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Oeuvre de Lise Stoufflet
© Lise Stoufflet

Bizarre, violent et magique : ces artistes qui utilisent l’imaginaire médiéval pour nous éclairer sur aujourd’hui

Céline Poizat
Le 10 nov. 2020

Notre époque a son « shadow cabinet » : un Moyen Âge adulé par une jeunesse fascinée par Tolkien, Game of Thrones et Final Fantasy sur Twitch. Dans la même veine, toute une frange de la jeune création invoque des esthétiques du Moyen Âge, assume la représentation et l’allégorie, pour créer des mythologies contemporaines et revenir à la fonction cathartique de l’œuvre d’art.

Souvent catalogué d’obscurantiste, le Moyen Âge est cependant l’époque où le mystère, le bizarre, le rêve et la métamorphose étaient une voie d’exploration, loin du positivisme et de l’anthropocentrisme systématiques et dominateurs. Au Moyen Âge, les animaux parlent, les plantes sont magiques, tout se transforme. La folie est l’apanage du quotidien et l’image une question complexe et peu innocente. À l’heure du Covid-19, de la 6ème extinction de masse des espèces, du selfie et de la remise en question du patriarcat, il n’est sûrement pas anodin que les jeunes artistes creusent la faille des imaginaires du Moyen Âge et invoquent la puissance du signe, la rhétorique de la couleur, la matérialité ou la performance qui étaient si présents dans les œuvres de cette époque étrange. Comme pour nous avertir qu’une autre voie est possible et que quelque chose ne tourne pas rond dans notre approche si parfaite et sans limites du monde…

Ces jeunes artistes contemporains proposent des esthétiques vernaculaires, intégrant des matériaux ou des savoir-faire anciens, tels que la tapisserie, le moulage ou l’enluminure. Par leurs œuvres visuelles, ils font advenir des histoires inépuisables à creuser, ils réactivent la puissance sociale du mythe.

Tour d’horizon de ces troubadours des temps contemporains.

Jean Baptiste Janisset

Né en 1990, en France. Vit et travaille à Nantes, France.

Jean Baptiste Janisset, Le Tétramorphe, 2019

Jean Baptiste Janisset, Le Tétramorphe, 2019. Courtesy : Galerie Alain Gutharc. Crédit photo : Aurélien Molle

Jean-Baptiste Janisset est un voleur d’images et un conteur au plomb. Il capture des moulages de sculptures, des détails de lieux porteurs d’histoires. À l’heure ou la caricature et la représentation sont en cause, où l’image est omniprésente et vidée de son sens, l’œuvre de Jean-Baptiste Janisset nous ramène à son pouvoir magique et à la force de la saisie par la matière. Il parcourt les villes et les cultures à la recherche de signifiants douloureux, de « témoins » qu’il érige en blasons pour ouvrir des espaces de questionnement, loin des réponses toutes faites.

Jean Baptiste Janisset, Aline Sitoé Diatta, 2018. Courtesy : Collection privée. Crédit photo : Aurélien Molle

Jean Baptiste Janisset, Aline Sitoé Diatta, 2018. Courtesy : Collection privée. Crédit photo : Aurélien Molle

3.	Jean Baptiste Janisset, Nostradamus, 2019. Courtesy : Collection privée. Crédit photo : Aurélien Molle

3. Jean Baptiste Janisset, Nostradamus, 2019. Courtesy : Collection privée. Crédit photo : Aurélien Molle

Matthieu Haberard

Né en 1991 en France. Vit et travaille à Paris.

Matthieu Haberard, C’est pas possible comme on me prend pour cible, 2018

Matthieu Haberard, C’est pas possible comme on me prend pour cible, 2018

Avec Matthieu Haberard, on se tient à un point de bascule, aux portes de l’aventure. Ses installations se racontent comme des décors de légendes familières. Elles usent d’attributs décoratifs, d’un sens de la manufacture et nous rappellent la cabane, le château en carton, l’épée en bois comme autant de portes magiques vers une enfance créatrice et perspicace que nous avons perdue.

