Une femme enceinte dont les tétons deviennent des arbres

Féministes et sorcières : quand l'écoféminisme trouve une nouvelle voix dans la jeune création

Avec NONFICTION
© Jaana-Kristiina Alakoski

Comment conjuguer nature et féminin dans l'art ? Comment questionner ces notions ? Les jeunes artistes s'expriment sur le terrain de l'écoféminisme, et ça vaut le coup d'oeil. Sélection par NNFCTN.

Dans son essai paru en 1974, Le féminisme ou la mort, Françoise d’Aubonne proposait un nouveau terme : celui d'écoféminisme. Près de cinquante ans plus tard, l'écoféminisme est loin d’avoir trouvé un écho en France. L'écoféminisme a traversé l’Atlantique pour devenir le mouvement féministe le plus à contre-courant et le plus visionnaire des années 1970-1980. Initialement regroupées autour du refus du nucléaire et pour la paix, un certain nombre de femmes écologistes ont développé la première pensée critique du patriarcat, appelant les femmes à un « reclaim » , autrement dit une réappropriation des attributs du féminin. Comme le dit très bien Emily Hache dans son brillant recueil de textes écofeministes* :

« La force de l’éco-féminisme est d’avoir réussi à retourner cette association négative des femmes avec la nature propre à notre société patriarcale » .

* Emily Hache Reclaim - Editions Cambourakis - 2016

Loin de l'essentialisme, il s’agit pour les femmes de reprendre le pouvoir ( « empowerment » ) sur leur corps, sur la maternité, l’allaitement, les sensations, les sentiments voire l’hystérie. Car l’écoféminisme est un mouvement pluriel, avec des courants tout autant conceptuels que spirituels. La poésie et la danse font partie intégrante du militantisme écoféministe, affirmant la puissance du sacré et du sensible, mais aussi l’éthique du « care » contre les discours belliqueux des états nations patriarcaux, la rationalité du positivisme, la mise à distance du capitalisme et la misogynie culpabilisante des religions du Livre.

Dans la droite ligne de ces femmes engagées, les jeunes artistes n’hésitent pas à invoquer la puissance de la déesse, à célébrer le corps fertile des femmes et leur proximité avec la nature. Elles - car ce sont surtout des artistes femmes, interprètent le mythe fondateur de l’amazone ou de la sorcière. Toutefois l’époque a changé, invitant aujourd’hui à une décolonisation du mouvement d’origine, pensé et porté par une communauté de femmes blanches occidentales, et une vision antispéciste de la nature, incluant une communauté de vivants parmi lesquels les animaux. La jeune création nous raconte cette intersectionnalité caractéristique de la pensée complexe de l’époque contemporaine.

À l’heure où l’on se ravit de l’arrivée du printemps, du bourgeonnement et des naissances, portons un regard sur la jeune création qui propose un nouveau souffle pour un courant de pensée et de création furieusement d’actualité.

Oeuvre collective par Vanessa Disler, Tiziana La Melia, Nina Royle, Lucy Stein et Charlott Weise

À travers le projet in situ Global Cows présenté à la galerie belge Damien & The Love Guru, ce collectif d’artistes nous donne une lecture du pouvoir de création de la femme. En établissant un parallèle avec la vache laitière, symbole de fertilité et compagne d’oppression, la femme se réapproprie la maternité et l’allaitement, ce pouvoir de création démiurgique qui fascine tant. La femme est élevée à un rôle originel de déesse, représentant à la fois l’abondance et la santé, et célébrée comme la protectrice voire l’incarnation de tout ce qui est vivant : l’humain, l’animal, le végétal.

Un détail de l'oeuvre Global Cows

Jaana-Kristiina Alakoski (née en 1992 en Suède, vit et travaille à Londres)

Allongée sur le sol, une femme enceinte est présentée à nous comme une déesse nourricière ou une Mère Nature. On voit naître de ses tétons un arbre en fleur. Le lait devient sève. Par le dessin numérique, Jaana-Kristiina Alakoski développe une esthétique de l’étrange comme pour évoquer un pouvoir de transformation du féminin. Elle creuse notamment le parallèle entre la femme et la sorcière à travers les filtres Instagram qui transforment son apparence : mi-femme mi-animal, mi-femme mi-homme, mi-femme mi-déesse. Au moyen-âge, le lien entre fertilité et sorcellerie est poreux : les présumées « sorcières » pouvaient pratiquer des sortilèges de fertilité et d’infertilité selon leur bon vouloir.

Naomi Gilon (née en 1996, vit et travaille en Belgique)

Naomi Gilon s’empare des mythes. Dans Charmeuse de Serpents, l’artiste évoque tout l’imaginaire judéo-chrétien de la proximité, dans la ruse et le péché, entre la femme et le serpent. L'œuvre reprend plusieurs motifs de la Chute tels que la main qui cueille le fruit ou le serpent qui invite à le goûter. Mais loin de faire de la femme une victime, l’artiste lui redonne le pouvoir, en fait une charmeuse avide de connaissance, une sorcière en symbiose avec la Terre qui assume et affirme sa proximité avec le vivant. Pour réaliser cette série, l’artiste a étudié la biologie des reptiles, qu’elle met en scène dans un environnement stylisé, oscillant entre nature réaliste et magie fantastique.

Une oeuvre de la collection Charmeuse de serpents

Victoria Sin (née en 1991, vit et travaille au Canada)

Victoria Sin a choisi le drag comme un médium artistique. Avec sa performance If I had the words to tell you we wouldn’t be here now, l'artiste met en lumière les codes de la transidentité et leur réappropriation des attributs féminins. Victoria Sin propose une nouvelle incarnation de la féminité, une vision élargie et inclusive du concept de « féminin » . C’est tout à la fois une réappropriation du féminin outrancier par la femme, une inclusion du trans dans la communauté des femmes, un questionnement de l’identité métisse et de l’intersectionnalité dans une pratique longtemps dominée par des hommes blancs cisgenres.

Un cliché de la série If I Had The Words To Tell You We Wouldn't Be Here Now

NNFCTN est une agence de stratégie qui identifie les esthétiques, les sujets, les dispositifs artistiques de l’époque afin de penser des modèles culturels innovants et de révéler les imaginaires sous jacents auxquels les marques peuvent s’identifier.

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