L'agoravers

Bienvenue dans l’Agoravers, la cyber-utopie qui imagine les turfus des banlieues

© Hugo Pilate

Loin du misérabilisme et de la rhétorique des « territoires perdus de la République » , Makan Fofana et Hugo Pilate s’attachent à imaginer le quotidien dans la banlieue du turfu.

Avez-vous déjà entendu parler de « kebab symbiotique », d’« Internet des chichas » ou d’« Agoravers » ? Non ? C’est normal. Ces idées ont germé dans les ateliers menés à la Gaîté Lyrique par deux explorateurs du futur, ou plutôt du turfu, Makan Fofana et Hugo Pilate. Le premier est écrivain, artiste et chercheur associé à l’université Queen Mary of London où il travaille sur les récits du futur. Le second est designer, spécialisé dans le détournement des outils numériques. Ensemble ils construisent des récits alternatifs autour des grandes problématiques du numérique. Leur dernière collaboration s’attache à « penser le métavers depuis la perspective de la banlieue et de ses habitants ». Un projet aussi bien linguistique, philosophique que politique qui a rassemblé les participants et participantes autour de thématiques comme l’e-sport, l’afrocyberféminisme ou encore les imaginaires de la banlieue. Les ateliers ont donné lieu à plusieurs expérimentations numériques, dont un métavers alternatif, l’Agoravers.

Les futurs dans le bendo

Le futur de la banlieue, c’est le sujet de prédilection de Makan Fofana. À rebours des récits dystopiques sur les « territoires perdus de la République », il réfléchit depuis plusieurs mois à un projet qui permettrait de bousculer les représentations des banlieues et de leurs futurs. Dans son livre Banlieue du turfu (Tana Éditions, 2021), il pose plusieurs questions philosophiques. Doit-on toujours quitter la banlieue pour accomplir ses rêves ? Le futur se situe-t-il toujours ailleurs que dans les banlieues ? Mais aussi, quels avenirs désirables pourraient émerger d’un imaginaire ancré dans les cultures de quartiers ? Pour Makan Fofana, la thématique des banlieues est complexe et souvent caricaturée. « Les écologistes sont convaincus que l’écologie va transformer les banlieues, les sociologues pensent que ce sera la sociologie. Il n’y a pas une seule réponse et les outils numériques peuvent être un levier pour penser ces questions d’une autre manière. Lorsque l’on arpente un métavers, on est partout et nulle part à la fois. Ce genre d’outil permet de questionner, par exemple, le rapport entre le centre et la périphérie. »

Pourtant, n’y a-t-il pas une contradiction avec le fait de penser des problématiques sociales à l’aide d’outils auxquels tout le monde n’a pas accès, comme les ordinateurs nécessaires pour jouer aux jeux vidéo ? Pour Makan Fofana, il faut sortir de la caricature. « Ce n’est pas parce que je suis au RSA que je ne peux pas m’intéresser aux grandes questions contemporaines. Dans le lien entre la banlieue et le numérique, il ne faut pas réduire la première à l’illectronisme. On peut être en Nike TN, passer sa journée sur Snapchat et vouloir découvrir le métavers. » Une démarche à l’opposé d’un esprit de white saviorism (ou complexe du sauveur blanc) qui désigne la tendance à adopter des discours misérabilistes ancrés sur l’idée que les habitants et habitantes des banlieues devraient être sauvés de leur destin.

Kebab symbiotique et Internet des chichas

Pour imaginer la vie dans la banlieue du turfu, Makan Fofana et Hugo Pilate sont repartis d’éléments clés du quotidien : la chicha, lieu de rencontre et de discussion ou encore le kebab, espace de restauration autant que de sociabilité. À quoi ressembleraient ces espaces une fois projetés dans des mondes numériques ? « On a imaginé le kebab symbiotique, un espace de réflexion qui permet de parler d’écologie et de rapport à la viande. La chicha télépathique permet de questionner le sujet du départ de la banlieue pour accomplir ses rêves. »

Une fois formulées et débattues, les idées ont ensuite été prototypées dans le jeu vidéo Fortnite. « Fortnite est une bonne clé d’entrée pour refaire le monde », s’enthousiasme Hugo Pilate. « Notre proposition était de se retrouver sur une carte pour construire des espaces virtuels, à l’échelle du quartier en détournant certains outils numériques. »

Firdaws numérique

Les différents ateliers menés depuis septembre 2021 à la Gaîté Lyrique ont abouti à la création d’un métavers alternatif, en construction, l’Agoravers. Chaque discussion dispose de son archive numérique localisée dans le Firdaws (le mot Firdaws désigne le « jardin paradisiaque » ou la « vallée fertile » dans la langue perse, ndlr), un monde en ligne à l’esthétique retrogaming, pensé comme un jeu RPG 16 bits. Vidéos de contes africains, enregistrements d’ateliers, clips de raps, fables ou documents complémentaires liés aux différentes thématiques : le Firdaws regorge de ressources. On vient dans ce jardin numérique pour cultiver sa propre connaissance et s’abreuver à la fontaine des savoirs ancestraux, notamment ceux venus d’Afrique.

L’Agoravers de la banlieue du turfu n’est pas destiné qu’aux seuls habitants et habitantes des banlieues. C’est un espace de réflexion et de conversation ouvert. « Dans la banlieue du turfu, être ou ne pas être banlieusard n’est pas discriminatoire. D’ailleurs chaque individu peut être le banlieusard de quelqu’un d’autre : on peut être un banlieusard dans son travail, dans sa famille », insiste Makan Fofana. Un projet à vocation universelle, fermement ancré dans le présent. « Les turfus sont là, pas besoin d’aller sur Mars. »

banlieueduturfu.xyz + hugopilate.com

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