la red team prépare le futur

Virginie Tournay : « Si on tord une société, à partir de quel moment va-t-elle se briser ? »

© David-Julien Rahmil & Florence Banville via Dream Studio

Virginie Tournay est membre de l’unité Red Team, une cellule qui propose des scénarios effrayants à notre armée. Objectif : voir si elle est capable de les affronter. Rencontre.

Effondrement de la réalité partagée, naissance d’une nation pirate faite d’apatrides climatiques ou bien déclenchement d’une guerre biologique systémique… Au sein de la Red Team, la cellule créée par l’Agence de l’innovation de Défense (AID), des auteurs de science-fiction imaginent des futurs pas vraiment souhaitables pour tester les réactions de nos forces armées. Virginie Tournay, biologiste de formation, spécialiste des sciences politiques, et autrice de science-fiction dystopique fait partie de cette équipe qui compte d’autres sommités comme l’auteur Laurent Genefort, ou la directrice de l’école de design STRATE Saran Diakité Kaba. Pour L’ADN, elle revient sur son travail d’auteur de fiction spéculative et la manière dont cet art permet d'appréhender de futurs points de rupture technologique, biologique et sociétale.

Votre parcours va de la biologie aux sciences politiques et sociales en passant par l'écriture de romans de science-fiction... Quel est le fil rouge ?

Virginie Tournay : Si la scientificité et les manières de procéder diffèrent, la matière abordée reste l’humain et son inscription dans la société. Dans mon activité professionnelle, je suis une scientifique de la vie sociale et politique. Ce qui m’intéresse, c’est ce qui fait société, c’est ce qui assure, même momentanément, la solidité du lien social. Je participe également à des travaux de prospective scientifique à partir de l’identification de signaux faibles. Avec la fiction, en plongeant nos personnages dans des dystopies, dans des univers viciés dans leur fondation, on peut s’amuser à expérimenter la consistance du lien social. C'est une expérience de pensée, loin de la démarche scientifique, mais qui suppose de respecter une certaine cohérence interne.

Quelle est la différence ?

V.T. : Dans la science on est dans une recherche d’explication. La description d’un tableau social passe par une identification de causes, de déterminants ou de grandes tendances générales. Cette description en dépend. Dans l'écriture romanesque, on tente de faire passer une émotion au lecteur. Il ne s’agit pas d’expliquer le tableau narratif que l’on construit, ni son formalisme ou les personnages qui sont inventés. Mais la quête reste la même. On teste ce qui fait société et les caractéristiques d’une humanité partagée. C’est particulièrement le cas dans les scénarios Red Team : on imagine des situations extrêmes où le sentiment d’appartenance à la communauté nationale va être totalement bouleversé.

Comment travaillez-vous au sein de la Red Team ?

V.T. : Pour résumer simplement, la mission qui nous a été confiée est d’inventer des scénarios qui empêchent les militaires de dormir la nuit. De leur côté, il s’agit de répondre à nos attaques en envisageant des solutions. Nous sommes une dizaine de scénaristes, des professionnels de la BD et des designers graphistes. On fonctionne par cycle de 6 mois avec un processus d'écriture collective totalement libre. C’est déjà une sorte de transgression, car l’auteur de SF a l’habitude de travailler seul sa fiction. On réalise des brainstormings pour pousser plusieurs questionnements spéculatifs. On tourne autour d’une idée et on essaye de construire des mondes que l’on va proposer à la Blue Team qui est composée de militaires.

Sur la méthodologie, comment fonctionne la fiction spéculative ?

V.T. : C’est une discipline qui est fondée sur le concept du « et si ? ». On pose la question « que se passerait-il si toutes nos infrastructures numériques s’effondraient ? », « Que se passerait-il si la démocratisation des cyberattaques devenait radicale ou si elle devenait une arme politique légitime ? » ou bien « et si plus aucune information ne pouvait devenir secrète ? ». Nous ne sommes pas là pour extrapoler des futurs, nous devons conserver une vraisemblance scientifique dans nos productions. Nous n’avons pas vocation à reproduire ce que font les différents bureaux de prospective militaire. Nous ne sommes pas des spécialistes de la matière militaire. Notre vocation consiste à imaginer des points de rupture qui ne vont probablement pas arriver, mais qui vont nous conduire dans un monde particulier, dans un laboratoire social au sein duquel il sera possible de tester l’unité et la résilience nationale. Si on tord une société, à partir de quel moment va-t-elle se briser ?

Comment confrontez-vous vos scénarios à la réalité ?

V.T. : Une fois que nos scénarios sont ébauchés, il se met en place un processus itératif pendant lequel on essaye de confronter nos idées à l'épreuve du réel. Cela se fait de deux manières : la première, avec des experts de l’Université Paris Sciences & Lettres qui vont rendre tangibles nos inventions. Par exemple, pour poser des hypothèses sur l’avenir des réseaux sociaux, on demande à des experts du monde numérique à quoi pourront ressembler les plateformes sociales en 2050. Un professeur de Harvard est venu nous faire un cours sur l’histoire de la piraterie pour adapter notre premier scénario centré sur l’émergence d’une piraterie en 2035 constituée des migrations climatiques. Cela nous a permis d'intégrer de mieux comprendre, par exemple, les rituels d’intégration au sein de ce type d'organisation et de réfléchir ce que pourrait être la naissance d’un Etat post-territorial au XXIème siècle. Nous avons aussi eu des retours d’experts sur la pisciculture, sur les petits réacteurs nucléaires, etc.

