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James Bond (Roger Moore) avec un sabre laser dans les mains
© MashUp Film Festival

Comment lutter contre « la valse de nos cerveaux zappeurs » ? Avec du mashup

Le 12 févr. 2019

Art de l’hommage, de l’emprunt, du recyclage… le cinéma mashup a bien des noms. Pur produit du numérique, il consiste à réemployer des images et des sons pour obtenir une nouvelle création audiovisuelle. Aussi vaste qu’Internet, la pratique a même son festival ! Découverte avec son directeur, Julien Lahmi.

Le mashup, késako ? Si la pratique ne vous dit rien, une petite initiation s’impose avec Hell’s Club, le film français le plus vu au monde en 2016 et peut-être le classique le plus populaire du cinéma mashup, cet art de la réalisation sans tournage qui rend hommage aux grands noms du 7ème Art (personnages, films, réalisateurs…) en remixant des images glanées sur le Web.

Réalisé en 2015 par Antonio Maria Da Silva, le court-métrage réunit des personnages de fiction légendaires dans un seul et même lieu. De Tony Montana à John Travolta en passant par Robocop, The Mask et Terminator… ils sont tous là, se cherchent et se croisent dans une boîte de nuit malfamée, le tout sur Stayin' Alive des Bee Gees. Vous parlez d’un boxon... Et justement, le mashup, c’est un peu ça : un boxon permanent et jubilatoire qui se joue des règles et reprend à son compte la pratique du recyclage artistique. Avant les mashupeurs, il y avait déjà l’Iliade et l’Odyssée d’Homère, Picasso et ses collages ou encore le sampling musical des artistes hip-hop, nous explique Julien Lahmi, directeur du MashUp Film Festival, un événement à la croisée du cinéma et d’Internet.

« Amoureux de l’archive » depuis ses débuts au cinéma il y a 20 ans, ce passionné loufoque croit dur comme fer à une « Nouvelle Vague Numérique » et faisait renaître le festival en 2017. Il revient, en une interview fleuve, sur les différentes expressions du mashup et sur les questions qu’elles soulèvent en matière de droit d’auteur et de création (post ?) numérique.

Un combat contre l'oubli, l'éphémère et la valse de nos cerveaux zappeurs.

Nos actes créatifs, comme les images sur Internet, ont souvent une durée de vie limitée. Pensez-vous que le mashup essaye d'inverser ce phénomène ? Sous la forme d’un archivage plus esthétique ?

Julien Lahmi : En effet, il y a de ça à l'oeuvre dans le mashup. Un combat contre l'oubli, l'éphémère et la valse de nos cerveaux zappeurs. Internet est la plus grande bibliothèque qui ait jamais existé mais bordel, qu'elle est mal rangée ! Le mashup est l'avatar numérique « pop art » de l'art de l'emprunt qui existe depuis au moins L’Iliade et l’Odyssée d'Homère. J'aime à dire que l'artiste emprunteur a pour dessein de trouver son visage dans les images des autres. Le mashupeur cherche à dessiner un chemin singulier dans la forêt touffue et inextricable du monde-myriade d'images né avec Internet. Certains chercheurs en humanité numérique comme Ariel Kyrou en viennent même à dire que se (ré)approprier les images est un « besoin vital de l'homo numericus ». Cet archivage est consubstantiel au mashup. C'est le tapis de pierres précieuses sur lequel il se construit. 

Le côté archivage est très visible dans les mashups qu'on appelle « Tribute » (« Hommage » en français) et les « Supercut ». Les Tributes ont pour objectif principal d'honorer un cinéaste filmeur ou un comédien. Le « mashupeur tributeur » utilise toute sa sensibilité et sa science du montage pour faire acte de vénération. Le « mashupeur supercuteur » est encore plus atteint de collectionnite aigüe puisqu'il compile un même motif visuel. Jusqu'à la nausée parfois, comme dans « Tous les coups de Jason Statham » d’Andy Schneider & Jonathan Britnell. Après, il existe d'autres gestes « mashupesques » qui n'ont pas le souci de l'archivage. Certains cherchent même à dézinguer l'archive dans un doigt d'honneur flamboyant de revendication politique anti-système.

