Cadre en pleine nature avec photo d'une mersonne visage caché par de la paille

Champignons, déchets miniers, plastique ou textile… La Norvège veut devenir la championne de l'économie circulaire

© Novooi

Parlez-vous le design circulaire norvégien ? Vous devriez. Car on a découvert qu'Oslo était bien avancé sur les réalisations de l'économie circulaire à l’Oslo Innovation Week qui a eu lieu du 26 au 29 septembre 2022 derniers.

Tous les trois ans, la ville d’Oslo réunit la fine fleur du monde de l'architecture et de l'urbanisme contemporains lors d’un évènement qui se déploie pendant plusieurs semaines dans toute la ville, l’Oslo Architecture Triennale. Au même moment, quelques milliers d’entrepreneurs, investisseurs, chercheurs et représentants des collectivités locales célèbrent l’innovation norvégienne lors de l’Oslo Innovation Week. Cette année, pour la première fois, ces deux évènements ont créé des moments communs, des conférences, mais aussi une exposition dédiée, pour réfléchir à la notion de circularité.

C’est dans l’ancien musée Munch, dans le quartier populaire de Toyen que nous avons rencontré six acteurs norvégiens de l’économie et du design circulaire. L’exposition ouvrait le lendemain. On y découvrait un mélange d'objets hétéroclites en bois, aluminium, fibres textiles, plastique recyclé, et même en mycélium. Leur point commun ? Tous étaient issus de l’économie et du design circulaire.

Le futur expliqué par nos grands-parents

Anecdotique ? Pas du tout. Car le circulaire est au cœur de la transition écologique de la Norvège. « Nous aspirons à devenir un des acteurs importants du circulaire, explique Lillian Ayla Ersoy de Novooi, la structure à l’origine de l’exposition. Les designers et manufacturiers qui ont une approche circulaire existent. Mais pour l’instant, le marché norvégien concernant la question reste fragmenté. Chez Novooi, on aspire à créer un mouvement, une communauté autour ».

L’urgence et la nécessité sont là : tous les étés, le jour du grand dépassement le rappelle. Actuellement, il nous faut 1,75 Terre pour régénérer ce que l'humanité consomme. L’adoption d’un modèle économique basé sur la réduction, voire l’arrêt de l’extraction et production de certaines ressources par le recyclage ou l’exploitation des déchets est plus pertinent que jamais. Une approche, rappelle Christopher Snyder, COO de la biotech NoMy, « pas si nouvelle que ça ». « Les grands-parents de ma femme étaient fermiers. Je pense qu’ils auraient bien ri si je leur avais demandé il y a quelques années ce qu’ils pensaient de la circularité. Ça infusait toutes leurs activités. Ils suivaient les cycles naturels de la nature. La nature est circulaire, par essence. Elle ne produit pas de déchets. » Et Christopher de poursuivre :  « On n’invente rien aujourd’hui. On ne fait que revenir aux fondamentaux, en fait ».

Par le pouvoir du champignon

L’entreprise qui emploie Christopher Snyders utilise un aliment bien connu : le champignon. Pour être tout à fait exact, la biotech Norwegian Mycelium étudie et exploite toutes les sciences de la fermentation. « Nous créons des solutions régénératives. Le champignon n’est que la face visible et infime de l’intelligence du mycélium ». Véritable or blanc qui se loge dans nos sous-sols, le mycélium se déploie en réseaux souterrains, capables de communiquer, de transmettre des nutriments, de recycler d’autres matières, et même de s’auto-générer et de se réparer. « Les champignons sont les plus grands recycleurs et nettoyeurs du règne naturel ; ils sont capables d’assimiler et de digérer quantité de productions naturelles. Les feuilles d’automne ou les pétales de fleurs disparaissent grâce à leur action ».

Norwegian Mycelium

Concrètement, Norwegian Mycelium opère dans deux champs aujourd’hui : la construction et l’alimentaire. L’entreprise ne produit pas de panneaux. Elle les fait pousser à partir de la matière fongique que recèlent les forêts norvégiennes. « Évidemment, on les fait sécher pour arrêter le processus de fermentation », rassure Chris Snyders. Le matériau obtenu a des vertus acoustiques – il protège du bruit –, garde la chaleur, ne produit pas de réactions allergiques et reste stable.

