur américain de jazz et jazz fusion et très grand interprète, ndlr). Sauf que je n’ai pas sa technique. J’en ai parlé à un chercheur. L’idée l’a séduit.

Mais en fait, plus qu’augmenter mes « pouvoirs » de musicien, ce qui m’intéresse, c’est d’utiliser l’IA pour augmenter les sensations de l’auditeur, pour créer une expérience encore plus immersive. Sur la chanson Melancholia (tirée de l’album éponyme à sortir le 4 mars, ndlr), je souhaitais une ambiance fantomatique. Grâce à un outil de smart sampling, j’ai créé comme un chœur d’opéra glitché, à partir d'enregistrements de voix de chanteurs lyriques qu'on a enregistrés en studio pendant 2 ou 3 heures. J’y ai aussi mêlé ma voix. Ça donne quelque chose d’assez irréel. En fait, je suis porté par une idée esthétique qui va motiver l’utilisation d’un outil. C'est un peu comme si j’avais un atelier un peu bordélique. J'ai une idée et je me sers de ces outils pour toucher, surprendre l’oreille de l’auditeur.

On a souvent l’image de la musique générée par l’IA comme de quelque chose de très froid, clinique...

C’est tout à fait l’inverse. C’est une technologie qui permet d'augmenter l'expressivité. C’est très expressionniste, en fait.

Skygge sera en concert au Cube, à Issy-les-Moulineaux les 4 et 11 mars prochains dans le cadre de la sortie de son album Melancholia.

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