La deuxième chose, ce sont des learning expéditions organisées par le ministère des Armées qui nous permettent de parcourir les différents corps de l’armée, depuis les unités de l’Armée de Terre aux Forces Spéciale en passant par la Marine. Cela nous permet de rencontrer le vécu des militaires, d’avoir accès à leur expérience directe et de ressentir l’esprit d’engagement sur le terrain. C’est fondamental pour nous. La fiction, c’est produire une histoire des corps, voire une histoire des contradictions morales par les corps. Il faut inclure le niveau émotionnel, les limites et les dépassements physiques. Tout cela intervient dans les paramètres de conflictualité. Les learning expéditions permettent de sortir des constructions purement intellectuelles du monde. C’est vraiment une expérience extraordinaire.

Comment est arrivé ce besoin d’explorer ces sujets par la fiction ?

V.T. : Sur un plan personnel, mon sentiment est qu’il est de plus en plus difficile de prédire quoi que ce soit. Nous sommes en effet dans un monde de plus en plus interconnecté et codépendant. Le battement d’ailes d’un papillon, un phénomène discret, un tweet par exemple, peut avoir des conséquences énorme, systémique. Il est devenu difficile de se projeter dans des horizons prédictifs plus longs. Cela nous oblige à inventer des outils un peu différents de la prospective scientifique, quitte à perdre en scientificité, pour imaginer des points de rupture qui pourrait se passer sur 10, 20 ou 30 ans. Ce sont les expériences de pensée.

C’est effrayant, cette réduction du temps prédictif...

V.T. : Cela l’est d’autant plus que la capacité à nous reposer sur des mémoires collectives partagées diminue. Notre vécu collectif s'inscrit de plus en plus dans l’instant présent, dans une sorte de présentéisme. Par ailleurs, notre temps d’attention est de plus en plus court, bien que les offres culturelles prolifèrent sur internet et les médias audiovisuels. C’est totalement effrayant. On pourrait même en tirer une bonne fiction spéculative : Que se passerait-il si l’apprentissage de nos sociétés futurs ne reposait plus sur la mémoire ? Il faut aussi prendre en compte nos mondes médiatiques qui sont de plus en plus désynchronisés. Le mythe de la télévision où tout le monde regardait 7 sur 7 en fin de semaine, c’est terminé. Nous sommes tous plongés dans des bulles médiatiques avec des plateformes de streaming. Tout cela pose la question de la désynchronisation du marché de l’information qui accompagne sa dérégulation. La conséquence est que nous sommes plongés dans une bulle de réalité différente ; cela pose la question de l’intérêt général ou bien du succès d’une opération militaire quand chacun évolue dans sa réalité qui lui est propre. Le scénario Chronique d’une mort culturelle annoncée que l’on a développé dans la première saison Red Team, nous confronte directement à cette problématique.

Les productions de la Red Team sont rendues publiques sous forme de faux articles et de vidéos illustratives très immersives. Est-ce que le grand public a accès à tout ?

V.T. : Il y a une édulcoration des scénarios car l’idée est d'amener à la réflexion et non pas de dévoiler nos vulnérabilités. Ce qui est très appréciable dans les présentations publiques, c’est qu’en tant qu’auteur, nous n’avons pas de positionnement normatif ou moralisant. On ne se positionne pas sur ce qui pourrait être un excès ou une dérive dans nos sujets. On est là pour observer les enchaînements, pour décrire les mécaniques qui nous conduisent à des situations sur lesquelles nous n’apportons aucun jugement. D’ailleurs le point commun de tous nos scénarios, c’est l'ambiguïté morale ou technologique, qui permet de mieux questionner les conflits du futur.

Que fait l’armée de votre travail ?

V.T. : Nous sommes surtout là pour envisager les problèmes. Nous ne sommes pas là pour apporter des solutions comme le font les décideurs publics ou les militaires. L’ancienne ministre des Armées nous avait fait plaisir en nous disant que nos fictions leur donnaient du grain à moudre. Notre fonction est, peut-être, de mettre en exergue certains points aveugles, ou de pousser à l’extrême l’interprétation de signaux faibles présents dans la société.

Face à l'incertitude du futur, que peut la fiction ?

V.T. : En ce qui me concerne, elle permet de voir comment nos principes de cohésion sociale et nos valeurs politiques vont être éprouvés par les transformations à venir, que celles-ci soient technologiques ou climatiques. On a tendance à penser que ce sont des principes abstraits qui nous relient. Mais ce lien collectif est conditionné par la façon dont on fait corps avec le monde dans lequel nous naissons. L’un de mes scénarios préférés se déroule en 2050. Il y a des pandémies régulières et la seule façon de lutter contre les confinements et d’identifier les clusters d’infection, c'est que tout le monde porte une puce et puisse être précisément géo-localisé. Si vous « pucez » une personne dès sa naissance et qu’à 20 ans vous lui enlevez sa puce, cette personne va considérer qu’elle perd une part de ses libertés publiques. On assiste alors à une inversion totale dans la manière de penser nos libertés fondamentales. L’apport de la fiction est là. Quand on travaille l'évolution des perturbations climatiques avec une humanité qui est plongée trois fois par an dans une situation de sécheresse intense, on voit que cela modifie notre rapport à l’habitat et, surtout, que cela reconfigure l’ordre des valeurs et la manière d’occuper le territoire, ou l’habitat intérieur. Parallèlement à l’analyse scientifique, la fiction permet de d’expérimenter comment on peut faire humanité différemment.

commentaires

Participer à la conversation

Laisser un commentaire