Le « cinéma filmeur » emprunte des idées glanées de-ci de-là. Le cinéma mashup emprunte des images et des sons.

Dans une émission de France Culture, vous dites que le mashup est un hommage, une façon de s’exprimer sans avoir la prétention d’être auteur. Est-ce que ça veut dire que l’on a de plus en plus de mal à créer ? En particulier avec Internet qui nous dit sans cesse que « tout a déjà été fait » ?

J.L. : Réflexion, ma foi, fort intéressante... qui m'amène à prétendre l'inverse ! Matériellement, il n'a jamais été aussi facile de créer. Et la création mashup est l’une des plus vivaces de l'art contemporain. Oui, il y a dans la création mashup une part d'hommage, un geste de révérence du mashupeur devant les auteurs qu'il emprunte. Le fait de s'appuyer sur d'autres auteurs permet de contourner le frein de départ qu'est la prétention d'être auteur, de « faire œuvre ». Mais beaucoup de mashupeurs transcendent l'hommage pour arriver à une expression créative qui leur est propre. Je pense qu'Internet a démocratisé l'acte créatif, notamment en matière d'audiovisuel. Avec les outils de montage numérique, il n'y a plus besoin de matériel coûteux pour créer. Seuls comptent le temps, l'imagination et la sueur de cervelle. Oui, toutes les grandes histoires ont déjà été racontées ... depuis plusieurs milliers d'années ! Les questionnements d'aujourd'hui sur l'amour, la famille, les rivalités existaient déjà dans les vieux contes et légendes. Et les histoires modernes n'en sont que les recombinaisons, réactualisations.  Mais ces histoires universelles, nous ne cessons de les raconter autrement. La création est de toute façon une histoire d'emprunt. Le « cinéma filmeur » emprunte des idées glanées ici et là. Le cinéma mashup emprunte des images et des sons. La combinaison de tous ces existants crée un nouveau motif. Tout a déjà été fait et tout reste à faire !

Le mashup est un état d'esprit, pas une école stylistique.

Est-ce qu’il y a une patte française, une « French touch » qui se distingue dans le mashup ?

J.L. : À la manière des Daft Punk et de Air dans la musique électronique des années 90, c'est toute une génération de cinéastes mashupeurs français qui sévit depuis quelques années. Nous avons d'ailleurs une programmation MashUp French Touch. Il est jubilatoire de voir un French Flair mettre son nez irrévérencieux et ultra cinéphile dans les images de pop culture américaine. Mais les propositions ne sont absolument pas uniformes. La MashUp French Touch revêt des réalités diverses qui vont du film très expérimental et destiné à un public de connaisseurs à l'œuvre pop grand public qui fait des dizaines de millions de vues sur YouTube. Le mashup est un état d'esprit, pas une école stylistique. Les deux grands pays du mashup sont la France et les USA. Le Japon, lui, a pour l'instant une culture de l'emprunt qui est autre, davantage portée sur l'assimilation. On le voit notamment dans le travail de Miyazaki qui fait du Miyazaki, à partir de contes et légendes européens. Mais le cinéma mashup est un cinema povera et pourrait être une solution pour des cinéastes désargentés du monde entier.

Comment peut-on décemment condamner des centaines d'auteurs à ne pas pouvoir gagner leur vie de leur création ?

Mashup, GIF Art, art de l’appropriation… La question de la légalité et du droit d’auteur est très présente dans la création numérique. Est-ce que la législation française compte avancer dans votre sens ?