2.	Matthieu Haberard, Les serpents naissent à 16 ans, 2018

Matthieu Haberard, Les serpents naissent à 16 ans, 2018

Matthieu Haberard, Insomnie les portes ouvertes, 2018

Matthieu Haberard, Insomnie les portes ouvertes, 2018

Lucien Murat

Né en 1986 en France.Vit et travaille à Paris

Lucien Murat, Comment, après avoir dérivé sur la mer de pneus, Mégathesis rencontre Haptomaisaker, 2017. Photo : Jean de Calan

Lucien Murat, Comment, après avoir dérivé sur la mer de pneus, Mégathesis rencontre Haptomaisaker, 2017. Photo : Jean de Calan

L’œuvre de Lucien Murat est un déferlement carnavalesque qui n’est pas sans rappeler, dans sa version post-internet, les chaos de Jérôme Bosch. Syncrétisme de références multiples, tout à la fois complexes et populaires, du jeu vidéo à la BD en passant par la peinture apocalyptique du Moyen Âge, Lucien Murat est un architecte de l’image. Il maîtrise les systèmes de référence et use de l’image violente pour questionner la représentation et le mythe dans nos sociétés schizophrènes violentes et aseptisées. À coup de murs de pierre, de pixels, de bûchers, de pics et de têtes coupées, Lucien Murat propose une grammaire esthétique de l’effondrement et assume une œuvre dense et matérielle, faite de tapisseries et de textures cramoisies.

2.	Lucien Murat, Hallali de Vina, 2018. Photo : Jean de Calan

Lucien Murat, Hallali de Vina, 2018. Photo : Jean de Calan

Lucien Murat, Après le massacre, avant la mutation, 2019. Photo : Jean de Calan

Lucien Murat, Après le massacre, avant la mutation, 2019. Photo : Jean de Calan

Lise Stoufflet

Née en 1989, en France. Vit et travaille à Clichy, France

Une oeuvre de Lise Stoufflet

Lise Stoufflet, FEMME ET OURS, 2017

L’œuvre de Lise Stoufflet est faussement naïve. On aurait tôt fait d’en dire qu’elle est douce et enfantine. Comme réactivant le mythe littéraire de Tristan et Yseult, Lise Stoufflet nous embarque dans des histoires étranges d’amours courtois fait de plantes carnivores, de lapins qui parlent, de filtres vengeurs. La métamorphose et le bizarre sont les ressorts de l’imaginaire de la jeune artiste, qui tisse ainsi une œuvre picturale complexe au ressort assez proche du conte inépuisable.

Une oeuvre de Lise Stoufflet

Lise Stoufflet, Une autre Vénus, 2018

Dan Herschlein

Né en 1989, aux États-Unis. Vit et travaille à Brooklyn, NY

Dan Herschlein, So That the Poor Clay Might Not Be Lonely, 2018

Dan Herschlein, So That the Poor Clay Might Not Be Lonely, 2018

Dan Herschlein est un artisan de l’image dont l’esthétique s’inscrit assez nettement dans la tradition de la peinture flamande du 16e siècle. Avec leur esthétique silencieuse où le corps décomposé se raconte en clair obscur, les sculptures de Dan Herschlein tranchent avec l’urgence et la fureur contemporaine. Ascétique et intense, l’œuvre de Dan Herschlein réconcilie de manière anachronique et décomplexée Van Eyck et le théâtre de l’absurde.

Dan Herschlein, The Architect, 2018

Dan Herschlein, The Architect, 2018

Dan Herschlein, Pages 28 & 29 (the tools don't work), 2018

Dan Herschlein, Pages 28 & 29 (the tools don't work), 2018


NNFCTN identifie les esthétiques, les sujets, les dispositifs artistiques de l’époque afin de penser des modèles culturels innovants et de révéler les imaginaires sous-jacents auxquels les marques peuvent s’identifier.

Céline Poizat - Le 10 nov. 2020

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