Le mycélium se retrouve aussi dans nos assiettes, autrement que sous la forme de champignons. Pour remplacer les protéines animales et végétales, souvent problématiques (pollution, déforestation, appauvrissement des sols ou exploitation animale), l’équipe de chercheurs de NoMy a imaginé des protéines cultivées à partir de mycélium. « Selon les projections, d’ici 2050, nous allons devoir doubler notre production de protéines, rappelle Chris Snyders. L’hyphe qui compose le champignon est semblable à la texture, aux fibres d’un muscle ; à partir de ça, on peut reproduire l’expérience de la viande, sans nuire à la planète ».

Voici une plaque "cultivée" à partir de mycelium (Norwegian Mycelium)

Construire avec des déchets

C’est une approche littéralement plus « trash » qu’adopte l’entreprise Saferock qui s’exprime lors d’un autre évènement consacré à la Circular Tech (startups de l’économie circulaire) dans le cadre de l’Oslo Innovation Week. Cette startup née des recherches de Mahmoud Kalifeh et Helge Hodne de l’université de Stavanger fabrique un nouveau matériau de construction, une forme de béton géopolymère à partir des déchets de Titania AS, la plus importante mine d’ilménite, une espèce minérale constituée d'un oxyde de fer et de titane.

« Pour un architecte, si on parle impact carbone, le béton est l’un des éléments qui nous donne le plus de migraines », explique Stian Alessandro Ekkernes Rossi, architecte et CCO de l’entreprise. Pour la planète aussi, le béton est à laisser tomber. Ce matériau est composé traditionnellement de ciment, d’eau et de sable. Or, le ciment de Portland est responsable de quelque 6 à 8% des émissions de CO2 dans le monde. À titre de comparaison, l’industrie sidérurgique y contribue à hauteur de 8 à 10%.

La mine d'ilménite dont les déchets sont exploités par SafeRock (Saferock)

« En Norvège, chaque année, nous utilisons 2 millions de tonnes de ciment Portland. La mine avec laquelle nous travaillons produit 2 millions de tonnes de déchets par an. À vrai dire, cet endroit a déjà sur site 25 ans de matières à disposition – soit 50 millions de tonnes », poursuit Stian Alessandro Ekkernes Rossi. SafeRock est en passe d’ouvrir une usine pilote qui produirait à plus grands volumes ce béton polymère, à faible impact carbone « 70% moins gourmand en émissions carbone que le ciment ordinaire ».  « L’idée est aussi que nous puissions transmettre cette technique à d’autres pays, que les déchets soient traités localement ». Une bonne nouvelle pour le secteur de la construction, particulièrement polluant et peu rompu aux pratiques circulaires.

Récupérer et démonter

Faire en sorte qu’au lieu de jeter ou démolir, on récupère ou démonte dans le secteur de la construction, c’est l’objectif poursuivi par la startup Material Mapper, présente à l’exposition organisée par Novooi. Cette entreprise norvégienne, fondée il y a deux ans, est un rejeton de l’Open Data. L’équipe a conçu une plateforme qui sur la base de données publiques, cartographie les matériaux de construction disponibles – déchets ou surplus – et les bâtiments amenés à disparaître. « On veut être un "leboncoin" des matériaux », illustre Karl Fredrick Hiemeyer de Material Mapper. L’initiative est facilitée par l’obligation désormais pour tout nouveau projet de construction en Norvège d’avoir un plan de « réutilisation des matériaux ».

Dans la transition vers une réutilisation plus systématique des matériaux, les pouvoirs publics jouent un rôle crucial, renchérit Sindre Fosse Rosness, fondateur de Norwegian Trash, un studio de design qui récupère le plastique pour en faire des objets de design. « L’Union européenne est en train de travailler à une réglementation beaucoup plus punitive envers les entreprises qui utilisent de nouvelles matières plastiques ».

« Il faut faire avec ce qu’on a », abonde Nina Havermans, designer et chercheuse en biomatériaux qui pour l’exposition, a imaginé une matière à partir de fibres textiles. « C’est d’ailleurs follement créatif. Faire avec ce qui est déjà là n’est pas une contrainte. Le choix d’un matériau a un impact, a des conséquences. Par le choix documenté et conscient, on peut changer la donne ! ».

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commentaires

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  1. Isabelle Gadea dit :

    Un hasard si la série norvégienne Occupied met en scène l'invasion de la Norvège par la Russie, pour renverser le gouvernement écologiste qui abandonne l'extraction des ressources carbonées au profit du thorium ???!!! Dystopique il y a un an, le sujet paraît malheureusement plus crédible aujourd'hui...
    A voir sur Arte : https://www.arte.tv/fr/videos/RC-021466/occupied/

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