J.L. : La législation française a été précurseuse en termes de droit d'auteur puisque c'est la Révolution française de 1789 qui permet à l'auteur, puis à ses ayant-droits, de toucher le fruit du travail accompli jusqu'à 10 ans après sa mort. Ces 10 ans nécessaires se sont transformés en 70 ans et le droit de la propriété intellectuelle à la française a dérivé, en deux siècles, vers un droit davantage marchand qui privilégie les puissants et ne remplit pas toujours ses obligations de droit moral. Pourquoi ? Comment peut-on décemment condamner des centaines d'auteurs - dits de « seconde main » - à ne pas pouvoir gagner leur vie de leur création ? À force de ne pas vouloir se renouveler, se remettre en question et s'adapter aux nouvelles pratiques de l'ère numérique, la législation française a pris du retard, contrairement à d’autres pays comme le Canada qui a adopté des exceptions pour les « oeuvres transformatives ». Pourquoi le droit à la courte citation est-il inscrit dans la loi pour tous les arts (comme la littérature) et pas en audiovisuel ? Le « fair use » américain se révèle beaucoup plus souple et adaptatif que le droit d'auteur français. On ne juge pas l’œuvre en fonction de principes moraux d'intouchabilité, de sacralisation mais « à la pièce », en fonction de l'intention de l'auteur de seconde main. L'art n'est pas sacré. En revanche, il se doit de créer du sens.

Comment ça se passe dans les autres pays qui pratiquent le mashup ?

J.L. : À l'échelle européenne, tous les auteurs de seconde main attendent avec impatience le résultat des délibérations de la nouvelle directive sur le copyright. Selon les derniers bruits de couloir, la directive européenne irait dans un sens intéressant pour la rémunération de tous les auteurs en taxant les plateformes de partage de vidéos en ligne comme YouTube. Car s'il y a quelqu'un qui se fait de l'argent sur le dos des auteurs, ce sont bien elles et non les mashupeurs. D'ailleurs, nous serions prêts à reverser des droits aux ayant-droits si ces derniers nous laissaient le faire sur les recettes à la fin de la chaîne et non à la source où il n'y a pas d'argent. Le mashup serait alors capable de créer de la richesse pour tous. Des précédents existent : les GIF sur Twitter fonctionnent par un accord avec Giphy qui négocie avec les ayant-droits et lui fournissent un catalogue d’extraits vidéos « prêts à sampler ».

Je vais quand même le faire, mon film, et je sais qu'il sera légal dans 10 ou 100 ans et qu'il plaira à un certain public du 22ème siècle

_ Aujourd’hui, Julien Lahmi consacre sa vie au mashup. Il a même eu l’idée de créer un lieu avec quelques compères : l’Hallu-ciné, un ciné-café censé promouvoir les arts audiovisuels contemporains. Mashup, série, court-métrage, film de genre, film de patrimoine, réalité virtuelle, documentaire... l’endroit proposera des projections en salle collectives et entend remettre le spectateur au coeur de la création audiovisuelle.

Et si, par le plus grand des hasards, George Lucas lui propose un jour « 500 millions de dollars pour filmer la suite de Star Wars », il déclinera poliment et finalisera son propre long-métrage mashup avec sa vision bien à lui de Dark Vador (on ne dévoile rien, mais ça promet) : « Si tu veux payer les droits de toutes les archives utilisées, ça me ferait plaisir. Si ça dépasse ton budget de 500 millions, bah c’est pas grave George, je vais quand même le faire, mon film, et je sais qu’il sera légal dans 10 ou 100 ans et qu’il plaira à un certain public du 22ème siècle… »

Mon Etoile, Mon Amour from Julien Lahmi on Vimeo.


APPEL À CRÉATION – MASHUP FILM FESTIVAL  

Pour sa troisième édition, le MashUp Film Festival se déroulera du 21 au 30 mars à Paris (le cinéma Les 7 Batignolles sera au coeur du festival) et du 30 mars au 20 avril dans le reste de la France et à l’étranger. Jean-Pierre Mocky a accepté d'être l'un des parrains cette année. Par ailleurs, un appel à création est lancé jusqu’au 1er mars !

Le thème 2019 ? « Les contes de la lune vague après la pluie ». À vos logiciels !

Voir la programmation 2019

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